Voilà un roman qui peut se lire à trois niveaux. Si chacun choisit celui qui lui convient, il peut aussi les articuler.
Les préface et postface présentent le récit de Karine Deraëdt comme celui d’un chemin de résilience. L’organisation des chapitres se prête tout à fait à cette lecture, alternant la fin des années 1980 et 2000. Les unes décrivent l’enfer d’une enfant confrontée aux pires maltraitances. Les autres s’attachent aux efforts de la thérapie suivie 20 ans plus tard pour réussir à s’en sortir.
Cet éclairage est utile, éclairant et instructif. Car il n’est pas si fréquent de recueillir le témoignage d’une patiente sur les démarches, les approches et les méthodes qui lui ont été proposées pour essayer sinon de guérir (en guérit-on jamais ?), du moins de vivre avec les terrifiants traumatismes imposés par ses deux parents.
Et c’est bien là une seconde lecture possible pour ce roman. Très vite le lecteur s’identifie à cette petite fille qui grandit sous les coups et sous les humiliations. Les violences éducatives que l’on découvre page après page frisent l’insupportable. Mais, il faut avoir le courage de découvrir ces épisodes parfois insoutenables, mais nécessaires pour mesurer ce qui peut être infligé à des petits d’Homme.
La révolte et l’exaspération envahissent très vite celle et celui qui parcourt ces lignes. Il est fort probable que les premières pages prennent rapidement tout leur sens, à leurs yeux. Il n’est pas très difficile de comprendre pourquoi la narratrice, devenue adulte, enterre son tortionnaire de père, sans éprouver le début d’un commencement d’émotion.
Le bourreau n’allait plus pouvoir faire de mal à personne. Bonne nouvelle, non ? Restait une mère ne valant guère mieux que son mari, qui allait continuer à pourrir la vie de sa fille. Les derniers paragraphes s’affichent, au final, comme une conclusion logique même si va à l’encontre de tous les idéaux humanistes. Au point de ressentir comme un lâche soulagement, une satisfaction malsaine, un sentiment de justice déplacé ? Tel fut mon cas !
Et c’est bien là le message innovant qui s’impose dans une troisième lecture possible. A-t-on le droit de haïr des parents qui vous maltraitent ? Est-il autorisé de vouloir les tuer en rêve ? Est-il acceptable de leur souhaiter les pires souffrances en écho à celles qu’ils vous ont fait subir ? Il est rare que ce sujet soit traité ainsi avec autant de franchise et de brutalité.
Rappelez-vous le 5ème commandement de Moïse qui structure nos civilisations depuis 2 600 ans : « Honore ton père et ta mère ». Ah bon, même quand ils vous ont battu depuis votre plus tendre enfance ? Même quand ils vous ont violé pendant des années ? Même quand ils vous ont fait de votre vie un enfer quotidien ? Tout enfant devrait donc rendre hommage, par principe et sans conditions, aux porteurs de l’ovule et du spermatozoïde qui l’ont fécondé ?
Il est des idéologies prétendant d’une manière essentialiste que les familles auraient les compétences nécessaires pour effectuer les changements dont elles ont besoin. La lecture de ce livre permet d’en douter. S’il n’est pas possible de généraliser le degré d’abêtissement des deux géniteurs, décrit par l’auteure, à toutes les problématiques de la maltraitance infantile, il faut reconnaître qu’il existe aussi.
Au travers d’un récit porté par une puissance de vie inversement proportionnelle aux forces mortifères subies tant d’années, Karine Deraëdt nous offre un témoignage (auto ?) biographique fort et ambitieux. Il nous rappelle encore et encore les souffrances infligées aux enfants et s’attaque de front au mythe de parents dont les actes devraient toujours être pardonnés.
- « Fille d’accident. Quand l’enfance guérit en thérapie » Karine Deraëdt, Hygée Éditions, 2026, 257 p.
Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »
Il est signé Jacques Trémintin
Ne manquez pas son site « Tremsite » : https://tremintin.com/joomla/


