Didier Dubasque
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Comment rendre les métiers du travail social plus attractifs avec le Conseil Économique Social et Environnemental ?

Le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE) vient de rendre public les retours de la consultation qu’il a organisé sur l’avenir des métiers du social. L’objectif était de recueillir l’avis des professionnels, des bénévoles, des étudiants ainsi que ceux des personnes accompagnées par les services sociaux. Cela se traduit par toute une série de propositions orientées dans 4 directions : 1. Comment rendre les carrières plus attractives ? 2. Comment améliorer la formation des professionnels ? 3. Comment remettre la relation aux personnes accompagnées au coeur de la pratique ? Enfin dernier point : 4. Comment mieux faire participer les personnes accompagnées aux décisions qui les concernent ?

Nous nous limiterons dans cet article à la question de l’attractivité des métiers. Vous noterez au passage que certaines de ces questions ont déjà été abordées dans plusieurs instances, notamment au sein du Haut Conseil du Travail Social. Les constats sont-ils en cohérence avec ceux déjà formulés ? Oui sans aucun doute, mais il y a non seulement la façon de les présenter qui diffère ainsi que les propositions qui sont parfois particulièrement intéressantes.

Les métiers n’attirent plus. Pourquoi ?

Le constat est clair : Il y a une réelle désaffection des métiers de la cohésion sociale nous dit le CESE. Ils sont vécus comme trop difficiles. Les constats sont sans équivoque.

  • La politique du chiffre : Le travail doit être en permanence justifié, et c’est une perte de temps sur les actions réelles des métiers. Les  travailleurs sociaux sont devenus des sous-traitants de politiques publiques qui voient les choses en termes de marché. Les contraintes budgétaires ont mené à une précarisation des professionnels et un raccourcissement des formations et le secteur se tend vers les chiffres à la place de l’humain et de l’adaptation permanente à plus de charge de travail, de situations fragiles et de précarité.
  • Les faibles rémunérations et les conditions de travail : Les conditions de travail ne donnent plus envie. les salaires trop faibles ne motivent pas. Le secteur est confronté à un turn-over des personnels non formés ou mal orientés sans conviction, des missions d’accompagnement de plus en plus vastes avec des pénuries de salariés. Les salaires sont un réel frein au vu de la complexité
    des tâches et des responsabilités transversales.
  • La relation entre les professionnels et les managers : Les responsables et les managers des associations méconnaissent le public et sont éloignés de la réalité du terrain et peu solidaires de leurs équipes salariées et de leurs mauvaises conditions de travail et d’emploi. Ces mêmes responsables ferment les yeux sur les risques de maltraitance des salariés et des publics accueillis et hébergés.
  • Des métiers empêchés, des professionnels et usagers maltraités :  le travail de qualité à l’écoute et au rythme des personnes est empêché par un management du chiffre, de la rentabilité et d’un travail à la chaîne. C’est un métier de l’humain où l’accompagnement
    doit respecter la temporalité de la personne accompagnée. Les métiers sont vécus comme trop difficiles, car flexifs. Hors, on leur enlève cette faculté, ce qui conduit à une perte d’identité. Les usagers et les professionnels sont « maltraités Les professionnels sont confrontés à des barrières dans leurs démarches administratives.

 

Des travailleurs sociaux qui véhiculent une image négative de leurs métiers malgré des aspects positifs.

Mais il y a aussi d’autres raisons qui expliquent ce désamour des métiers du travail social  : le CESE souligne aussi que l’une des raisons majeures du manque d’attractivité est le fait que les travailleurs sociaux qui s’expriment le plus, véhiculent une image, des slogans et comportements négatifs auprès du grand public.

Il est vrai que lorsque l’on mesure les constats établis par le CESE, il est difficile de parler positivement de nos professions. Pourtant, ils apportent aussi de multiples satisfactions. « Les métiers de la cohésion sociale sont parfois vécus comme difficiles, mais ce sont aussi des métiers de vocation les professionnels s’impliquent particulièrement. Le défaut d’attractivité ne doit pas le faire oublier » est-il rappelé. Mais il n’y a pas que cela : La relation individualisée, et « globale » qui vise l’émancipation est plutôt une dimension attractive de ces métiers, c’est
un métier relationnel, riche de sens surtout lorsque c’est l’émancipation qui est visée. La complexité aussi est au cœur des formations. Mais attention, aujourd’hui l’émancipation n’est plus un objectif, ou alors seulement dans les discours (empowerment, être acteur, solution pour tous …).

