Didier Dubasque
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Livre ouvert : Petite histoire politique des banlieues populaires. « Comprendre les émeutes »

Il est de livres qui éclairent l’actualité. Certains sont même prémonitoires. C’est le cas de l’essai d’Hacène Belmessous, publié en mars 2022.

Livre petite histoire politique des banlieues populaires

Quinze mois avant les émeutes que les banlieues françaises ont connues au début de l’été 2023, un livre passé trop inaperçu permettait déjà de décoder ce qui allait se passer et qui se reproduira. Sa lecture est édifiante et apporte un éclairage utile et pertinent.

Quels sont les mécanismes qui, depuis les années 1980, n’ont fait qu’accumuler toutes ces matières explosives dont la déflagration ne dépend que d’une simple étincelle ?

La plupart des commentateurs n’ont eu de cesse de rappeler tous les efforts financiers pour rénover les banlieues. Et de déplorer l’ingratitude des populations qui y mettent le feu, alors qu’elles en furent les bénéficiaires. De là à conclure que les difficultés sociales qui s’y déploient ne peuvent venir que de la culture autarcique cultivée par ses habitants, il n’y a qu’un pas allègrement franchi.

Pour l’auteur, la réponse urbanistique passe à côté de la question centrale : s’attaquer au processus de ghettoïsation social qui n’a cessé de s’amplifier. La demande d’égalité citoyenne, que les habitants des banlieues n’ont cessé d’exprimer, a eu pour seul relai l’amélioration du bâti. Loin de leurs attentes de justice et de leurs revendications de droit commun.

Le processus

 La gentrification de la plupart des grandes agglomérations a vidé les centres-villes. Les plus pauvres n’y avaient plus leur place. Parmi eux, tous ces arabo-musulmans qui faisaient déjà les plus sales boulots, durs, abrutissants et mal payés.

Il fallait loger ces indésirables dans des espaces de relégation. Les aprioris et le mépris racial ont perduré après le délitement de l’empire colonial français. Ils sont au cœur d’une politique cynique qui ne vise qu’à une chose : reléguer les populations immigrées qui en sont issues, aux confins de la société.

L’enfermement ethnique qui leur est si souvent reproché est le produit direct d’un séparatisme socioracial. Il a constitué jusqu’à aujourd’hui la colonne vertébrale idéologique des politiques publiques. La justice spatiale s’est dissoute dans la xénophobie ambiante. La mixité sociale fut attaquée comme une utopie gauchiste. Le métissage fut assimilé au chaos.

En 1950, les nord-africains vivaient dans les habitats insalubres qui leur étaient réservés. Après avoir réussi un temps à les écarter des logements sociaux, l’État a fini par les regrouper dans des cages d’escalier réparties par communauté.

 C’est donc bien le rejet de ces populations hors de l’espace commun qui a conduit au différencialisme qu’on leur reproche ensuite. Les banlieues sont devenues de véritables ghettos ethnicisés. Non reconnus comme citoyens à part entière, leurs habitants sont renvoyés à la catégorie exclusive de leur communauté d’origine. Ils en sont réduits à piocher dans leurs propres ressources pour survivre : économie informelle, trafics, repli communautaire …

 Les trois axes de la régulation

 L’État fut le premier à utiliser l’Islam comme médiateur socioculturel et pacificateur des lieux. Il a encouragé la montée en puissance de l’univers normatif religieux. Avec comme résultat, une amplification du mouvement communautariste. Cette mouvance s’avère inversement proportionnelle au renoncement républicain d’une population ne croyant plus à la justice sociale.

Fidèles à son passé colonial, notre pays s’est aussi donné une ambition civilisatrice : inculquer les bonnes façons de penser et d’agir afin de combler toute brèche ouverte face à l’ordre ethnoracial dominant. A la dénonciation des méfaits de l’immigration s’est rajoutée la stigmatisation des méfaits de la religion musulmane diabolisée et assimilée à l’intégrisme.

Enfin, les idéaux égalitaires ont été noyés dans la réponse sécuritaire. Une frange substantielle des forces de l’ordre a basculé dans des pratiques condamnables et insupportables pour les populations des quartiers populaires.

Patiemment et systématiquement documenté dans une chronologie implacable, ce livre ne peut que faire naître une terrible question. Non pas s’étonner que tout explose, mais pourquoi cela ne s’enflamme pas plus souvent ?

 


 Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »

Il est signé Jacques Trémintin


Lire aussi :

 1- Sur la corde raide. Le feu de la révolte couve toujours en banlieue, Hacène Belmessous, Éd. Le Bord de l’eau, 2013, 180 p., Ce n’est pas parce qu’on n’entend plus trop parler des banlieues, depuis les émeutes spectaculaires de 2005, que les problèmes ont disparu.

2- Opération banlieues. Comment l’État prépare la guerre urbaine dans les cités françaises, Hacène Belmessous, Éd. La Découverte, 2010, 203 p., En tant que ministre de l’Intérieur, puis Président de la République, Nicolas Sarkozy a fait du contrôle des banlieues, la condition de l’exercice de son pouvoir. 

