Islam et terrorisme : non à l’amalgame, l’instrumentalisation et stigmatisation. Osons affirmer les valeurs de l’éducation et du travail social

Comme me l’a fait remarquer avec justesse Jacques Trémintin, la parole sur l’assassinat de Samuel Pati a été bien absente du côté des travailleurs sociaux. Pourtant nous sommes tout autant concernés par ce qui s’est passé. Les menaces mais aussi les violences des fondamentalistes islamiques sont une réalité en France. Elles prennent des formes différentes pouvant aller des menaces verbales ou écrites jusqu’au crime atroce à l’encontre d’un enseignant qui ne faisait que son devoir. Certes tous les fondamentalistes ne sont pas des assassins mais certains arment ceux qui le deviennent.  Les enseignants ont été spécifiquement visés car à travers eux, c’est l’école républicaine qui est à abattre pour celles et ceux qui placent leur religion au dessus des lois de la République.

La communauté éducative mais aussi toute la nation a vécu cet assassinat comme un acte de guerre contre la laïcité et les valeurs républicaines. Pourtant nous ne faisons  que mettre à distance les religions – en les respectant – tout en défendant le droit à l’expression, à la critique et à la satire.

La mort de l’enseignant a donné lieu à une foire d’empoigne entre commentateurs et acteurs de la politique « politicienne ». Au lieu de se poser des questions, tous apportent leurs propres réponses qui vont d’un extrême à l’autre fustigeant son voisin qui ne pense pas comme lui. Les réseaux sociaux sont aussi mis à l’index et il est vrai que ceux ci sont désormais des vecteurs de haines féroces dont il faut se prémunir.

Je laisse donc ici la parole à Jacques Trémintin qui a aussi réagi sur ce sujet sur le site de Lien Social

« Dix jours après l’assassinat de Samuel Paty, la colère ne s’apaise pas » écrit-il. Au-delà de la peine, de l’effroi et du ressentiment qui animent bien d’entre nous, ce qui se joue c’est la détermination à surtout ne pas baisser la tête et à résister à ce fanatisme qui est passé à l’acte. Pour autant, même si les travailleurs sociaux font partie des cibles potentielles désignées par DAESH, nous devons prendre garde de ne tomber ni dans l’amalgame, ni dans
l’instrumentalisation, ni dans la stigmatisation ».

Non à l’amalgame.

A entendre le discours ambiant, il faudrait choisir son camp : celui de la République se défendant contre un islamisme bien décidé à la détruire ou celui de minorités dominées victimes de l’islamophobie. Rappeler combien les conditions de vie actuelle des populations issues de l’empire colonial français constituent un terreau fertile pour le terrorisme serait faire le jeu des islamistes.

Rappeler que le culte musulman peut être perverti par des dérives extrémistes criminelles serait faire le jeu de l’idéologie post-coloniale, en montrant du doigt une communauté opprimée. Cela n’est pas sans rappeler la guerre froide au cours de laquelle les défenseurs de la liberté avec comme chef de file les USA s’opposaient aux défenseurs du prolétariat ayant à leur tête l’URSS.  Dénoncer à la fois les crimes de l’impérialisme américain et à la fois la tyrannie sanguinaire soviétique revenait à se mettre à dos les deux camps, chacun vous accusant d’être complice de son adversaire.

Non à la stigmatisation.

Les relents de xénophobie se mêlent aux légitimes réactions contre le terrorisme, accusant la religion islamique d’être intrinsèquement liée aux passages à l’acte radicaux. Cette « essentialisation » nous est étrangère. Notre formation de travailleur social et notre expérience professionnelle nous invitent à aborder chaque situation d’une manière singulière, sans jugement de valeur. Même si cet idéal n’est pas toujours atteint, c’est le fondement de notre déontologie. Savoir cerner les risques potentiels liés à la radicalisation requiert une formation que nous n’avons pas reçue. Et ce ne sont pas les interventions de la préfecture venant nous décrire les indicateurs de signaux faibles et forts qui vont vraiment nous aider. Nous attendons plutôt des réponses à bien d’autres questions.

Que faire quand la frustration, l’humiliation et le racisme vécus par certains jeunes les font basculer vers une idéologie qui leur fait miroiter reconnaissance et estime de soi ? Quelle perspective apporter quand la discrimination à l’emploi, au logement ou à la formation les empêchent de sortir de leur ghetto ? Comment réussir à les détourner de l’intégrisme, quand la République ne se montre pas capable de garantir les conditions de l’intégration qu’elle leur promet ?  Le journaliste Vincent Gendrot infiltré dans un commissariat du XIX ème arrondissement décrit les objectifs des patrouilles de police auxquelles il a participé : « la chasse aux bâtards » qui visent en priorité des noirs, des arabes ou des migrants tutoyés, insultés et frappés. Au prétexte de lutte contre le terrorisme, cela va-t-il encore s’aggraver ?

Non à l’instrumentalisation.

