Entre Noël 2025 et le jour de l’An 2026, au moins huit personnes sans domicile fixe sont décédées dans les rues. Une tragédie qui se répète chaque hiver et qui révèle l’échec d’une politique publique incapable de mettre fin à un scandale humain et social.
Un décompte macabre de fin d’année
Les chiffres qui nous parviennent de différentes villes de France dressent un tableau désespérant. À Nice, un homme de 75 ans est retrouvé sans vie sur le boulevard Joseph-Garnier le 30 décembre. Le même jour, à Montpellier, c’est un jeune Letton de 29 ans qui décède d’un malaise cardiaque dans un entrepôt où il s’abritait de façon précaire. À Metz, un homme de 66 ans meurt dans sa tente le 28 décembre. À Reims, un SDF de 35 ans est retrouvé mort sur la place d’Erlon le jour de Noël.
À Paris, Fernand, 72 ans, hébergé dans un centre Emmaüs, décède probablement de froid dans la rue le 28 décembre. Un autre homme périt dans l’incendie d’un parking souterrain avenue de Choisy où il avait trouvé refuge. Et pour démarrer 2026, un homme de 58 ans meurt d’hypothermie devant un centre commercial de Barjouville, en Eure-et-Loir, le 1er janvier.
Ces noms, ces âges, ces lieux nous rappellent brutalement qu’il ne s’agit pas de statistiques abstraites mais d’êtres humains. Certains avaient 29 ans, d’autres 75. Tous sont morts dans une relative indifférence générale, malgré l’activation du plan grand froid dans plusieurs départements.
Une diminution en 2025
Si l’on élargit le regard au-delà de ces quelques jours tragiques, le constat est à l’amélioration. Selon le collectif Les Morts de la Rue, 912 personnes sans domicile fixe sont décédées en France en 2024. C’était 86 de plus qu’en 2023. Mais pour 2025 le collectif en a dénombré 746. Cela correspond à 166 vies épargnées si l’on compare juste ces deux dernières années.
Contrairement aux idées reçues, les décès ne surviennent pas qu’en hiver : Dans les faits « il y a autant de morts l’été que l’hiver« , rappelle le collectif.
L’âge moyen de ces victimes est révélateur : 50 ans pour les hommes, 46 ans pour les femmes, alors que l’espérance de vie en France atteint 79 ans pour les hommes et 85 ans pour les femmes. La rue tue, et elle tue jeune. En fait il est clairement établi que vivre dans la rue diminue de façon conséquente toute espérance de vie
Le plan grand froid : un pansement sur une jambe de bois ?
Face à ces drames à répétition, les préfectures activent rituellement le « plan grand froid ». Des places d’hébergement d’urgence supplémentaires sont ouvertes, les maraudes sont renforcées, les horaires des accueils de jour sont étendus. À Paris, la préfecture de région explique avoir ouvert ses locaux pour accueillir 60 femmes isolées. Mais les associations telles la Fondation Pour le logement estiment que ce n’est pas suffisant.
Mais ces dispositifs d’urgence, aussi nécessaires soient-ils, ne constituent qu’une réponse ponctuelle et largement insuffisante. il est régulièrement mis en avant dans la presse que certaines personnes sans-abri refusent ces hébergements d’urgence. Cela dédouane un peu facilement les autorités. Pourquoi ? Les raisons sont multiples : si certaines personnes refusent cet hébergement, c’est parce qu’ils ne correspondent pas à leur besoins ni à leurs souhaits : impossibilité d’héberger leur animal de compagnie, séparation des couples, horaires particulièrement contraignants, promiscuité insécurisante, risques de perte de leurs maigres possessions.
Et chez nos voisins européens ?
La comparaison avec nos voisins européens donne à voir des situations très contrastées. Le pire se passe au Royaume-Uni, 1611 personnes sans domicile sont décédées en 2024, un chiffre record qui dépasse celui de la France en proportion de la population. L’Angleterre compte désormais 382.000 personnes sans-abri, et en itinérance.
En Allemagne, la situation est également préoccupante avec plus de 500.000 personnes sans logement permanent début 2025. C’est un chiffre en forte augmentation. Le nombre de décès dus au froid n’est pas officiellement comptabilisé dans le pays, mais l’association BAG W estime qu’environ une vingtaine de sans-abri meurent chaque hiver victimes du froid.
En Espagne, 28.552 personnes ont été recensées comme sans-abri en 2022, soit 24% de plus qu’en 2012. Si les données précises sur les décès hivernaux sont rares, la tendance européenne est claire : le sans-abrisme augmente partout.
Il faut préciser aussi que les pays ne comptent pas les personnes de la même manière. Il n’y a pas que les personnes à la rue qui sont comptabilisées mais aussi celles qui sont dans un logement d’urgence ou sans logement mais hébergées. Ce qui fausse les comparaisons.
Face à ce constat partagé, un pays fait figure d’exception : la Finlande.
