On nous l’avais promis : l’intelligence artificielle allait nous libérer des tâches fastidieuses, nous offrir du temps pour l’essentiel, rendre le travail plus humain. Mais une étude publiée en février dernier dans la Harvard Business Review vient bousculer ce récit optimiste. Et si l’IA, loin de réduire la charge de travail, l’intensifiait ? Et si les professionnel(le)s qui l’adoptent le plus massivement étaient précisément les plus exposés à une nouvelle forme d’épuisement ?
Ce que dit la recherche
Cette étude de l’Université de Californie à Berkeley montre que l’usage d’outils d’IA conduit à une intensification des tâches et à un allongement du temps de travail. Cela même lorsque leur adoption reste volontaire. Le mécanisme est plutôt insidieux voire invisible : l’IA accélère certaines tâches, ce qui fait monter les attentes de cadence, ce qui pousse les employés à s’appuyer encore davantage sur l’IA. Ce qui est un cercle auto-entretenu.
L’IA ne supprime pas le travail : elle déplace la charge vers des tâches de contrôle, de correction et d’arbitrage. Ce sont celles qui sollicitent les fonctions cognitives les plus coûteuses telles le jugement, l’attention sélective et la responsabilité finale. Pour les métiers à forte dimension relationnelle et éthique, comme le travail social, cette densification peut devenir une source réelle de fatigue professionnelle si elle n’est pas anticipée et régulée collectivement.
Les constats suite à une expérience de deux chercheuses
Que nous disent Aruna Ranganathan, professeur agrégée de gestion et d’organisations à la Haas School of Business, et sa collègue Xingqi Maggie Ye doctorante au sein du groupe de gestion des organisations à Berkeley ? « Dans notre recherche en cours, nous avons découvert que les outils d’IA ne réduisaient pas le travail, ils l’intensifiaient constamment » écrivent-elles
Leur étude a duré huit mois. Elle portait sur la façon dont l’IA générative modifié les habitudes de travail dans une entreprise technologique américaine comptant environ 200 employés. » Nous avons constaté que les employés travaillaient plus rapidement, assumaient un éventail plus large de tâches et étendaient le travail sur plus d’heures de la journée, souvent sans qu’on leur demande de le faire. Il est important de noter que l’entreprise n’a pas imposé l’utilisation de l’IA (même si elle a offert des abonnements aux entreprises à des outils d’IA disponibles dans le commerce). De leur propre initiative, les travailleurs ont fait plus parce que l’IA rendait « faire plus » possible, accessible et, dans bien des cas, intrinsèquement gratifiant ».
La surveillance de l’IA : un travail invisible
Une nouvelle tâche est apparue dans les services ayant adopté Microsoft Copilot ou ChatGPT pour rédiger emails, comptes-rendus et synthèses : celle de relire, corriger et valider les productions de l’IA. Ce travail de contrôle, invisible dans les fiches de poste, mobilise pourtant une attention soutenue. Un texte généré par l’IA n’est jamais neutre. il contient des erreurs factuelles, des approximations, des tonalités inadaptées. Le professionnel doit rester en alerte permanente, ce qui est « cognitivement » plus épuisant que de rédiger soi-même.
Ce travail de vérification qui consiste à relire, corriger, valider, contextualiser les productions de l’IA est généralement invisible dans les organisations. Il n’apparaît dans aucune fiche de poste, mais il consomme une énergie cognitive réelle. Les chercheurs ont forgé le terme « AI brain fry » pour désigner cet état de brouillard mental, de ralentissement dans la prise de décision et d’épuisement lié à la gestion de multiples outils d’IA.
La porosité travail / repos, un piège discret
Un second mécanisme aggrave la situation : l’effacement des frontières entre temps de travail et temps de récupération. La facilité d’accès aux outils d’IA favorise l’exécution de micro-tâches à tout moment : le soir, le week-end, pendant les pauses.
Ces micro-tâches s’accumulent et rogent les phases de récupération de notre cerveau indispensables à l’équilibre psychique. Selon un ingénieur interrogé dans l’étude de Berkeley « On aurait pu penser que, grâce à l’IA, on gagnerait du temps et qu’on travaillerait moins. Mais en réalité, on ne travaille pas moins. On travaille autant, voire plus. »
Nous avons tendance à sous-estimer les effets de l’IA.

Anthony Basille ingénieur et conférencier en sciences cognitives au CNRS explique dans un article intéressant ce qu »il appelle le « piège de la productivité ». « Des chercheuses de Berkeley ont suivi 200 employés pendant huit mois. Personne ne leur a demandé de travailler plus. Ils l’ont fait d’eux-mêmes. Quand tout devient accessible (coder, analyser, créer), on finit par tout faire. On se sent augmenté. Sauf que la charge ne disparaît pas, elle se déplace : vers ceux qui doivent vérifier, corriger, intégrer ».
