Vous le savez, ce n’est pas faute d’en parler ici, les chiffres dénombrant les personnes sans-abri explosent dans une relative indifférence. Il est pourtant des voix qui s’élèvent pour nous rappeler l’urgence d’une révolution dans notre approche de la précarité extrême. Thibaut Besozzi incarne cette voix singulière, ce sociologue dont le parcours atypique et les travaux de terrain vient bousculer nos certitudes professionnelles.
Un parcours qui défie les trajectoires académiques classiques
Rien ne prédestinait cet homme né en 1988 à Neuves-Maisons, près de Nancy, à devenir l’un des observateurs les plus lucides du phénomène du sans-abrisme en France. Promis à une carrière sportive de haut niveau en tennis de table, sa trajectoire bascule à 15 ans. Ce changement de cap, qui aurait pu être une simple anecdote biographique, devient le terreau d’une ouverture sur le monde social .
Comme il le confie dans une interview pour Union Sociale, le journal de l’UNIOPSS « lorsque j’étais en sport-études, je ne vivais que pour le tennis de table. J’étais très entouré, mais aussi un peu protégé. Le fait d’arrêter m’a projeté vers d’autres centres d’intérêt ». En 2006, il entre à la Faculté de sociologie de Nancy, sans projet professionnel précis, mais avec une soif de compréhension du monde qui l’entoure.
L’immersion comme méthode : vivre la rue pour mieux la comprendre
Ce qui frappe dans le parcours de Thibaut Besozzi, c’est sa méthodologie radicale. Entre 2017 et 2019, il choisit de s’immerger pendant huit mois dans le quotidien des sans-abri de Nancy. Il partage leur vie et fait la manche à leurs côtés. Mais surtout, il observe leurs stratégies de survie collective. Cette approche ethnographique, qu’il décrit comme essentielle pour accéder à « une partie de leur existence à laquelle les travailleurs sociaux qui les accompagnent n’ont presque jamais accès », constitue une rupture avec les méthodes d’observation traditionnelles.
L’article « La structuration sociale du monde des sans-abri » publié dans la revue Sociologie en 2021, est révélatrice de sa rigueur scientifique alliée à une empathie profond . Chercheur associé au LIR3S (Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche « Sociétés, Sensibilités, Soin »), il apporte une contribution majeure à la compréhension des mécanismes de précarisation extrême.
Des constats alarmants sur l’évolution du sans-abrisme
Les chiffres que Thibaut Besozzi analyse sont sans appel : 86.000 sans-domicile en 2001 selon l’INSEE, 143.000 en 2012, environ 300.000 en 2020 selon la Fondation pour le Logement des Défavorisés, et une évaluation à 350.000 pour 2025. Cette explosion s’explique par « l’insécurité sociale grandissante depuis les années 1980, la désinstitutionnalisation de la psychiatrie et surtout le manque de logements, avec un nombre d’expulsions qui a bondi l’année dernière, avec près de 25.000 procédures exécutées ».
L’une de ses observations les plus percutantes concerne le rôle de la prison dans la fabrication de sans-abri : « On ne se rend pas compte à quel point la prison fabrique des sans-abri ». Il souligne également l’émergence de profils très diversifiés : les sortants de l’Aide sociale à l’enfance qui refusent le contact institutionnel, les jeunes « zonards » vivant avec leurs chiens, les femmes victimes de violences, et les migrants déboutés de leur demande d’asile…
Une critique radicale des politiques d’accompagnement actuelles
Thibaut Besozzi ne se contente pas de décrire. Il analyse les mécanismes qui aggravent la situation. Ses recherches menées entre 2020 et 2022 sur les modalités d’accompagnement en centre d’hébergement révèlent les limites des politiques d’activation : « Depuis les années 2000, les politiques d’activation ne cessent de prendre de l’ampleur. Elles partent du postulat que pour recevoir une aide, la personne doit apporter la preuve de sa volonté de se réinsérer.
L’accompagnement se fait sous contreparties. Cette logique a des effets délétères. Elle conduit à exclure encore plus les personnes les plus fragiles et à mécaniquement entrer dans une logique de sélection. Cette analyse rejoint les travaux de nombreux chercheurs en travail social qui dénoncent la bureaucratisation croissante des pratiques professionnelles. Comme le souligne le sociologue, cette approche exclut précisément ceux qui ont le plus besoin d’aide.
