Didier Dubasque
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Livre ouvert : Trouver sa place en tant que père ou « Pourquoi les pères travaillent-ils trop ? »

Trois pères sur dix ne prennent pas leur congé paternel à la naissance de leur enfant. Pour quelles raisons le travail pèse tant sur les autres sphères de leurs vies ?

pourquoi les peres

Les discours, les désirs et la sensibilité des hommes ont changé depuis la fin du siècle dernier. Subsiste néanmoins un déséquilibre dans la prise en charge tant de la gestion de la maison que des soins parentaux donnés aux enfants. A l image de ces 72 % des tâches ménagères encore assurées par les femmes.

De plus en plus de lois permettent pourtant de mieux articuler vie professionnelle et vie privée. Les femmes sont volontiers entrées sur le territoire des hommes, n’hésitant pas à passer de la sphère familiale à la sphère professionnelle. Les hommes évitent encore à parcourir le chemin inverse.

Le statut des homme-pères a certes évolué. Il est parti de Monsieur gagne-pain jusqu’au « stay at homme dad » (hommes à la maison), en passant par le papa-poule et le père hélicoptère (qui surveille de loin ses enfants). Mais, aujourd’hui encore, face aux enjeux professionnels, les mères se demandent « comment je vais faire avec les enfants ?» et les pères « comment je vais faire avec mon travail ? » !

Le poids des stéréotypes

La raison principale est à chercher du côté de la résistance des stéréotypes masculins. Les normes de virilité qui fragilisent les hommes n’ont guère changé : être un gagnant, ne jamais montrer de failles, se placer à distance du féminin.

De tout temps, les hommes ont évalué leur masculinité à l’aune de leur travail, de leur puissance et de leur rapport aux femmes. Aux femmes le courage physique face à l’enfantement. Aux hommes le courage face aux douleurs engendrées par le travail.

La famille pourrait bien être un espace de repli pour les pères, pouvant y trouver d’autres valeurs que celles de leur travail. Mais la contamination a opéré. Les parents d’aujourd’hui n’élèvent plus leurs enfants, ils les stimulent et les coachent. Ce qui l’emporte, c’est de les préparer à se confronter à la compétition de la vie.

Un rendez-vous manqué ?

De plus en plus d’hommes et de femmes se sentent à l’étroit face aux attendus sociétaux quant à leurs comportements et sentiments. Pour autant, il est aussi absurde d’affirmer la primauté du corps biologique que son absence dans la représentation sexuée.

La différence entre les cerveaux masculin et féminin est souvent évoquée pour justifier les écarts naturels entre les compétences de deux sexes. A l’inverse les études de genre affirment que les représentations du masculin et du féminin sont des constructions variant selon les lieux et les époques

La parentalité a traditionnellement été enfermée dans l’idéalisation de l’autorité du père et de la douceur des mères. Dans le même temps, elle n’a cessé d’être mise en cause. Au procès contre les mères pathogènes du XXème siècle a succédé celui des pères absents du XXIème siècle.

Vers une réconciliation

Certes, l’existence de deux natures spécifiquement masculine et féminine relève de l’illusion. Mais les discours portant sur l’indifférenciation pourtant réputés progressistes mènent à la même impasse que ceux prônant la distinction souvent stigmatisée comme réactionnaire.

En tant que psychanalyste, l’auteure en appelle à Freud. Et plus particulièrement à son concept de bisexualité : chacun(e) d’entre nous possède une part de féminité et de masculinité, en proportion à chaque fois différente selon les personnes .

Critiquée pour sa naturalisation des comportements genrés ou le soupçon fantasmé d’androgynéité qu’elle engendre, cette piste apparaît séduisante pour contrer la guerre des sexes ou leur prétendue fusion.

Quant au rôle de protection/sécurisation et celui d’ouverture et de dépassement de soi, l’auteure prend bien garde de les genrer, se contentant d’affirmer que leur articulation est essentielle que ce soit au sein de chaque parent ou entre eux.


Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »

Il est signé Jacques Trémintin


Lire aussi :

 

1- L’emprise du genre. Masculinité, féminité, inégalité  lana Lowy, Éd La Dispute, 2006, 277 p. Dans les années 1960/1970, les femmes occidentales semblaient sur le point d’accéder a une véritable égalité avec les hommes. Sans nier l’ampleur des changements opérés, on est encore loin du compte : la domination masculine n’est guère en voie d’extinction.