La leçon finlandaise : quand la volonté politique fait la différence
Depuis 2008, la Finlande a mis en œuvre le programme « Housing First » (Le logement d’abord) avec des résultats spectaculaires. Le nombre de sans-abri a diminué de 30% et celui des sans-abri de longue durée de plus de 35%. J’en avais parlé tant ce qui se passe là-bas est remarquable. Le pays est passé de plus de 16.000 sans-abri en 1989 à environ 4.000 en 2020.
Le principe est simple mais révolutionnaire : comme le précise ce manuel édité en Belgique, au lieu de conditionner l’accès au logement à la résolution préalable des problèmes sociaux, de santé ou d’addiction, on commence par donner un toit. Ensuite seulement, on accompagne la personne dans la reconstruction de sa vie. Cette approche a fait ses preuves avec un taux de maintien dans le logement de 90% après deux ans.
Et cerise sur le gâteau : cette politique est économiquement rentable. En s’attaquant à la racine du sans-abrisme, l’État réduit les dépenses médicosociales, psychiatriques, d’hébergement d’urgence et de sécurité.
À titre de comparaison, le nombre de sans-abri a doublé en France sur la même période. Il atteint environ 300.000 personnes. L’écart témoigne d’un choix politique différent.
Que faudrait-il faire ?
Face à cette réalité inacceptable, plusieurs pistes d’action s’imposent avec urgence :
- Généraliser le « Logement d’abord ». La France a expérimenté cette approche avec le programme « Un chez soi d’abord », mais de manière bien trop timide et fragmentée. Il faudrait passer à l’échelle nationale avec des moyens conséquents.
- Produire massivement du logement social. Sans création de logements accessibles, toute politique de résorption du sans-abrisme reste vouée à l’échec. La Finlande a transformé d’anciens foyers en logements individuels et construit des résidences sociales. Nous devrions faire de même.
- Améliorer la collecte de données. Contrairement à l’Allemagne où il n’existe pas de statistiques officielles sur les décès dans les rues, la France dispose du travail militant et sérieux du collectif Les Morts de la Rue. Mais ces données restent parcellaires. Nous aurions besoin d’un observatoire national officiel pour mesurer l’ampleur du phénomène et pour évaluer aussi l’efficacité des politiques publiques.
- Repenser l’hébergement d’urgence Les gymnases bondés, les horaires rigides, l’interdiction des animaux, la séparation des couples : voilà autant de freins qui dissuadent les personnes de recourir aux dispositifs d’urgence. Il faudrait « humaniser » ces structures et les concevoir comme des passerelles vers le logement, non comme des fins en soi.
- Renforcer l’accompagnement social Le logement seul ne suffit pas. Les personnes ont besoin d’un accompagnement médical, social et psychologique sur la durée. Les travailleurs sociaux sont en première ligne mais manquent cruellement de moyens. Cela vous le savez bien.
- Lutter contre les expulsions locatives Beaucoup de personnes à la rue y sont arrivées après une expulsion. Prévenir ces ruptures par des dispositifs d’alerte précoce et de médiation serait plus efficace et moins coûteux que de gérer les conséquences. Or aujourd’hui, la multiplication des expulsions est indéniable : En 2024, 24.556 expulsions locatives forcées ont eu lieu, soit 29 % de plus qu’en 2023. 2025 devrait en voir encore plus. La loi Kasbarian-Bergé de juillet 2023, a notamment réduit les possibilités d’obtenir en justice des délais de paiement pour les locataires en situation d’impayés.
Un choix de société
Chaque hiver, nous assistons au même rituel médiatique : des reportages émouvants sur les maraudes, des déclarations officielles compatissantes, l’activation du plan grand froid… qui tarde dans certaines régions et puis plus rien jusqu’à l’hiver suivant.
Lorsqu’on entend certains responsables évoquer le « manque de moyens » pour héberger les sans-abri, on ne peut qu’être dubitatif face au contraste avec les politiques fiscales menées simultanément : Faut-il rappeler comme le précisait l’INSEE en 2023 que « 3,5% des ménages possèdent plus de cinq biens immobiliers, et s’accaparent ainsi près de la moitié des biens en location » ?
La solution existe. Elle est politique. Elle est financière et elle est aussi morale. Elle réside dans une réorientation radicale de nos priorités collectives, au service des plus fragiles plutôt que des plus riches.
La mort dans la rue n’est pas une fatalité
La mort de ces personnes dans nos rues n’est pas une fatalité climatique. C’est la conséquence de choix politique. Un choix qui consiste à accepter que la mise à l’abri n’est pas une priorité alors que des êtres humains meurent de froid à quelques mètres de nos maisons chauffées.
La dignité humaine n’a pas de prix. Le droit au logement n’est pas un privilège, mais un droit fondamental. La France ne peut plus se permettre de traiter l’urgence sociale comme une variable d’ajustement budgétaire. Il est temps que notre pays fasse preuve du même courage politique pour protéger ses citoyens les plus vulnérables qu’il en déploie pour défendre les intérêts des plus favorisés.
Pour aller plus loin :
Photo : DepositPhotos SDF avec son chien quai Saint Michel à Paris