La pression est déjà forte sur les éducateurs de rue, sommés de collaborer à la détection et au signalement de tout ce qui pourrait s’identifier à une forme d’intégrisme. Après les derniers attentats, l’injonction risque encore de s’accentuer. Quelle part les professionnels du social doivent-ils prendre dans la dénonciation des dérives dont ils sont témoins ? Leur crédibilité et leur légitimité sont en jeu.

Évaluer les tenants et aboutissants de la radicalisation nécessite d’entrer dans une complexité qu’on ne peut réduire au rôle d’auxiliaire des services de renseignements policiers. Le travail d’accompagnement, de soutien et d’aide réalisé chaque jour par les professionnels du social est infiniment plus utile à la lutte contre le fanatisme, que le rôle d’informateurs de police qu’on pourrait vouloir leur faire endosser.

Après l’attaque brutale des services de prévention spécialisée qui intervenaient au cœur des quartiers-ghettos (affaiblis par mesure d’économie), il ne manquerait plus qu’on instrumentalise notre fonction » explique Jacques Trémintin. Certes il faut prendre en compte la mesure de telle ou telle pratique mais attention à ne pas entrer dans des amalgames réducteurs.

La République est face à un piège tendu par les islamistes

Sylvain Courage éditorialiste à l’Obs pose de bonnes questions  : « Comment prévenir la diffusion de la haine religieuse sur les réseaux sociaux sans porter atteinte à une liberté d’expression que nous prétendons défendre ? Et comment refuser l’asile à certaines nationalités, dissoudre des organisations et extrader de simples suspects sans renier les droits fondamentaux de notre démocratie ? » Attention à ne pas utiliser une artillerie lourde contre une pernicieuse guérilla, cela risque de se retourner contre nous.

Osons avec force plusieurs affirmations

Si nous ne pouvons qu’exécrer toute radicalisation en général et ses formes terroristes en particulier, il nous faut aussi refuser de nous focaliser sur les seules conséquences de ces actes horribles et rappeler à notre société certaines des causes des grenades qui lui explosent aujourd’hui à la figure explique Jacques Trémintin.

Expliquer n’est pas excuser ! Les sciences humaines ne peuvent pas être au service d’une cause aussi juste soit-elle.  Elles nous permettent de garder raison en analysant ce qui se passe sur le terrain. Les travailleurs sociaux peuvent aussi témoigner des réalités vécues par la population sans avoir à se justifier ou être accusés de faire partie de ce qui est nommé avec dédain des « islamo-gauchistes » – un terme réducteur qui ferme la porte à tout dialogue au sein même de notre communauté nationale.

« Osons l’affirmer avec force : la société qui semble aujourd’hui vouloir se contenter de renforcer les moyens de répression nous inquiète. Face aux guerres de religions du XVIIème siècle, Voltaire mena un combat que l’on peut résumer à sa formules choc : «écrasons l’infâme». Il en appela alors à se battre contre toutes formes de superstition, de fanatisme et d’intolérance d’où qu’elles viennent ».

« Notre action de travailleurs sociaux s’inscrit dans un programme tout azimut de dénonciation des injustices, persécutions et discriminations, là aussi d’où qu’elles viennent. Aucune iniquité ne peut en justifier une autre, en retour. Osons aussi l’affirmer avec force : « si nous devons continuer à aller à la rencontre des populations les plus précarisées, ce n’est pour jouer les balances » et devenir de simples auxiliaires de la police.

Nous savons agir et prévenir dès lors qu’une personne et notamment un enfant ou une personne vulnérable est en danger. Il faut que nous puissions continuer à remplir cette mission dans le respect des règles de Droit au service de la population la plus fragile quelle que soit sa religion. Nous refusons les amalgames et les raccourcis qui excluent et qui au final ne font qu’attiser la haine et le rejet de celui qui nous est différent.

 

Lire l’article de Jacques Trémintin sur Lien Social

Photo : Jacques Trémintin lors d’une de ses interventions (ITES de Brest)

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Une réponse

  1. Bonjour,
    J’abonde dans le sens des propos tenus et particulièrement ceux de Jacques Trémintin. L’ensemble du travail social est étonnamment muet sur les derniers attentats commis dans notre pays. Je ne m’attends pas à une présence forte dans les journaux nationaux, les radios d’informations généralistes, ni à la télévision, media dans lesquels nous brillons d’ordinaire par notre absence, notre inconsidération aussi. D’autres moyens existent pour manifester au moins une émotion, de la solidarité et là je pense aux sites Internet des organisations, aux pages Facebook et autres. Après un rapide tour d’horizon breton, je n’ai observé aucune communication de la part des grandes associations. Les Organismes de formation au travail sociale s’expriment pas non plus… Au niveau national, UNAFORIS ne s’est pas plus émue de la situation. Quel vide !
    Avons-nous perdu toute réactivité devant l’horrible ? Quelle connexion entretenons-nous avec le monde ? Rassurez-moi quelqu’un ! Nous ne sommes pas devenus muets et aveugles. ?
    Parce que nous avons à faire avec la radicalisation et tant d’autres sujets connexes, portons un message politique, individuellement et/ou collectivement (c’est mieux), prenons position !

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