Didier Dubasque
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Livre ouvert : Pourquoi on se trompe souvent ? « L’erreur est humaine, aux frontières de la rationalité ».

La psychologie comportementale a le vent en poupe, détrônant une psychanalyse en perte de vitesse. L’occasion, grâce à ce livre, d’identifier les tenants de cette approche.

erreur est humaine

Une conviction s’est progressivement imposée et généralisée : la théorie du choix rationnel. Chacun(e) d’entre nous envisagerait, avant de poser un acte, les différentes possibilités qui s’offrent à lui (elle) et optimiserait sa décision en fonction des conséquences escomptées à partir d’un calcul coût/bénéfice.

La confrontation de ce principe avec la réalité est loin d’être probante. Il suffit de constater chez soi comme chez les autres le nombre de comportements, d’actions et de propos porte à faux avec toute logique. Mais aussi avec l’intérêt de la personne qui les tient. Ce postulat présente donc quand même quelques trous dans la raquette !

Plusieurs facteurs limitent la liberté de choix qu’il prétend nous attribuer. La complexité de l’environnement qui ne se donne pas à comprendre si facilement. L’incertitude qui est au cœur de toute action humaine. Les mécanismes psycho-sociologiques qui font intervenir les jeux de pouvoir, les hiérarchies, les émotions, etc…

Ce qui empêche d’être rationnel

La découverte de l’inconscient a permis de mettre en évidence le poids des pulsions et des forces psychiques qui entrainent des réactions que la conscience ne contrôle pas.  « Le moi n’est pas maître dans sa propre maison » affirmait Freud.

Les progrès des sciences cognitives ont encore élargi le champ de la réflexion sur les mécanismes de décisions. Ce sont les psychologues Daniel Kahneman et Amos Tversky à qui l’on doit les premières recherches, au début des années 1970. Ils conçoivent une théorie largement répandue aujourd’hui.

Ce sont ces opérations mentales routinières, raccourcis cognitifs qui biaisent les jugements. Trois biais appelés « heuristiques » sont d’abord identifiés. Celui de représentativité (généraliser à partir d’exemples isolés), de disponibilité (évaluer à partir de ce qui se présente) et d’ancrage (utiliser une référence arbitraire comme repère). Des dizaines d’autres seront identifiés par la suite.

Aux sources de nos erreurs

Comment expliquer ce fonctionnement mental incontournable et universel ? Physiologiquement notre cerveau est conçu pour réduire les contingences. Il ne laisse aucune place à l’aléatoire. Il refuse l’incertitude. Il lui faut donner du sens et rechercher une explication, pour chasser l’anxiété que fait naître l’incompréhension.

Dans son livre « Cerveau 1 et cerveau 2 » Daniel Kahneman a poursuivi sa réflexion en décrivant nos deux cerveaux. Le premier réagit spontanément, instinctivement, émotionnellement. Le second est le siège de la réflexion, de la prise de distance et de l’analyse. Or, c’est bien le cerveau 1 qui est en pilote automatique, réagissant instantanément, intuitivement à ce qui se présente.

C’est ainsi que nous entretenons toutes et tous, en permanence, des routines mentales. Avec pour illusion de réussir à résoudre simplement des problèmes complexes. Cette rationalité limitée nous pousse à entretenir des croyances erronées et à commettre des erreurs de jugement. Comment s’en prémunir ?

D’abord en acceptant leur réalité, ce qui permet de les identifier et de les combattre. En cherchant tout ce qui infirme nos convictions plutôt que de nous enfermer dans ce qui les confirme. En renonçant à trouver du sens à tout ce qui présente à nous et réhabilitant ainsi le hasard, l’improbable et l’imprédictible.

Le livre de Vincent Berthet fourmille d’exemple illustrant ses démonstrations, permettant au lecteur de se faire sa propre opinion. A chacun d’identifier les jugements subjectifs et intuitifs qu’il pose quotidiennement.
Mais aussi les rectifications qu’il pose tout aussi fréquemment pour analyser objectivement ses
premières impressions..

 


Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »

Il est signé Jacques Trémintin


Lire aussi :

1 – Les décisions absurdes. Comment les éviter ?, Christian Morel,  Gallimard, 2014, 384 p. Se tromper est une constante de toute action humaine. L’ignorer ou prétendre l’éviter en faisant confiance à la rationalité procédurale constitue la meilleure manière de s’enfermer dans son erreur.

2 – Manuel du travailleur social sceptique, Laurent Puech, Éd. Book-e-Book, 2022, 96 p. Le sentiment de bienveillance qui imprègne les travailleurs sociaux dans leur action est-il en phase avec la perception de bientraitance éprouvée par les personnes accompagnées ? ( vous pouvez aussi lire un recension de ce livre sur ce blog)

3 – Le génie de l’intuition. Intelligence et pouvoir de l’inconscient, Gerd Gigerenzer,Belfond, 318 p., La philosophie nous a mis en garde, depuis l’antiquité, contre la connaissance sensible qui peut si facilement nous induire en erreur. La civilisation des mœurs nous a incités à nous méfier de nos émotions et de nos affects qui nous mènent trop souvent à des excès.

4 – Arrêtez de vous tromper ! 52 erreurs de jugement qu’il vaut mieux laisser aux autres, Rolf Dobelli, Ed . Eyrolles, 2012, 260 p. Issus des sciences cognitives, voilà présentés cinquante-deux biais de raisonnement que nous utilisons toutes et tous régulièrement, sans nous en rendre compte.

5 – Comment faire les bons choix, Chip & Dan Hearth, Éd Flammarion, 2017, 377 p., Quels sont donc les mécanismes qui nous amènent parfois à prendre les mauvaises décisions ? Cet ouvrage ne se contente pas de nous aider à identifier ceux dont nous sommes si souvent prisonniers. Il propose des solutions pour les contrer.

