Depuis plus de vingt ans, le discours sur « l’assistanat » et les « assistés » s’est imposé dans le débat public. Instrumentalisé par les droites et repris par certaines figures de gauche, ce narratif simpliste et mortifère prospère alors même que les inégalités explosent. Faut-il rappeler que 10 millions de nos concitoyens vivent sous le seuil de pauvreté. Il est temps de déconstruire cette rhétorique dangereuse, faits à l’appui.
J’ai regardé avec attention l’émission « À l’air libre » de Mediapart consacrée à cette question essentielle. Aux côtés du journaliste Mathieu Magnaudeix, quatre invités de premier plan apportent un éclairage salutaire sur cette question : Nicolas Duvoux, sociologue et président du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté (CNLE), Ano Kuhanathan, économiste membre de l’institut Rousseau, Isabelle Motrot, bénévole à ATD Quart monde, et Adrien Thépot, responsable du Secours populaire dans le Puy-de-Dôme.
Un discours omniprésent et corrosif
Comme le souligne Nicolas Duvoux avec justesse : « Nous devons sortir de l’évaluation de la moralité ordinaire. » Pourtant, c’est bien de jugement moral qu’il s’agit lorsqu’on entend parler des « assistés » et des « cassos » qui vivraient aux crochets de ceux qui travaillent.
Ce discours ne date pas d’hier. Il a été systématisé par Nicolas Sarkozy en 2007 avec sa fameuse « France qui se lève tôt ». Il a ensuite été amplifié par Laurent Wauquiez en 2011 qui qualifiait l’assistanat de « cancer de la société française ». Plus récemment, Emmanuel Macron a continué sur cette lancée avec ses déclarations sur les « assistés permanents » et son célèbre « il suffit de traverser la rue pour trouver un travail ».
Le plus inquiétant, c’est que ce discours a contaminé jusqu’à la gauche. Ségolène Royal en 2007 parlait déjà de la « dignité du travail » pour se distancier de « l’assistance ». Cette contamination idéologique montre à quel point la droite a réussi à imposer son cadre de pensée.
Les chiffres qui démentent le mythe
Face à ces discours martelés, les faits sont têtus. Ano Kuhanathan nous rappelle cette réalité cinglante : « Dans ce pays, plus de gens meurent du travail que de la rente. » Les données sont sans appel :
- 10 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté, soit 15% de la population
- Les 10% les plus riches détiennent un tiers du revenu national
- Les 0,1% les plus fortunés gagnent en moyenne 167 fois plus que les 25% les plus pauvres
- Le patrimoine minimum des 1 800 ultra-riches est de 100 millions d’euros, soit 222 fois le patrimoine moyen français
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Mais voici le paradoxe le plus révélateur : 10 milliards d’euros d’aides sociales ne sont pas réclamés chaque année par ceux qui y ont droit. Pour le RSA spécifiquement, le taux de non-recours atteint 34%. Comment peut-on parler d’assistanat quand un tiers des personnes éligibles ne demandent même pas les aides auxquelles elles ont droit ?
La réalité du terrain : témoignages et vécu
Adrien Thépot du Secours populaire nous parle d’une « explosion de la pauvreté dans toutes les catégories : étudiants, retraités, travailleurs pauvres. » Cette réalité, nous la connaissons bien en tant que travailleurs sociaux. Ils la voient chaque jour dans leurs permanences, lors de leurs visites à domicile, dans les regards de celles et ceux qui franchissent la porte des espaces départementaux des solidarités ou des CCAS.
Un tiers des allocataires du RSA souffrent de handicaps ou de problèmes de santé graves. Cela rend souvent la perspective d’un emploi totalement irréaliste. Dans les zones rurales, l’absence de transports et de médecins crée une « précarité héréditaire » qui n’a strictement rien à voir avec la volonté individuelle.
Isabelle Motrot d’ATD Quart monde pointe du doigt « la maltraitance institutionnelle » : la complexité administrative, la fracture numérique, la disparition des guichets physiques rendent presque impossible l’accès aux droits pour les plus vulnérables. Comment parler d’assistés quand le système lui-même crée des obstacles insurmontables ?
Plus grave encore nous faisons face à un discours qui racialise la question sociale
L’un des aspects les plus pernicieux de ce narratif est sa dimension raciste, même lorsqu’elle n’est pas explicite. Le discours sur les « assistés » code subtilement ces personnes comme étant issues des banlieues ou de l’immigration. Cela crée des « frontières symboliques » au sein même des classes populaires. C’est le complexe de l’avant dernier. Quand on n’a rien ou très peu, le responsable est celui qui a encore moins : l’étranger qu’il soit avec ou sans papiers.