Notre cerveau ne se repose jamais vraiment. Le pire est que cette surcharge est vécue comme gratifiante. Dopamine de la productivité. Les entreprises voient les gains. Pas la fatigue cognitive qui s’accumule en silence.
Il nous dit aussi qu’ il existe un phénomène que les chercheuses appellent le « travail ambiant » : un prompt par-ci, un autre par-là. Avant le petit-déjeuner, entre deux réunions, juste avant de se coucher. Le style conversationnel de l’IA donne l’impression de « juste discuter ». La frontière entre travail et repos disparaît, et on ne s’en rend même pas compte.
Il nous alerte : en sciences cognitives, on sait que le cerveau a besoin de phases de « repos actif ». Ce repos particulier permet de faire des connexions entre les idées, laisser émerger des réflexions nouvelles, bref prendre du recul une posture dont nous avons bien besoin en travail social. Le travail ambiant avec l’IA court-circuite exactement ce mécanisme. « On n’est pas juste fatigués : on empêche notre cerveau de faire ce travail invisible qui produit nos meilleures idées » écrit-il. L’usage immodéré de nos smartphones n’arrange rien non plus.
Un risque particulier pour le travail social ?
La question mérite d’être posée pour les professionnels du travail social et de l’accompagnement. Ces métiers sont déjà exposés à une forte charge émotionnelle. Y ajouter une surcharge numérique comme apprendre de nouveaux outils,et s’adapter à des processus sans cesse révisés est déjà une réalité pour nombre d’entre-eux. Ajouter à cela un cerveau qui se repose de moins en moins peut paraitre risqué.
Il est désormais nécessaire que les professionnel(le)s apprennent à savoir analyser et interpréter des données générées par l’IA. Cela peut à terme favoriser le cumul de deux formes d’épuisement. L’IA dans ces secteurs est présentée comme un soutien à la décision, à la prévention, à la gestion administrative. Mais si elle n’est pas déployée avec discernement, elle peut devenir une source supplémentaire de risques psychosociaux plutôt qu’un outil de soulagement.
Il nous faut savoir préserver des temps de respiration. Notre cerveau et notre corps en ont besoin. Par exemple, prendre le temps de se relaxer, de se détendre après un entretien qu’il soit difficile ou pas. Eviter d’enchaîner les rendez-vous sans petites pauses entre. C’est nécessaire si l’on veut lutter efficacement contre le stress qui s’accumule jusqu’à exploser en fin de journée.
Ce qu’il faudrait changer
Plusieurs points seraient utiles et intéressants à mettre en oeuvre dans nos institutions qui utilisent déjà l’IA
- Rendre visible le travail de supervision de l’IA dans les organisations, et le comptabiliser dans la charge de travail réelle (mesurer le temps passé à la vérification et la remise en forme de l’écrit)
- Former les travailleurs sociaux aux usages de l’IA, mais aussi à ses limites. Il s’agit d’une démarche de prévention face aux risques de dépendance cognitive
- Protéger des plages de déconnexion. Pour cela il faut pouvoir éviter que la facilité d’accès aux outils ne colonise chaque moment de la journée. Ce n’est pas si simple que cela à mettre en oeuvre
- Impliquer les professionnels dans le choix et le déploiement des outils. Cela particulièrement dans nos métiers à forte dimension relationnelle.
- Évaluer régulièrement l’impact des outils d’IA. Cela peut concerner l’idée même de productivité ( avec la question qu’est ce qu’être productif en travail social ?). Et puis il y a la santé au travail, Les mésusages de l’IA devront être évalués comme tout autre risque professionnel.
Pour conclure : gagnants, vraiment ?
Ceux qui utiliseront l’IA quotidiennement seront-ils si gagnants que cela ? Pas automatiquement. Les gains de productivité à court terme peuvent masquer une augmentation progressive de la charge de travail et de la fatigue mentale. Sans vigilance collective — des employeurs, des représentants du personnel, des professionnels eux-mêmes — l’IA risque de reproduire le schéma déjà observé avec d’autres technologies : promettre la libération, livrer l’accélération. La vraie question n’est pas « l’IA est-elle utile ? » mais « dans quelles conditions l’IA protège-t-elle réellement le travailleur ?«
Source :
- L’IA n’allège pas le travail, elle l’intensifie | Harvard Business Review
- On sous-estime l’IA. Et ça se paye. | Sydologie (Substack)
Photo : Perplexity. Le personnage sur la photo n’est pas réel


