Didier Dubasque
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Livre ouvert : « L’antiterrorisme, un défi pour les travailleurs sociaux ». Beaucoup de chapeaux à plumes, peu d’indiens

Décidément, prises de court face à la radicalisation, les autorités françaises n’auront cessé de monter des usines à gaz. Sabrina Hamimid en retire de salutaires leçons.

Lantiterrorisme un defi pour les travailleurs sociaux

Personne n’avait vu venir cette vague de 5 500 Européens candidats au Jihad en Syrie et en Irak. Bilan : 1.400 y sont morts, 2.500 sont portés disparus, 1.600 en sont revenus.

Un véritable catalogue de plans gouvernementaux se sont alors succédé pour répondre à cette menace qui a frappé à plusieurs reprises sur le territoire français : PLAT en 2014, PART en 2016, PNPRPP début 2018 et PACT six mois plus tard. Un R rajouté au CIPD, un site internet, un numéro vert, un COSPRAD par-ci, un GED par-là, sans oublier des équipes mobiles … (1) 

Des crédits ont été débloqués. Les appels d’offres se sont multipliés. Des structures ont poussé comme des champignons. Des services ont été montés à la hâte. Des expérimentations ont donné le meilleur comme le pire. Beaucoup d’amateurisme et de précipitation.

Le travail social a été appelé à la rescousse. Il n’était pas possible d’user que de la répression. Il fallait aussi penser à la réinsertion des près de 500 personnes de retour du front, détenues dans les prisons françaises.

Sabrina Hamimid nous propose ici une description précise et détaillée de l’état des lieux. Son témoignage est précieux, elle qui a participé à deux des dispositifs élaborés : les binômes de soutien et le Centre recherche intervention sur les violences extrémistes (RIVE).

Les binômes

L’attentat contre Charlie ayant été perpétré par des terroristes radicalisés en prison, l’administration pénitentiaire décide alors de recruter des équipes composées d’un psychologue et d’un travailleur social.

Chaque binôme est chargé d’intervenir en soutien aux personnels pénitentiaires, déstabilisé face à un public dont ils ne réussissent pas à identifier le degré supposé de dangerosité. Si toute action violente commence par une radicalisation, toute radicalisation ne conduit pas à une action violente.

Rapidement, des rivalités de pouvoir émergent, quant au contrôle et à la maîtrise de ce qui est mené. Le Service de probation et d’insertion pénitentiaire se sent concurrencé. Les Syndicats accusent ces dispositifs de drainer une bonne partie les crédits disponibles.

La hiérarchie est à l’affût de renseignements pouvant lui être fournis. La confidentialité est mise à mal, la transparence est interrogée. Les travailleurs sociaux courent le risque d’apparaître comme des balances ou des indicateurs de police.

Ce sont deux univers antinomiques diamétralement opposés qui se rencontrent. Ethique, déontologie, culture, pratiques professionnelles : tout les oppose. Coercition contre adhésion. Contrainte contre demande d’aide. Suspicion contre confiance. Sanction contre insertion. Très vite, nombre de psychologues et de travailleurs sociaux démissionnent.

R.I.V.E.

Le second dispositif décrit par Sabrina Hamimid (RIVE) va opposer deux autres mondes : celui du travail social et celui des chercheurs. Un aéropage pluridisciplinaire de scientifiques a été initialement sollicité pour élaborer un programme complet de prise en charge individualisée. Criminologues, juristes, psychologues cliniques, islamologues ont travaillé ensemble … en excluant les savoirs pratiques issus du terrain !

En ressort un manuel de 400 pages présentant l’architecture, les objectifs, les méthodes et les outils d’évaluation du programme. Aucune régulation, aucun ajustement, aucune mutualisation entre théoricien et terrain ne sont prévus, ni initiés par la suite. Tout était censé être dans le manuel !

Au bout de deux ans, le marché attribué à RIVE ne sera pas renouvelé. Les dysfonctionnements, les aberrations et les divergences entre les attentes des uns et des autres ne seront jamais réglés ! Tout ça pour ça ?

Comment les univers s’interpénètrent

 Loin d’une quelconque amertume l’auteur parle avec bienveillance du travail accompli. Elle l’illustre par dix récits d’accompagnements des plus explicites. On y voit l’action menée auprès des personnes accompagnées. Développer leur esprit critique ; inciter à une pratique religieuse déradicalisée ; aider à une insertion freinée par la stigmatisation liée à l’étiquette terroriste.

Et d’en appeler à la rencontre incontournable entre professionnels venant d’horizons si différents. Ce croisement nécessite toutefois deux conditions : accepter de bousculer ses repères et se réinventer pour produire des pratiques communes inédites. Manifestement, l’interdisciplinarité a encore des progrès à accomplir !

 

  • L’antiterrorisme, un défi pour les travailleurs sociaux, Sabrina Hamimid, Éd. érès, 2023, 184 p.

 

Note (1) Pour les amateurs d’acronymes, voilà leur signification : Plan de Lutte Anti Terroriste/Plan d’Action contre la Radicalisation et le Terrrorisme/Plan National de Prévention de la Radicalisation : Prévenir pour Protéger/ / Plan d’Action Contre le Terrorisme/ Comité Interministériel de Prévention de la Délinquance et de la Radicalisation/ Conseil Scientifique sur les Processus de Radicalisation/ Groupe d’Evaluation Départementaux

 


Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert » Il est signé Jacques Trémintin


Lire aussi :

1- Un impossible travail de déradicalisation, Alex ALBER, Joël CABALION, Valérie COHEN, Éd. Erès, 2020, (249 p.) Trois sociologues passent au scanner les piteuses dérives du premier et du dernier centre de déradicalisation français de Pontourny.