2- Hommes en souffrance. Les femmes ne sont pas toujours innocentes Stéphane Beau, Éd Les 3 génies, 2013, 124 p. Que l’on ne se méprenne pas : l’auteur, assistant social de métier, n’est pas un de ces abominables phallocrates nostalgiques d’un machisme éculé et/ou d’un patriarcat ébranlé par les revendications féministes. Son propos s’élève contre l’essentialisation de genre qui affuble l’homme et la femme de comportements éternels et naturels.

3- Un quart en moins. Des femmes se battent pour en finir avec les inégalités de salaire, Silvera Rachel, Éd La Découverte, 2014, 238 p. « A travail égal, salaire égal ». Pourquoi cette vieille et légitime revendication se heurte-t-elle, depuis si longtemps, au plafond de verre discriminant les femmes ?

4- Père, mère, des fonctions incertaines. Les parents changent, les normes restent ? Gérard Neyrand, Marie-Dominique Wilpert, Michel Tort, Éd érès, 2013, 109 p. Les représentations traditionnelles constituent une sorte de cahier des charges de ce que devrait être un homme et une femme : force, courage et violence étant l’apanage du premier, patience, sensibilité et écoute étant propres à la seconde.

5- Masculinités: état des lieux Daniel Welzer Lang & Chantal Zaouch Gaudron (sous la direction), Éd érès, 2011, 269 p., Pas plus qu’une femme ne nait dotée de qualités féminines, aucun homme ne sort du ventre de sa mère avec une masculinité innée. Les unes, comme les autres, doivent être initié(e)s à un genre qui relève d’une construction à la fois sociale et psychique.

6- Mixité filles-garçons : réussir le pari de l’éducation Jean p. François, Éd érès/cemea, 2011, 215 p. Longtemps objet de polémiques, la mixité s’est généralisée dans les années 1960/1970, bénéficiant alors d’un large consensus. et puis, ces dernières années, l’idée en a été critiquée par nombre de sociologues, de pédagogues et de moralistes notamment religieux.

7- Les pièges de la mixité scolaire Michel Fize, Éd Presse de la renaissance, 2003, 274 p. L’école va mal. Sont fréquemment mis en accusation des savoirs trop abstraits et indigestes, des programmes trop lourds, des rythmes trop élevés. N’a-t-on jamais pensé à mesurer les effets délétères de la mixite ?

8- L’injustice ménagère  François De Singly (sous la direction de), Éd Armand Colin, 2007, 236 p. L’assignation du travail domestique aux femmes est un élément central de la domination masculine.

9- Comment être père aujourd’hui ? Jean Le Camus, Odile Jacob, 2005, 219 p. Il fut longtemps titulaire d’une autorité quasi despotique, fonctionnant sur un mode empreint de sévérité, de distance affective et de présence lointaine.

Albums jeunesse


DOSSIER

  • L’égalité filles garçons (2016) : Pourquoi faut-il combattre les stéréotypes de genre et comment le faire ? Leurs effets peuvent s’avérer très déstructurants pour le développement de l’enfant. Aussi, savoir y répondre relève d’un projet éducatif visant à la promotion de la citoyenneté.
  • Agir pour l’égalité des sexes (2005) :Les relations entre les hommes et les femmes semblent constituer une pomme de discorde depuis les débuts de l’humanité. Malheureusement, si l’histoire a laissé quelques rares traces de rapports égalitaires, l’ère de l’oppression de ce que les chinois appellent la moitié du ciel, par la partie mâle de l’espèce s’est pendant très longtemps imposée. Alors qu’on pouvait croire que dans la seconde moitié du siècle dernier, l’évolution avait atteint un cours irréversible, on voit réapparaître des signes de régression.

 


Bonus

Pour l’égalité des sexes

Anne-Marie Devreux est sociologue au CNRS, chargée de recherche au laboratoire « Cultures et sociétés urbaines ». Elle s’intéresse tout particulièrement aux rapports sociaux de sexe, à la division sexuelle du travail et aux représentations liées au masculin et au féminin. Elle a réalisé une étude portant sur « les pratiques des hommes dans la vie domestique : une comparaison franco-néerlandaise ». Elle nous parle ici de l’évolution dans le temps de la participation des hommes aux activités ménagères et parentales.

