La distance professionnelle en travail social : une proximité à évaluer. Des émotions à maîtriser

J’ai reçu tout récemment un mémoire de fin d’étude préparant le diplôme d’État d’assistant de service social susceptible de vous intéresser. Il aborde la délicate question de la distance en travail social. Distance ou proximité ? C’est un peu la question que pose ce jeune professionnel Priyanshu Uniyal qui l’a rédigé. C’est un travail sérieux aussi je me propose avec son accord de vous partager un extrait.

« La notion de distance professionnelle, bien qu’elle soit connue et utilisée par tous les travailleurs sociaux, n’a pas de définition consensuelle claire et précise écrit-il. Cela s’explique par le fait qu’elle est vécue de manière très subjective par chacun. Dominique Depenne, éducateur spécialisé, puis chef de service éducatif et enfin auteur prolifique sur le travail social préfère d’ailleurs parler de proximité professionnelle plutôt que de distance. Il a bien raison. Il défend l’idée d’un accompagnement éthique et engagé dans la proximité (cahiers de l’Actif 2014, n°460-461)

Distance – proximité : un flou théorique

Selon un autre auteur, Jacques Marpeau, il existe deux courants de pensée de la distance dans le travail social. La théorie de la « bonne distance » et la théorie de la « distanciation ». La première théorie se traduit par la recherche d’une objectivation permanente de la part du professionnel. Alors que la seconde théorie fait appel aux jeux de transferts et projections présents dans toute relation, y compris la relation d’aide afin de débloquer la situation de l’usager. Aussi, ce flou théorique et ce manque de consensus n’aident pas les professionnels à déterminer s’ils sont dans le respect de la distance professionnelle ou non dans les accompagnements qu’ils assurent au quotidien.

Ce flou théorique se retrouve dans les propos des professionnels interrogés par Priyanshu Uniyal dans le cadre de son mémoire. Quand on leur demande de définir la distance professionnelle. Certains assistants sociaux ne sont pas sûrs de leur définition. Ils (elles) lui demandent ce que répondent leurs collègues. Selon certains d’entre eux, la distance professionnelle sert « à se protéger des usagers » qui essaieraient consciemment de se rapprocher de leur interlocuteur afin d’obtenir ce qu’ils veulent ; alors que pour d’autres, elle est un outil de contrôle de l’implication émotionnelle du professionnel. Elle sert également à ne pas être aux prises avec ses émotions.

Dans tous les cas, la raison première invoquée est de garantir un accompagnement social profitable à l’usagerOr, il n’existe pas de recette toute prête à la disposition des travailleurs sociaux permettant de garantir une distance satisfaisante. D’après plusieurs professionnels interrogés, cette posture n’est pas immuable et donnée une fois pour toute. Elle est modulable selon les situations rencontrées, ce qui veut dire qu’elle est en reconstruction permanente. Certains estiment aussi que cette posture se développe petit à petit avec le temps et l’expérience.

La relation au risque des émotions

En revanche, ne pas parvenir à instaurer une distance professionnelle en étant par exemple trop proche ou trop distant, n’est pas sans conséquences. Le travailleur social peut être mis en danger dans plusieurs circonstances. Le plus souvent, cela se manifeste par l’émergence d’émotions du travailleur social. Elles surgissent notamment quand la situation de l’usager fait résonance avec le vécu et l’histoire personnelle du professionnel. Aussi, en prise avec ses émotions, ce dernier perd en « objectivité » et ne parvient plus à maintenir la distance professionnelle. Comment y remédier ? Avoir conscience de ce mécanisme est un premier pas.

Priyanshu Uniyal reprend les propos d’une assistante de service social exerçant à l’ASE qu’il a interrogé : « Je n’arrivais plus à bien séparer ma vie  privée de ma vie professionnelle. En rentrant chez moi, je continuais à penser aux situations des usagers. Je n’en pouvais plus, j’étais au bout du rouleau comme on dit. J’étais épuisée physiquement, émotionnellement et mentalement et ça m’arrivait souvent de pleurer devant des usagers. » Ce témoignage est en phase avec à la recherche de François Melou et Lionel Dagot (2018) pour qui, bien que l’épuisement professionnel puisse toucher tous les travailleurs, les personnes exerçant des emplois ayant une forte demande émotionnelle ont plus de risques d’en être victimes quand elles ne parviennent pas à se protéger par la distance professionnelle. Cette analyse conduit l’auteur du mémoire à poser l’hypothèse suivante : le fait de ne pas parvenir à respecter une distance professionnelle protectrice visàvis des situations et des personnes rencontrées dans le cadre d’une relation d’aide peut générer un épuisement émotionnel qui peut luimême conduire à l’épuisement professionnel.

Trouver des outils d’analyse utiles et pertinents

Je crois pour ma part qu’il est essentiel pour un travailleur social de savoir prendre en considération la proxémie. L’étude des distances sociales nous invite à regarder comment nous nous comportons. Cette distance n’est pas la même selon notre culture, notre éducation, les us et coutumes régionaux. C’est par exemple se faire la bise ou utiliser le «tu» et le «vous».

Pour aider à trouver un équilibre entre distance et relation, les travailleurs sociaux font souvent appel quand ils le peuvent à des groupes d’analyse des pratiques. C’est une pratique qu’ils plébiscitent à juste titre. Il faudrait pouvoir les développer dans les services. Les encadrants, mais aussi les échanges entre pairs, le travail en équipes…

Il ne faut pas hésiter pas à organiser une passation de suivi à un autre collègue quand on se trouvent en difficulté relationnelle et que l’on du mal à prendre de la distance avec la situation. Il faut aussi pouvoir en parler avec la personne concernée. La méthodologie ne suffit pas quand on travaille avec l’humain. Il faut aussi accepter que nous avons tous des points de fragilité. Savoir les identifier n’est pas un signe de faiblesse ni d’incompétence. C’est tout simplement une réalité de notre condition humaine que l’on soit professionnel ou personne accompagnée

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2 réponses

  1. Il semble que tout travailleur social doit travailler AVEC ses émotions mais aussi SUR ses émotions. D’ailleurs, il ne cessera de le faire durant tout son parcours professionnel.
    La proximité et la distance ne sont qu’affaire de curseur avec lequel il va « jouer » en fonction des situations rencontrées. C’est tout un art qui ne doit rien à l’improvisation et un élément constitutif de sa caisse à outils professionnelle.
    On pourrait distinguer la bonne distance ou la proximité professionnelle qui doit être considérée in situ dans l’action professionnelle et la prise de recul qui permet de prendre le champ nécessaire en dehors de l’action et dans le monde privé.

  2. Bonjour,

    Distance ou proximité, est-ce vraiment la question?
    Il importe avant tout de respecter la place de chacun et qu’il n’y ait pas de confusion des places, ce qui équivaut à avoir une posture professionnelle.
    Souvent des futurs travailleurs sociaux en début de formation pensent que pour être professionnel, il faut bannir les affects et les émotions, ce qui est totalement erroné. En revanche, il s’agit bien de repérer ces affects et émotions et d’analyser ce qui les suscite, ce qui est en jeu dans la relation à ce moment-là. Quelques outils possibles: le recours à l’écrit, le travail d’équipe, l’analyse des pratiques, le passage de relai à un collègue si nécessaire.
    Vous pouvez être intéressés par le n° 97 des cahiers du travail social: La distance relationnelle en travail social: du principe à la réalité.

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