Des propositions alternatives : vers un travail social palliatif et le travail-pair
Face à cette impasse, Thibaut Besozzi propose une alternative radicale : « une forme de travail social palliatif dans laquelle le professionnel serait avant tout attentif aux besoins de la personne, lui laissant le temps de faire émerger ce qu’elle souhaite vraiment dans une logique d’autodétermination et de stabilisation, plutôt que de réinsertion rapide. Cette approche suppose un accueil inconditionnel, sans limitation de durée, qui va à rebours des politiques actuelles. »
Cette vision s’est concrétisée à travers le « Village insertion » de Nancy, expérimentation à laquelle il a contribué entre 2017 et 2022. Cette expérience n’a pas survécu au manque de financement. Un échec qui illustre les difficultés structurelles à mettre en œuvre des pratiques alternatives.
Le sociologue défend également le développement du travail-pair : « Le plus important aujourd’hui n’est pas ce que l’on propose aux personnes les plus exclues, mais bien les conditions dans lesquelles cette proposition est faite et l’identité de celui qui émet cette dernière.
Dans ce cadre, le lien de confiance entre les professionnels et les personnes accompagnées s’avère absolument essentiel. Les travailleurs pairs, qui ont connu la rue et s’en sont sortis, ont un vrai rôle à jouer. » Membre du Département recherche de l’IRTS de Lorraine, il devrait déployer en 2026 une formation professionnelle de travailleurs-pairs dans le secteur de l’Action Humanitaire et de l’Insertion.
Une inquiétude légitime pour l’avenir
Malgré ses engagements concrets, Thibaut Besozzi exprime une inquiétude profonde : « Le nombre de sans-abri ne cesse pas d’augmenter et les travailleurs sociaux ne sont plus en capacité de proposer des solutions viables, en raison du manque de logements disponibles.
Dans ce cadre, les nouveaux dispositifs, comme celui du Logement d’abord ne sont que des pansements sur une jambe de bois. Ce qui est en cause est (encore une fois) le manque de moyens consacrés à l’accompagnement. Si la situation continue ainsi à se dégrader, on peut s’attendre à ce que les « classes dangereuses », qui avaient été si bien décrites au XIXe siècle, refassent leur apparition… »
Cette prophétie n’est pas un discours alarmiste, mais le constat lucide d’un chercheur qui vit au plus près des réalités du terrain. Comme il l’écrit dans ses travaux sur la socio-esthétique auprès des sans-abri, le corps et la dignité sont les premières victimes de la précarité extrême.
Pourquoi la pensée de ce sociologue est essentielle aujourd’hui
Il me semble que Thibaut Besozzi incarne une nouvelle génération de sociologues qui refusent le confort du bureau pour aller chercher la vérité là où elle se vit. Son approche, à la fois scientifique et humaniste, nous rappelle encore une fois que le travail social ne peut se réduire à des ajustements de procédures administratives ou à la réponse pour respecter des objectifs chiffrés. I
l invite à repenser fondamentalement notre rapport à l’exclusion. Comment ? En prenant le temps nécessaire, en acceptant la complexité des situations, en reconnaissant la compétence d’expérience des personnes elles-mêmes.
Sa voix est précieuse dans un contexte où les politiques sociales sont de plus en plus soumises aux logiques de performance et de résultat immédiat. Elle nous invite à résister à la tentation de la simplification, à accepter que certaines situations requièrent du temps, de la patience, et surtout, une écoute authentique.
Comme le disait le sociologue Pierre Bourdieu dont l’approche ethnographique inspire Thibaut Besozzi, « la sociologie est un sport de combat ». Thibaut Besozzi pratique ce précepte pour lui-même. Il combat avec une arme singulière : la bienveillance rigoureuse, ce mélange rare de scientificité et d’humanité qui fait défaut à de nombreux professionnels qui ont pour certains, perdu le sens de leur mission.
Sources :
- Entretien avec Thibaut Besozzi paru dans Union Sociale, décembre 2025, N°392.
- Thibaut Besozzi, « La structuration sociale du monde des sans-abri », Sociologie, 2021/3 Vol. 12, p.247-266.
- La socioesthétique auprès des sans-abri : agir sur le corps et l’identité des « grands marginaux »
Photo : capture d’écran vidéo #25imagesSHS Colloque international « Le sans-abrisme en débats » Vidéothèque de la Maison des Sciences sociales et des Humanités Lyon St-Étienne