Où en sommes-nous en France, en ce qui concerne la répartition des tâches domestiques entre les hommes et les femmes ?

Anne-Marie Devreux : on en est quasiment au même point depuis vingt ans. Cela progresse mais très lentement, à vrai dire. Certes, du fait même que les femmes se sont de plus en plus impliquées dans l’emploi, elles ont réduit leur travail domestique. Mais les hommes n’ont pas pour autant augmenté le leur de façon significative. Le partage des tâches continue à rester très inégal. En dix ans, les hommes ont accru leur participation de seulement dix minutes par jour. Quand on sait que le travail domestique représente environ 30 heures par semaine pour les femmes et 15 heures pour les hommes, on mesure la charge qui continue à peser de façon asymétrique. Dans la recherche que j’ai menée, j’ai inclus dans le travail réalisé à la maison des activités qui peuvent être considérées comme faisant partie des loisirs, tels le jardinage et le bricolage qui sont très pratiquées par les hommes. Si on les comptabilise, les hommes font donc un tiers du travail total. Mais si on les enlève, ils n’en font plus qu’un quart. Cela veut dire que les femmes en font les trois quarts.

Justement, n’y a-t-il pas une répartition de certaines tâches ménagères plus facilement accomplies par les hommes et d’autres par les femmes ?

Anne-Marie Devreux : les hommes font effectivement plus facilement certaines tâches que d’autres. Mais, quand on dit cela, on pense souvent à une sorte d’essence masculine qui les porterait à accomplir plutôt certaines fonctions à la maison, telles celles qui se déroulent à l’extérieur ou celles qui ne sont pas quotidiennes. Pourtant, ce n’est pas la nature qui veut qu’une femme change les couches du bébé ou range le lave-vaisselle et qu’un homme reste au volant de sa voiture sur le parking du supermarché pendant que sa compagne remplit le caddy et fait la queue à la caisse. Ce qui pèse sur le choix de prendre en charge telle ou telle tâche, c’est le regard des autres. Bien sûr, il y a eu une évolution : on admet beaucoup plus de voir un papa à la porte de l’école venir chercher son enfant ou l’emmener chez le médecin, même si les soins médicaux sont des tâches que les hommes font très, très peu. Par contre, s’il prend un arrêt de travail pour garder son enfant malade, un homme sera très mal vu dans son entreprise. Il sera encore plus mal considéré que sa femme qui l’est déjà pas mal, dans ces cas-là. Il y a un poids important des représentations sociales. Si l’on accepte volontiers aujourd’hui l’idée de ces nouveaux pères bien plus présents auprès de leurs enfants, cela est loin d’être passé dans les pratiques.

Ces  nouveaux pères qui s’impliquent dans l’éducation et le quotidien de la maison seraient donc un mythe ?

Anne-Marie Devreux : en observant le décalage qu’il y a entre la réalité des pratiques et les représentations de la nouvelle paternité, j’en suis arrivée à analyser celle-ci effectivement comme une nouvelle modalité du mythe lié à la figure du père. La paternité a toujours eu une dimension mythique, c’est-à-dire une représentation sociale qui parle d’autre chose que ce dont on parle : de « Dieu le père » au « petit père des peuples » (c’est ainsi qu’on appelait Staline !), il est surtout question d’une autorité absolue, supérieure et distante.  Et ce qu’il y a derrière, c’est toujours la question de la répartition des pouvoirs. Dans la version moderne, le grossissement considérable de l’image sociale du « nouveau père », ce qui est en question, ce n’est pas tant les relations pères-enfants que la division du pouvoir entre les mères et les pères : comment maintenir la primauté de l’autorité paternelle quand les femmes assument, de fait, une large part de la fonction traditionnelle des hommes dans la famille, à savoir rapporter l’argent ? Si mon étude m’a permis de constater qu’il y avait effectivement des changements dans l’investissement des tâches parentales chez certains hommes, dans certaines classes sociales, dans certaines conditions et à certains moments de l’histoire de la famille (notamment au moment du premier enfant, à partir du second, cela n’est plus forcément vrai), l’enquête « emploi du temps de l’INSEE » montre qu’il y a trois pères sur quatre qui ne font absolument aucune tâche parentale ! Cela a été une grande surprise quand on a comparé ces résultats avec ce qui est véhiculé par les média quant aux nouveaux pères. Maintenant, il y en a au moins un sur quatre qui s’investit. C’est peut-être un progrès par rapport au passé, mais on est vraiment loin du compte !