D’autres causes sont évoquées par les équipes de terrain

Les répondants à a consultation nationale ajoutent des éléments qui n’avaient pas été initialement relevé par le Conseil Économique et Social. Ainsi il est constaté plusieurs aspects particuliers :

  • Le manque de reconnaissance de l’utilité sociale de certains métiers ainsi que la dévalorisation constante de certaines institutions (sécurité sociale, pôle emploi, missions locales…) tant dans les discours des responsables politiques que des médias contribuent au sentiment des professionnels d’être dévalorisés. On constate également une véritable désinformation du grand public sur la réalité de certains métiers et sur les services rendus (cout réel, gratuité, financements, types de prise en charge effectuées etc…). A la violence qui peut émailler les relations avec le public accompagné s’ajoute parfois la violence sociale du regard portée par la société sur certains services de la cohésion sociale.
  • L’administratif dématérialisé au détriment de l’accompagnement : sous couvert de simplification, toutes les démarches sont dématérialisées, laissant de côté toute une frange de population âgée, handicapée, précarisée ou simplement pas à l’aise avec le numérique. Même pour les professionnels, il n’est souvent plus possible d’avoir une réponse à une situation particulière. Les guichets ferment, le téléphone n’est plus qu’une boîte vocale, les numéros dédiés aux professionnels disparaissent… On voit ainsi apparaître de nouveaux usagers, et des comportements inadaptés envers les dernières personnes accessibles, faute du bon interlocuteur. Le temps passé à joindre une administration (ou un service privé) est démesuré et se fait au détriment de la relation, d’où une perte de sens.
  • Il faudrait un vrai tronc commun pour toutes les formations (par exemple le DE de CESF est composé d’un BTS et une
    troisième année orientée vers le social ce qui est insuffisant contrairement aux formations d’AS et ES qui se déroulent sur
    trois années en continu).
  • Le type de management : de plus en plus, les structures sociales dans leur ensemble ont vu leur type de management aller vers un management par le chiffre, par la rentabilité, par la fluidité des dispositifs (les personnes doivent sortir vite, par exemple dans l’hébergement). On ne parle plus d’accompagnement mais de prise en charge, de prix à la journée. Cela est renforcé par des financements par appels d’offres qui choisissent le plus offrant, au détriment des personnes accompagnées et de leurs réels besoins.
  • Des formations essentielles : Souvent, on entend que ces métiers pourraient être exercés sans compétence alors que même l’accompagnement est un geste technique. Qui veut exercer ces métiers, difficiles ? La formation est indispensable. Moins, il y a de Français qui veulent exercer ces métiers, plus ils sont d’utilité sociale.
  • Des conditions de travail difficiles parfois risquées qui ne sont pas compensées ni par les salaires ni par la reconnaissance. Travail les weekends, avec des horaires atypiques et changeants, des coupés… Des restrictions sur les effectifs et les moyens matériels. Du travail relationnel impliquant, de la confrontation quasi-constante à la souffrance, à la violence et à la misère.
  • Des exigences grandissantes de polyvalence. Des pénuries de personnel et de collaborateurs (psychiatres, psychologues, rééducateurs)… Et tout cela avec des salaires très faibles et aucune reconnaissance.
  • Les difficultés rencontrées lors de la formation.  Le financement durant la formation, la gratification, la recherche de stages pratiques, sont des freins importants pour les jeunes. Les enseignants et conseillers d’orientation issus des filières universitaires et de l’Education Nationale méconnaissent le champ du social hormis s’ils en viennent à l’issue d’une réorientation ou d’un poste spécifique. Très peu d’enseignants réalisent des stages dans les équipements et organisations du champ social et méconnaissent ainsi la diversité des emplois
  • La réforme de certains diplômes ( Educateur Spécialisé, moniteur éducateur notamment mais pas que) qui sont devenus d’une telle complexité, notamment sur les écrits, que beaucoup de jeunes se découragent et/ou ne finissent pas leur cursus de formation. Comme numerus clausus en médecine, la refonte de certains diplômes limite l’accès au diplôme pour des jeunes qui auraient, humainement et intellectuellement, les moyens de travailler dans le champ du social.
  • Le manque de reconnaissance d’emplois très féminisés. Il y a un véritable enjeu d’égalité entre les femmes et les hommes dans le manque de reconnaissance des métiers de la cohésion sociale. Les plus faibles rémunérations s’expliquent en partie par un manque de reconnaissance des compétences relationnelles qui sont considérées comme des attributions féminines innées et pas des compétences acquises. Il y a aussi un manque de reconnaissance de la technicité des métiers
  • Une déconnexion entre les équipes de terrain et les équipes de direction : les équipes de terrain ont de plus en plus le sentiment que les directions sont décalées des réalités de terrain, ne les écoutent plus et ne défendent plus leurs salariés. Ces conditions créent une perte de confiance, voire une méfiance envers les directions et viennent fragiliser le cadre du travail. Les décisions sont vécues comme imposées par en haut par le terrain, qui n’arrive plus à y mettre du sens. Le fait de ne pas se sentir soutenu par leur direction expose les salariés aux risques d’usure professionnelle, car ils ont le sentiment de porter tous les risques et les difficultés liés à leur seul métier.

