Didier Dubasque
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Les mots du travail social : quand la novlangue tue le sens et entrave la communication

Les mots ont une importance capitale. Surtout dans le champ du travail social. Ils permettent de décrire les situations, de nommer les problèmes et de définir les actions à mener. Pourtant, force est de constater que les mots utilisés sont souvent vides de sens, usés jusqu’à la corde, et qu’ils entravent la communication plutôt qu’ils ne la facilitent.

Des mots employés à toutes les sauces

Qui n’a pas constaté que le langage du travail social est soumis aux effets de mode. Certains termes qui apparaissent soudainement, sont largement utilisés pendant un certain temps, puis disparaissent ou sont remplacés par d’autres. Ainsi, le terme « insertion » est en train d’être remplacé par « inclusion », sous l’influence des politiques sociales européennes. De même, certains mots sont usés à force d’avoir trop servi, comme les notions de « participation », « projet », « acteur », « aide », « développement », « citoyenneté », « autonomie ». Ces mots, qui sont « tendance », incontournables, finissent par fatiguer l’auditoire et sont remplacés par de nouveaux termes, par exemple celui de « développement durable ».

Mais que signifient réellement ces mots ? Sont-ils utilisés à bon escient ? Bien souvent, ils sont utilisés sans réelle compréhension de leur sens, simplement parce qu’ils donnent une apparence de modernité et de professionnalisme. Prenons quelques exemples :

  • L’empowerment : ce terme anglais est fréquemment utilisé pour désigner le processus de renforcement des capacités des personnes accompagnées. Cependant, il est souvent utilisé de manière floue et peut servir à masquer des pratiques paternalistes ou encore des coupes budgétaires.
  • L’autonomie : la logique est la même pour ce terme utilisé pour désigner l’objectif ultime de l’accompagnement social. Cependant, il est régulièrement utilisé de manière simpliste et peut masquer les obstacles structurels qui empêchent les personnes de devenir véritablement autonomes.
  • L’inclusion : c’est mon préféré ! Il désigne le processus d’intégration des personnes exclues dans la société. Cependant, il ressort continuellement dans de multiples écrits de manière floue. Il peut parfois servir à masquer des politiques d’austérité et de réduction des dépenses publiques. C’est un terme institutionnel qui devrait être explicité, car il est intéressant mais manié sans précaution.
  • La participation : qui peut être contre ce mot valise ? Il est utilisé pour désigner l’implication des personnes accompagnées dans les décisions qui les concernent. Cependant, il est souvent utilisé de manière superficielle et masque des pratiques pour le moins paternalistes ou même de temps en temps autoritaires. La participation n’est-elle pas devenue une injonction ?
  • Le projet personnalisé : là aussi ce mot désigne généralement le plan d’accompagnement individualisé des personnes accompagnées. Cependant, il est plutôt utilisé de manière bureaucratique et peut masquer des pratiques standardisées et peu adaptées aux besoins particuliers des personnes.

 

Il existe d’autres exemples que vous avez sans aucun doute déjà rencontrés.

Des mots qui masquent la réalité

Les mots utilisés dans le champ du travail social peuvent aussi masquer la réalité des situations. Ainsi, l’expression « l’usager est au centre du dispositif » est répétée à l’envie, mais la réalité est souvent bien différente. Dans les faits, l’usager reste relégué à la périphérie, et les professionnels pensent à  sa situation en son absence. De même, l’utilisation du terme « évaluation » pour désigner à la fois le diagnostic et le bilan peut créer de la confusion et masquer les enjeux réels de l’intervention sociale.

Certains termes utilisés pour désigner les personnes accompagnées peuvent être réducteurs et stigmatisants. Fort heureusement les professionnels les rejettent. Ainsi, l’utilisation du terme « cas sociaux » ou « cas soc' » désigne des individus bien différents des autres, créant une frontière étanche entre « eux » et « nous ». De même, l’utilisation par le passé du terme « Rmiste » réduisait la personne à une caractéristique administrative qui lui confère un statut reconnu, mais sans reconnaissance. Il est vrai qu’il n’a pas connu d’équivalent avec le RSA

Des mots qui entravent la communication

L’utilisation de ces mots vides de sens et réducteurs entrave la communication entre les professionnels du travail social et les personnes accompagnées. Comment peut-on comprendre les situations et les besoins des personnes si les mots utilisés ne reflètent pas la réalité ? Comment peut-on travailler ensemble si les termes utilisés créent de la confusion et masquent les enjeux réels ? Voici un simple exercice ou du moins une question à vous poser. Utiliseriez-vous ces mots dans un échange avec la personne que vous accompagnez ? Si oui, alors sachez que vous l’emmenez sur un terrain qui n’est pas le sien mais le vôtre.

Personnellement je pense qu’il est temps de dénoncer cette novlangue du travail social qui tue le sens et entrave la communication. Il est temps de revenir à des mots simples, clairs et précis, qui permettent de décrire les situations telles qu’elles sont, sans fard ni artifice. Il est temps de remettre les personnes accompagnées au centre de nos préoccupations, en utilisant des termes qui reflètent leur complexité et leur humanité.

Les mots ne sont pas que des mots. Ils ont un pouvoir, un impact sur la façon dont nous pensons et agissons. Il est donc essentiel de les choisir avec soin, de les utiliser à bon escient, et de les interroger régulièrement pour s’assurer qu’ils reflètent toujours la réalité et les enjeux de notre travail. Prenons un exemple pour faire simple dans le champ du travail : le mot syndicat est remplacé par celui des « partenaires sociaux » un terme qui situe votre camp. On ne parle plus de plan de licenciement, mais de plan de sauvegarde de l’emploi. Un terme « négatif » est remplacé par une expression qui se veut positive, mais qui en réalité masque cette violence inouïe qui consiste à renvoyer chez eux des salariés considérés comme des surnuméraires.