3- Maires de banlieues. La politique à l’épreuve du réel, Hacène Belmessous, Éd. du Sextant, 2007, 156 p., L’auteur a suivi, pas à pas, pendant quelques semaines, les maires respectifs de Vaulx-en-Velin, (près de Lyon), de La Courneuve et de Montfermeil (en région parisienne).

4- Mixité sociale : une imposture retour sur un mythe français, Hacène Belmessous, Éd. L’Atalante, 2006, 140 p. La ville française est dans une impasse : son territoire est aux abois, miné par des clivages et des oppositions préjudiciables à la cohérence nationale.

5- Les minorisés de la République. La discrimination au logement des jeunes générations d’origine immigrée, Fatiha et Hacène Belmessous, Laure Chebbah-Malicet, Franck Chignier-Riboulon, Éd. La Dispute, 2006, 180 p., Si l’on s’en tient à notre modèle républicain d’intégration, l’insertion dans la société relève d’une bonne volonté individuelle facilitée en cela par une école qui socialise et favorise l’assimilation aux normes sociétales et culturelles collectives.

6- Les jeunes de banlieues mangent-ils les enfants ? Thomas Guénolé, Ed. Le Bord de l’eau, 2015, 214 p., Non, la banlieue ne se réduit pas à une caricature à la Finkelkraut si couramment répandue dans la presse, le cinéma ou l’opinion publique.

7- L’abécédaire de la jeunesse et des banlieues. Indignation, propositions, Yves Rey-Herme, Ed. Champ Social, 2016, 169 p., D’« Aménagement urbain » à « Valorisation », en passant par « Drogue », « Illusion », « Police » ou « Rien », Yves Rey-Herme nous propose un A-B-C en 52 entrées pour mieux comprendre la banlieue.

8- Refaire la cité. L’avenir des banlieues Michel Kokoreff et Didier Lapeyronnie, Ed. du Seuil, 2013, 112 p., La crise qui les frappe aujourd’hui les quartiers populaires a connu trois âges successifs.

 


BONUS

Un témoignage exceptionnel

Quel plaisir de retrouver Joseph Ponthus, trop tôt disparu. Son livre A la ligne. Feuillets d’usine (tremintin.com) l’avait fait connaître des milieux littéraires, à sa sortie en 2019. Mais, avant que ce témoignage sur le sort du monde ouvrier des abattoirs ne le rende célèbre, l’auteur avait publié un premier ouvrage qui, pour dater de plus de dix ans, n’a pas perdu de son actualité.

Éducateur de rue, il avait alors entrainé une poignée de jeunes d’un quartier de Nanterre dans l’improbable aventure de l’écriture d’un livre. Présenté comme un journal de bord, ce récit décrit le cheminement du projet, le quotidien de cette banlieue trop souvent dénigrée et discriminée. L’auteur suit pas à pas le vécu de jeunes quittant une vie de galère pour entrer dans une vie adulte plus normalisée.

Jour après jour, s’égrène le quotidien dans ces cités. Le lecteur y découvre les joies et les épreuves éprouvées par ces jeunes. Leurs trafics petits et grands, leurs allers-retours en prison, des magistrats se déplaçant sur le terrain à leur rencontre.

On y décrit les rapports de ces jeunes à la religion, à l’école, à l’émeute … et l’affrontement avec les forces de l’ordre avec cet épisode de cette violence policière qui tue et qui restera à jamais impunie.

On y suit surtout le travail quotidien d’un éducateur de rue. Les liens de confiance tissés. La continuité d’un accompagnement inconditionnel. La relation éducative dans ce qu’elle a de plus éthique. Et toute l’importance de ce noble travail dans le destin de jeunes dont le basculement ne tient qu’à un cheveu.

Ce document, qui donne la parole à ceux qui ne l’ont jamais, est exceptionnel. Le lire aujourd’hui, c’est mieux comprendre les troubles du début d’été. Car, en dix ans, pas grand-chose n’a changé.

Humour, tendresse, finesse d’analyse : cette plongée dans ce qu’il y a de plus humain ne doit pas échapper au lecteur curieux. En refermant la dernière page, il sera convaincu de ne plus voire dorénavant la « racaille » sous le même jour.

 

Nous … La cité « on est pari de rien et on a fait un livre » Rachid Ben Bella, Sylvain Erambert, Ryad Lakhéchène, Alexandre Philibert, Jospeh Ponthus, Éd. La Découverte, 2012, 215 p.

 

Photo : le sociologue Hacène Belmessous  – capture d’écran de la vidéo du journal l’Humanité : « Quand un parti prône la haine, on peut et on doit le faire interdire »

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Une réponse

  1. J’ai travaillé en banlieue parisienne (  92 et 93 ) de 1977 à 1995 comme assistante sociale , je suis tout à fait d’accord avec cette analyse.

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