Les données démontrent pourtant que les étrangers ne représentent que 13% de l’enveloppe totale des aides sociales en France. Les études économiques montrent même que les immigrés contribuent généralement autant, voire plus, qu’ils ne coûtent au système social.
Pourquoi ce discours prospère-t-il ?
Comme nous le rappelle l’analyse présentée dans l’émission, ce discours joue sur plusieurs ressorts psychologiques et sociologiques :
- Il offre une réassurance morale aux personnes qui travaillent mais peinent à joindre les deux bouts. En se distinguant des « assistés », elles peuvent préserver un sentiment de dignité et de respectabilité.
- Il simplifie une réalité complexe en proposant des boucs émissaires faciles plutôt que d’interroger les abandons de l’État, la stagnation des salaires, la précarisation généralisée du travail.
- Il évite de questionner les véritables assistés : comme le souligne Ano Kuhanathan, ce sont les rentiers qui vivent véritablement « assistés » du travail des autres. Mais ceux-là ne sont jamais pointés du doigt. Pire, ils sont protégés et représentent « la réussite »
Notre responsabilité en tant que travailleurs sociaux
Face à ce discours toxique, quelle devrait être notre posture ? Les professionnels qui sont en contact quotidien avec la pauvreté et l’exclusion, savent mieux que quiconque la violence de ces mots représentent.
Le terme « cassos » (cas sociaux) fonctionne comme une étiquette violente. Elle colle à la peau des personnes et détruit leur estime de soi. Comme le rappelait un article précédent de ce blog, les mots du travail social ont une importance capitale. Ils devraient permettent de décrire les situations, de nommer les difficultés, mais jamais de juger les personnes. C’est totalement l’inverse actuellement : bénéficier de la solidarité nationale est devenu infâmant alors que celle -ci est inscrite dans la Constitution.
Comme je l’écrivais dans un article sur l’humanité en travail social : « Il suffirait de décider individuellement et collectivement d’enraciner tout ce que nous faisons dans des actes porteurs d’humanité. » Il nous faut aller à l’encontre de ces idées reçues, ces représentation qui ne reflètent en rien la réalité vécue par les familles.
Des propositions pour sortir du piège
L’émission de Mediapart propose plusieurs pistes concrètes pour contrer ce discours et transformer les pratiques :
- Revaloriser le travail face à la rente : arrêtons de culpabiliser ceux qui perçoivent le RSA et interrogeons plutôt ceux qui vivent de revenus du capital sans travailler.
- Passer du chèque au soutien multidimensionnel : l’aide ne peut se résumer à une allocation financière. Elle doit englober la santé, la mobilité, la formation, l’accompagnement social dans sa globalité.
- Développer les « Territoires zéro non-recours » : aller proactivement vers les personnes pour leur permettre d’accéder aux droits auxquels elles peuvent prétendre.
- Restaurer la dimension collective : comme le fait le Secours populaire en permettant aux bénéficiaires de participer à la vie de l’association, brisant ainsi la logique « aidant/aidé ».
- Donner la parole aux personnes concernées : intégrer le savoir d’expérience des personnes pauvres dans l’élaboration des politiques publiques, comme le fait le CNLE présidé par Nicolas Duvoux.
En conclusion : un combat pour la dignité
La France n’est pas un pays d’assistés. Elle est un pays d’inégalités croissantes où 10% de la population accapare un tiers des richesses nationales. Dans un même temps pendant que 10 millions de personnes survivent dans la pauvreté.
Le discours sur l’assistanat est non seulement faux, mais il est « corrosif pour toute la société ». C’est le message que résume parfaitement le titre de l’émission de Mediapart. Il empêche toute solidarité, fracture le corps social, racialise les questions sociales et permet aux véritables bénéficiaires du système – les détenteurs de capitaux – de poursuivre tranquillement leur enrichissement.
En tant que travailleurs sociaux, nous avons le devoir de déconstruire ces discours dans nos pratiques quotidiennes, dans nos institutions, dans nos échanges avec les partenaires. Non pas par militantisme idéologique, mais simplement parce que notre éthique professionnelle nous l’impose : reconnaître l’autre comme un autre soi-même, malgré ses différences, et agir auprès de lui comme nous souhaiterions qu’on le fasse pour nous si nous étions dans la même situation.
C’est cela, l’humanité du travail social. Et c’est précisément ce dont notre société a besoin pour sortir de cette spirale de mépris et de division.
Pour aller plus loin :
- Regarder l’émission complète de Mediapart sur son site (55 minutes)
- Lire « En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté », ATD Quart monde (éd. de l’Atelier, 2025)
- Consulter les travaux du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté (CNLE)
Photo capture d’écran de l’émission de Médiapart