L’effacement de la solidarité ?

Le terme « solidarité » a tendance à être remplacé par celui de « cohésion sociale » dans le discours politique et institutionnel. Cette évolution sémantique n’est pas anodine, car elle reflète une évolution des représentations et des valeurs sous-jacentes.

La « solidarité » renvoie à une notion de partage, d’entraide et de soutien mutuel entre les membres de notre communauté nationale. Il implique une responsabilité collective à l’égard des plus vulnérables et une volonté de réduire les inégalités.

En revanche, le terme « cohésion sociale » renvoie à une notion plus large d’unité et de stabilité sociale. Il implique une volonté de maintenir l’ordre social et de prévenir les conflits, mais pas nécessairement de réduire les inégalités.

La quasi disparition du mot « solidarité » au profit  de celui de « cohésion sociale » est à interroger. Le discours politique et institutionnel tend à diluer la dimension de justice sociale et de redistribution des richesses qui est au cœur de la solidarité. Cette évolution sémantique peut également contribuer à masquer les enjeux de pouvoir et de domination qui sous-tendent les inégalités sociales.

Pour les travailleurs sociaux, il est important d’être conscients de cette évolution sémantique et de ses implications. Ils peuvent choisir d’utiliser le terme de « solidarité » plutôt que celui de « cohésion sociale » pour affirmer leur engagement en faveur d’une société plus juste et plus équitable. Ils peuvent également utiliser des termes plus précis et plus concrets pour décrire les situations qu’ils rencontrent sur le terrain, plutôt que de se contenter de slogans vagues et consensuels.

Faut-il s’adapter ou résister à la novlangue ?

Les travailleurs sociaux se trouvent confrontés à un dilemme : faut-il s’adapter à cette novlangue et par exemple utiliser le terme d’inclusion, ou vaut-il mieux résister et continuer à utiliser le terme de solidarité, plus précis et plus juste ?

Certains travailleurs sociaux choisissent d’utiliser le terme d’inclusion, estimant qu’il s’agit d’un terme plus moderne et plus adapté aux enjeux actuels. Ils considèrent que le terme de solidarité est dépassé, et qu’il ne permet pas de rendre compte de la complexité des situations rencontrées sur le terrain. Cependant, d’autres  estiment que le concept d’inclusion est un terme vide de sens, qui ne permet pas de décrire les situations telles qu’elles sont. Ils considèrent que le terme de solidarité est plus précis et plus juste, et qu’il permet de rendre compte de notre

Trouver un équilibre entre adaptation et résistance

Face à ce dilemme, il semble important de trouver un équilibre entre adaptation et résistance. Les travailleurs sociaux doivent être capables de comprendre et d’utiliser les termes à la mode, tout en étant capables de les critiquer et de les déconstruire lorsque cela est nécessaire.

Ils doivent également être capables de proposer des alternatives en utilisant des termes plus précis et plus justes. Des mots qui permettent de décrire les situations telles qu’elles sont, sans fard ni artifice. Il s’agit de trouver un langage commun, qui conduisent à communiquer de manière efficace et respectueuse, tout en étant capable de remettre en question les discours dominants et les stéréotypes.

En fin de compte, les travailleurs sociaux ont un rôle essentiel à jouer dans la lutte contre la novlangue. En étant attentifs aux mots que nous utilisons, en étant capables de les critiquer et de proposer des alternatives, nous pouvons contribuer à construire un langage plus juste et plus respectueux des personnes accompagnées. C’est en étant conscients de leur responsabilité langagière que les travailleurs sociaux pourront agir de manière éthique et professionnelle. Ne l’oublions pas, les mots ont un pouvoir considérable. Les ennemis de la liberté, eux, l’ont bien compris. Mais c’est un autre sujet que je vous invite aussi à explorer.

Lire cet excellent article sur ce sujet :

 


Photo zinkevychzinkevych sur Freepik

 

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2 réponses

  1. bonjour,
    avec un peu de retard je réagis au contenu de cet article: il correspond totalement aux préoccupations qui furent les miennes quand j’exerçais (AS, responsable de circonscription et Conseillère technique départementale) et qui sont encore les miennes dans la recherche que j’effectue … à cet article j’ajouterais plusieurs remarques
    1) un concept important est à ajouter à la liste : celui d’ ACTION SOCIALE dont le sens a complétement changé depuis sa création avec B. Lory: nos élus et responsables administratifs actuels ont tendance bien qu’en l’évoquant à penser « AIDE SOCIALE » (j’en sais quelque chose car cela m’a valu 4 ans de placardisation au conseil général )
    2) un livre à lire absolument: « l’esprit du macronisme ou l’art de dévoyer les concepts » de Myriam Revault D’allonnes » (éditions Seuil) . l’auteur s’attarde à analyser 3 concepts développés par E. Macron : autonomie, responsabilité, capacité et à s’interroger sur l’ontologie qui sous-tend la conception de ces notions chez notre Président : elle est loin de celle des travailleurs sociaux
    3) à propos des concepts d’insertion, d’inclusion etc. je voudrais vous envoyer un petit document à ce sujet mais je ne sais comment le joindre … en attendant que vous me disiez comment faire voici quelques questions pour les TS :
    comment insérer des personnes dans une société qui exclue?
    comment inclure des personnes dans une société éclatée qui n’a plus de centre?
    très cordialement
    Thérèse Tenneroni

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