2- Les éducateurs face à la radicalisation. Le cas de la prévention spécialisée Hanane BOUSETA, Ed. L’Harmattan, 2018, 230 p. La prévention spécialisée est sollicitée pour s’inscrire dans la détection et le signalement de tout ce qui pourrait s’identifier à une forme d’intégrisme. La grande mutation du travail de rue se poursuit et s’aggrave.

3- Le spectre de la radicalisation David Puaud, Ed. EHESP, 2018, 243 p. Le jeune islamiste radical est devenu la nouvelle figure diabolisée. Des grilles d’évaluation ont même été élaborées pour mieux le détecter et le combattre.

4- La fabrique de la radicalité Laurent Bonelli et Fabien Carrié, Ed. Seuil, 2018, 309 p., A partir de l’étude minutieuse de 166 dossiers éducatifs, d’une soixantaine d’entretiens avec des professionnels et de plusieurs audiences judiciaires, les auteurs proposent une typologie de la radicalisation.

5- L’islam des banlieues – Les prédicateurs musulmans : nouveaux travailleurs sociaux? Dounia BOUZAR, Syros, 2001, 192 p. Prémonitoire cet ouvrage déconstruisant l’amalgame et la confusion écrit il y a 20 ans, par une spécialiste d’aujourd’hui, alors éducatrice de la protection judiciaire de la jeunesse.

 


Bonus

Rencontre avec Alex Alber, Joël Cabalion et Valérie Cohen sociologues et maîtres de conférences à l’université de Tours

Comment maintenir le lien ?

En juin 2016, ouvre le CPIC (1) Pontourny, véritable laboratoire de lutte contre la radicalisation. Sa fermeture à la mi-février 2017 signa la faillite d’une expérience qui a vu s’opposer deux visions du travail relationnel. Trois sociologues en ont tiré des enseignements fort utiles pour les animateurs.

Quels sont les principaux écueils auxquels s’est heurté le CPIC de Pontourny ? Ce centre a été ouvert dans la précipitation, en réaction à la vague d’attentats de 2015 et 2016. Un projet existait déjà de regrouper des combattants de retour des scènes de guerre syriennes. Quand la décision fut prise de les incarcérer, il fallut redéfinir les profils des personnes qui allaient être prises en charge à Pontourny. Pression fut alors faite sur la préfecture pour trouver des volontaires engagés dans un « bas spectre » de radicalisation. Définition particulièrement vague qui permit de sélectionner neuf jeunes aux problématiques très diverses qui, pour la plupart, n’avaient rien à faire là.

Comment l’équipe de ce centre a-t-elle travaillé ?

C’est l’autre difficulté majeure. Se sont retrouvés ensemble des professionnels d’horizons trop divers qui ne percevaient pas toujours les publics et leurs besoins de la même manière.

Les formateurs et éducateurs spécialisés voulaient privilégier le lien et la relation de confiance. Les anciens militaires venus renforcer l’équipe préconisaient des qualités pugilistes permettant de faire respecter le cadre imposé et une posture martiale fondée sur des symboles d’autorité et les rites patriotiques de levée des couleurs et de port de l’uniforme. Certains trouvaient que les jeunes « radicalisés » ressemblaient en tous points aux publics habituels du travail social et avaient les mêmes besoins, quand d’autres insistaient sur la nouveauté liée à la religion et au risque terroriste pour défendre la nécessité d’une nouvelle approche et de nouveaux professionnels. L’impossibilité de concevoir un collectif de travail autour d’objectifs clairs et communs a participé de l’échec de ce centre.

 Quelles erreurs ne doivent pas commettre des animateurs qui côtoient des jeunes tenant des propos radicaux ?

La radicalisation est d’abord une catégorie administrative et sécuritaire, servant à signaler des comportements perçus comme pouvant mener à une action violente. Sur la dizaine de milliers de personnes signalées aux cellules préfectorales, seule une infime minorité est passée à l’acte. Tout le problème est qu’il y a plusieurs formes de radicalisation articulant, de différentes manières, religiosité, délinquance et légitimation de la violence. Il arrive, en outre, que des jeunes -parfois délinquants- utilisent la thématique politico-religieuse pour défier leurs enseignants et éducateurs, les policiers ou simplement leurs parents. Leur objectif peut être alors de jouer avec l’interdit, de remettre en cause les institutions à commencer par l’institution familiale, mais sans réelles convictions religieuses ni projet concret d’acte violent. Le risque en pareil cas est de les prendre au mot et de céder un peu vite à la tentation de les enfermer dans une catégorie administrative dont ils risquent d’avoir du mal à sortir, en bref de les renvoyer hors du champ de l’action éducative dont ils ont en réalité besoin.

Quelle est alors la posture à privilégier ?

Les professionnels peuvent le mieux répondre à cette question. Ce qui nous est apparu à travers notre enquête, c’est que la question du lien demeure primordiale. Le maintenir ne va pas de soi en raison de la peur de la violence et des manifestations de « radicalité ». Cependant, il doit toujours y avoir un espace pour développer une relation empathique. Aussi convient-il de réagir en conservant le sens de la nuance pour poursuivre le travail relationnel, en préservant le lien, malgré les provocations.

 

(1) Le Centre de Prévention d’Insertion et de Citoyenneté (CPIC) de Pontourny était l’un des treize établissements qui devaient ouvrir. Il sera le seul.

 

Propos recueillis par Jacques Trémintin

(interview parue dans le n°223 du journal de l’animation en novembre 2021)

 


Photo : Co Editions ERES Sabrina Hamimid

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Une réponse

  1. Livre très utile de Sabrina Hamimid, fruit d’une longue expérience et d’un gros travail de Sabrina Hamimid, par ailleurs salariée , attachée de recherche à la direction de la recherche de l’IRTS Parmentier

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