 

N’en jetez plus la cour est pleine !

Les propositions des personnes consultées

Il y a les propositions initiales que je me propose de vous résumer en quelques lignes et celles complémentaires, issues de la consultation nationale qui mérite encore quelques développements

Pour le Conseil Economique Social et Environnemental il s’agissait à l’origine de :

  • Mieux reconnaître les acquis de l’expérience, les compétences et les qualifications
  • Aller vers des rémunérations plus attractives de début de carrière
  • Prévenir l’usure et les risques professionnels
  • Financer des dispositifs d’accompagnement pour garantir la stabilité des missions et des financements

 

Je vous passe les détails, vous les trouverez dans le document joint ici

Il y a aussi les propositions issues de la consultation nationale des acteurs qui amendent les propositions prévcéxdentes :

  • Redéfinir clairement la sphère de la cohésion sociale et les métiers associés
  • Reconnaître que chaque métier a son diplôme, et chaque diplôme sa spécificité – afin de gagner en cohérence et en qualité dans l’accompagnement des personnes
  • Mieux reconnaître l’engagement des professionnels et leur utilité sociale
  • En finir avec le « grand tout social et médicalisé » qui ne marche pas : il faut « faire les choses » à taille humaine,
  • Soutenir financièrement la formation.
  • Aller vers des rémunérations plus attractives « tout au long des carrières ».
  • Revaloriser massivement des salaires en CDI pour inverser la tendance des recours en CDI ou CDD pour pallier les faibles rémunérations de ces métiers et ouvrir des postes pour éviter l’épuisement des professionnels
  • Donner les moyens de temps, de réflexion, de construction et d’accompagnement
  • Créer une prime de mobilité ou d’éloignement ainsi que des avantages matériels
  • Reconnaître la pénibilité associée à la prise en charge de certains publics qui devrait aussi être mieux prise en compte dans la rémunération.
  • Une Convention Collective unique « décente » permettrait plus de mobilité et de changement.

 

Voilà une feuille de route qui risque fort de se heurter à des oppositions de type budgétaires mais aussi idéologiques.Il faudra aussi qu’elles soient validées par les Conseillers qui siègent au sein de cette assemblée. Mais il faut savoir ce que l’on veut vraiment. En tout cas les solutions existent. Elles ont certes un coût, le tout est de vouloir l’accepter et de passer à l’acte. Facile à dire direz-vous. Certes, mais c’est sans doute à ce prix que l’on évitera la catastrophe à venir si les pouvoirs publics ne font rien. La balle est dans leur camp.

La suite de ce travail…

cese2

Afin d’approfondir les résultats issus des contributions reçues du 1er mars au 15 avril, le CESE a organisé une journée délibérative le 17 mai dernier. A travers plusieurs ateliers et sur la base des contributions reçues sur la plateforme, une cinquantaine de professionnels, étudiants, formateurs et personnes accompagnées ont échangé avec les conseillères et conseillers du CESE. L’objectif : co-construire le projet d’avis et les préconisations qui seront remises aux pouvoirs publics en juillet 2022. Vous en avez ici une présentation :

Les réponses aux contributions les plus soutenues seront présentées dans le courant du mois de juillet. Le projet d’avis du CESE, rapporté par Evanne Jeanne-Rose au nom de sa Commission Travail et emploi, sera présenté le mardi 12 juillet en séance plénière. Elle sera ensuite adressée au Gouvernement qui en prendra connaissance et en fera ce qu’il voudra…

les liens

 

Télécharger les synthèses :

 

photo : capture d’écran vidéo sur la journée ateliers dur les métiers de la cohésion sociale du 17 mai 2022

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Une réponse

  1. Entre les constats, les discussions et négociations avec les politiques et financeurs… et les applications vont se passer au moins 2 décennies sous les ponts.

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