Comment expliquez-vous ce décalage entre les ambitions affichées d’une plus grande parité au sein du couple et les difficultés pour les concrétiser ?

Anne-Marie Devreux : une explication possible, c’est la disponibilité en temps. C’est un enjeu majeur de nos sociétés occidentales, comme on le voit dans le débat sur la réduction du temps salarié où certains considèrent qu’il faut ramener les français vers le travail. S’occuper de la maison ou des enfants, cela prend du temps. Et les femmes qui se sentent en charge des enfants s’imposent à en trouver. Elles ne les laisseront jamais avoir faim ou avec leurs couches sales. L’homme, lui, trouvera toujours une femme, que ce soit sa compagne ou sa mère, pour s’en occuper. D’abord parce que ces tâches ne sont pas valorisées socialement et ensuite parce qu’elles empêchent de faire autre chose comme progresser dans sa carrière, développer ses loisirs ou étendre son réseau de relations personnelles. D’ailleurs, quand les hommes investissent des tâches domestiques et parentales, ils choisissent le plus souvent celles qui sont les plus visibles, les plus gratifiantes et les moins répétitives : plutôt la cuisine que la vaisselle, plutôt faire une sortie exceptionnelle avec les enfants, que de les garder à la maison, simplement en étant là pour garantir leur sécurité.

Si les hommes ne semblent guère faire d’efforts, leurs femmes les laissent-elles en faire ?

Anne-Marie Devreux : c’est un débat qui fait l’objet de réflexions en sociologie. Certains sociologues de la famille abondent dans ce sens, comparant le pouvoir de décider ce qu’on va faire à dîner avec le pouvoir que les hommes ont sur la société. L’idée serait que les femmes n’ayant que peu de pouvoir ailleurs, voudraient en garder au moins à la maison. L’émergence de cette théorie coïncide avec la montée de la contestation de la domination masculine par les femmes et de leurs revendications en matière de droit. En fait, vouloir se dégager d’une domination, ne signifie pas forcément vouloir prendre du pouvoir sur l’autre. Ce n’est donc pas un hasard si ce soi-disant pouvoir des femmes dans le ménage est monté en épingle. S’il peut arriver qu’un homme se voit contesté son droit à accomplir des tâches, au prétexte qu’il ne saurait pas bien les accomplir, cela me semble vraiment anecdotique en comparaison du pouvoir colossal qu’il a de décider de ne pas participer à la vie domestique et de laisser quelqu’un d’autre le faire à sa place.

Comment agir pour faire évoluer cette situation ?

Anne-Marie Devreux : on convoque parfois  les sociologues comme experts du changement, alors que nous avons surtout un rôle d’observation et d’analyse. On ne peut que constater les erreurs qui ne font que renforcer la division sexuelle inégalitaire du travail. Par exemple, il faudrait arrêter de parler pour les femmes de « concilier vie de famille et vie professionnelle », parce qu’elles ne concilient pas, elles cumulent. C’est bien d’ailleurs à cause de cette accumulation qu’elles n’ont le temps ni pour des activités de sociabilité, ni pour la politique, occupation qui représenterait alors, pour elles, une troisième journée dans la même. Il faudrait aussi renoncer à la fausse neutralité qui s’adresse indifféremment aux deux parents, comme l’allocation parentale d’éducation, destinée à l’origine tant au père qu’à la mère, mais dont on sait très bien qu’elle concerne à 99% les femmes et qu’elle a abouti au retrait du monde salarié de 40% des mères de deux enfants. Cela n’a fait que renforcer la division sexuelle du travail, puisqu’en situation de congé parental, ce sont les mères qui font tout le travail domestique. Il faudrait au contraire être beaucoup plus incitatif sur des mesures destinées aux hommes, à l’image de ce qui se passe en Suède où le congé parental n’est accordé que sous condition que les deux parents le prennent successivement. Il y a là une tentative pour contraindre les pères à accomplir leur part de tâches parentales. C’est dans ce sens qu’il faudrait aller. Mais, l’on sait bien qu’il y aura une forte résistance de la part des hommes.

 

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Journal de L’Animation  ■ n°65 ■ janv 2005


 

photo : freepik Freepik

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