 


 Bonus

Les divergences devraient nous enrichir plutôt que de nous diviser

François Balta, médecin psychiatre, formateur et superviseur, enseigne l’Approche Systémique (Coopérative) depuis plus de trente ans auprès -entre autres- de travailleurs sociaux.

– Comment réussir à départager la vérité de l’erreur ?

François Balta : ce qui distingue le vrai du faux c’est le contexte. Si l’on mesure les avantages du moteur à explosion en fonction des besoins de déplacement, on trouvera qu’il constitue un indéniable bienfait permettant de franchir des distances avec une rapidité inégalée. Si on le considère du point de vue de ses répercussions sur la qualité de l’air ou l’épuisement des énergies fossiles, le bilan carbone sera tout de suite moins positif. Lui opposer le moteur électrique peut sembler une solution idéale, évitant l’accroissement des gaz à effets de serre. Mais, si l’on calcule l’utilisation des terres rares pour fabriquer des batteries, du charbon ou du pétrole pour produire l’électricité qui permet de les charger et les difficultés du recyclage, ces éléments nuancent sérieusement son intérêt. Ces exemples démontrent que ce qui peut être vrai dans un cadre donné, ne l’est pas forcément dans un autre. Il en va de même en thérapie familiale. Deux logiques sont présentes pour des parents désireux de faire grandir leur enfant dans les meilleures conditions : favoriser son autonomie (en se différenciant d’eux), favoriser son appartenance à sa famille (en étant conforme à leurs attentes). Deux logiques contradictoires et nécessaires. Tenir compte des multiples facteurs d’une problématique permet de mieux comprendre les problèmes émergents, réponses complexes qui à défaut de satisfaire parfaitement tous les besoins en présence, aboutissent à la moins mauvaise solution.

– Justement, la dispute, la controverse et le contradictoire ne permettent-ils pas de favoriser un échange d’idées susceptible d’éviter la recherche d’une cause ou d’une raison unique ?

François Balta : si le dialogue se déroule avec l’intention de tenir compte de l’angle à partir duquel l’autre a construit son argumentation, de prendre en compte ses objections et au final de s’enrichir de son point de vue, cela peut être tout à fait profitable. A l’inverse, si l’on utilise l’échange comme une tribune, avec la certitude que rien ne pourra faire changer sa propre opinion et que le seul enjeu est de convaincre de la justesse de ses positions et de l’erreur dans laquelle se trouve l’autre, cela devient stérile. La simple juxtaposition d’avis se succédant sans s’articuler les uns aux autres n’a pas grand intérêt. La question qui devrait être posée par tout animateur de débat à la fin des échanges, est la suivante : qu’avez-vous appris de votre contradicteur ? Car, dans toute confrontation, ce qui est intéressant, c’est justement de repérer des éléments d’analyse que l’on n’avait pas perçus et qui viennent compléter sa propre approche. C’est ce frottement réciproque qui peut permettre d’élargir son propre champ de vision et d’intégrer encore un peu plus la complexité de la question abordée. Chacun n’accède qu’à une approche partielle d’un monde complexe et ne peut que bénéficier des apports d’autrui.

– Comment définiriez-vous cette complexité ?

François Balta : je distingue d’une façon simple le compliqué du complexe. Le compliqué répond au « comment ? » et implique un certain apprentissage pour être déchiffré. C’est le domaine du spécialiste. Le complexe correspond au « pour quoi ? » (en deux mots) auquel on répond à partir de sa propre vision existentielle. C’est le domaine de tout le monde, celui du sens. Si l’on me demande d’expliquer comment fonctionne un ordinateur, je serais en difficulté pour apporter des éclaircissements. Il vaudra mieux poser la question à un informaticien. Par contre, si l’on me sollicite pour savoir les raisons pour lesquelles je trouve que cette technologie facilite la vie, je pourrais donner mon avis. La convention citoyenne sur le climat a réuni des personnes tirées au sort qui avaient pour objectif de proposer des solutions face aux effets du dérangement climatique. Ils ont été éclairés par des spécialistes, des experts, qui leur ont apporté beaucoup d’éléments de compréhension sur des aspects particulièrement compliqués d’une question particulièrement complexe. Mais, ce qu’on a demandé aux participants de ces rencontres, ce n’est pas de se focaliser sur telle ou telle dimension, mais bien d’entrer dans la complexité de ce sujet à partir d’une vision globale de ce que doit être « Une vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes », comme le disait le philosophe Paul Ricœur. Et, cette globalité ne peut être abordée qu’en intégrant des arguments hétérogènes à la fois antagonistes et complémentaires qui abordent le plus d’aspects de la question.

(…)

– Quels sont les outils à privilégier pour favoriser l’esprit critique chez les jeunes générations ?

François Balta : les neurosciences ont identifié toute une série de biais cognitifs qui nous amènent à déformer la réalité. La perception de ce que nous voyons ou entendons passe à travers les filtres physiologiques, linguistiques, culturels. Mais aussi la sélection des informations qui vont dans le sens de nos convictions et l’élimination de celles qui vont à son encontre. Une éducation au repérage et à la gestion de ces mécanismes permettrait aux jeunes générations, mais aussi aux anciennes, de ne pas invalider les points-de-vue qui contredisent leurs convictions, mais plutôt de les utiliser comme un éclairage complémentaire. Connaître les illusions perceptives peut être une entrée en matière ludique pour se confronter à la fragilité de nos « évidences ».

Propos recueillis par Jacques Trémintin

 


Photo de stockking sur Freepik

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