Depuis le tournant du siècle, de plus en plus de jeunes diplômés du supérieur se lancent dans des reconversions contre-intuitives.

Ils sont khâgneux, normaliens, centraliens, diplômés de HEC de l’ESSEC ou de Sciences Po. Ce sont des financiers, des consultants, des chercheurs, des communicants, des publicitaires, des community managers, des ingénieurs réseaux, des directeurs marketing, des chefs de projets, des chargés d’affaires, etc.
Ils réorientent leur carrière d’une manière radicale. Ils quittent une situation sociale confortable, abandonnent un emploi stable, renoncent au travail dans un bureau doté de l’air conditionné. Ils décident de préparer un CAP de pâtissier, de cuisinier ou de menuisier, de se former à l’œnologie, à la céramique ou à la crèmerie, d’ouvrir une fromagerie, une cave à vin ou une boutique de torréfaction de café.
Comment expliquer cette vague de jeunes urbains cadres supérieurs diplômés qui quittent leur poste pour un travail payé parfois deux fois moins ? Ils expliquent vouloir satisfaire une envie de faire, de réaliser quelque chose de concret, de se sentir proches de la matière. Ce qui les anime, c’est la quête de sens, la recherche d’authenticité, la passion dans un travail où ils se sentent utiles.
Ils aspirent à une vie épanouissante que ce soit au niveau personnel ou professionnel. Cette ambition est éloignée des objectifs dérisoires que leur propose leur employeur actuel qu’ils désignent volontiers en parlant de « boulot de merde ». Il serait difficile de supporter longtemps une grève chez les instituteurs ou les éboueurs. Cela passerait inaperçu, si des juristes d’entreprise ou des consultants en marketing digital venaient à suspendre leurs activités.
La mondialisation dilue leur travail dans une chaine de valeurs complexe répartie entre des acteurs éparpillés aux quatre coins du monde. Les normes, les procédures formelles et l’hyperspécialisation déréalise leur travail. La numérisation rend impalpable leur travail réalisé. La quantification réduit la gouvernance à des nombres, des indicateurs et des reportings. La financiarisation subordonne tout projet à des exigences de rendement.
Ils sont de plus en plus nombreux à errer dans leur open-space face à leurs ordinateurs, en se demander ce qu’ils font là. La chair du monde y est remplacée par son image numérique et la manipulation d’abstractions. Pas étonnant qu’ils soient tentés par le back-office de la vraie vie. Qu’ils aient envie de revenir vers le tangible. Qu’ils veuillent mettre les mains dans le cambouis. Qu’ils aspirent à renouer avec la concrétude du travail. Qu’ils cherchent à faire avec leurs mains. Qu’ils souhaitent se reconnecter avec le monde productif.
L’auteur propose toutefois une autre hypothèse. Ce pourrait être celle d’une réponse possible au déclassement amorcé ou à venir qui menace aussi ces professions supérieures. Le décalage est trop grand entre les gains espérés suite aux investissements lors de leurs études et une économie saturée en BAC + 5. La prise de conscience de la disqualification des titres scolaires contribue aussi à des réorientations professionnelles qui pourraient être autant de réponses.
Leur réappropriation de la voie artisanale et commerciale ne se déploie pas selon les manières anciennes. Les connaissances en marketing, en stratégie et en gestion que ces membres des couches supérieurs maîtrisent, constituent un atout supplémentaire. S’ils surclassent des valeurs jusque-là déconsidérées, ce n’est donc pas en reprenant les catégories populaires. Le renversement des critères du prestige auquel ils participent se fait selon les codes de la bourgeoisie.
- La révolte des premiers de la classe. Changer sa vie la dernière utopie, Jean-Laurent Cassely, Ed. Arkhé, 2022, 196 p.
Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »
Il est signé Jacques Trémintin
Ne manquez pas son site « Tremsite » : https://tremintin.com/joomla/
Photo : capture d’écran vidéo XerfiCanal-u2b revue audiovisuelle sur le monde de l’économie, la stratégie et le management des entreprises


