Didier Dubasque
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François Roche : « l’ambition aujourd’hui est de faire progresser l’humanisme et la cohésion sociale. »

Revaloriser nos métiers et le « goût des autres » C’est le titre d’une tribune de mon ami et ancien collègue du Haut Conseil du Travail Social, François Roche, publiée au début du mois de décembre par l’hebdo les ASH. Cette tribune fait référence aux réflexions menées par les adhérents de l’association ANEF63 lors de son assemblée générale le 20 octobre dernier. L’ANEF avait invité à cette occasion 3 représentants de la Métropole et des Services du Département et de l’État, avec Brigitte Baldelli, Maîtresse de conférences et Docteure en sociologie. Celle-ci a dressé à cette occasion un panorama de l’évolution des politiques sociales qui ne manque pas d’intérêt. Voici ce qu’elle décrit : :

  1. La mutation économique et idéologique de notre société a provoqué une individualisation très forte. Aussi, l’État-Providence, agissant sur des cibles de populations, s’est transformé en État social d’« activation des individus » : des droits sont ainsi annoncés et théoriquement ouverts à certaines personnes considérées comme responsables d’y accéder, y compris quand elles n’en bénéficient effectivement pas.
  2. Nous assistons à une ’érosion très forte de « l’intérêt général ». En France, l’État le définit moins. Tout est centré sur l’entrepreneuriat. L’Europe a mis en cause le caractère particulier de l’action à but non lucratif. La directive Bolkestein de libéralisation des services, a permis et conduit à une ouverture du secteur associatif à la concurrence, et elle y pousse.
  3. La « complexité » de notre société émiettée cultive la différenciation. Décrite par Edgar Morin et accentuée par la numérisation, cette complexité met à l’épreuve la capacité de lier ce qui est disjoint. C’est une forme d’atteinte à la cohésion sociale.
  4. La généralisation des appels d’offres, des appels à manifestation d’intérêt et des expérimentations génère la multiplication des projets. Cette pratique conduit à disperser les activités et met les acteurs de l’action sociale en concurrence. Ces modalités précarisent des stratégies comme Le logement d’abord dont l’impact réel ne peut être apprécié à court terme. Les associations sont déstabilisées, leur pérennité est questionnée. Cette mise en concurrence met à mal la coopération et le travail sur le long terme.

 

Que dire de cela ? les participants à cette journée ont exprimé leurs points de vue à travers plusieurs constats. Ils sont intéressants, car à mon avis, ils dépassent le cadre local / départemental et concernent tout le territoire

  1. Nous assistons à un glissement des droits règlementés (comme ceux de l’Aide Sociale) à des droits liés à des engagements, dans des logiques de contractualisation et d’obligations qui incitent à la méritocratie. Nous aurions désormais les « méritants qui auraient accès aux minimas sociaux et ceux qui n’y auraient pas droit, alors que par le passé ces droits étaient universels.
  2. Il y a lieu de s’inquiéter sur la perte de cohérence de certains dispositifs, mais aussi sur l’empilement de procédures et des expérimentations, qui valident la perte de l’inconditionnalité de l’accompagnement.
  3. Il est souligné la pertinence de certaines expérimentations en cours et d’innovations dont les associations sont porteuses. Cela se traduit par la nécessité d’y intégrer les réflexions, notamment éthiques, des travailleurs sociaux
  4. Malgré la crise de recrutement actuelle que certains appellent crise des vocations, tous affirment la volonté partagée de prendre part à la solidarité. Plusieurs participants ont souligné que les travailleurs sociaux font un travail de conscientisation et gardent des marges de manœuvre, mais ils font insuffisamment remonter les besoins de la population en apportant des propositions.

 

Pour un « avenir désirable et possible ».

Revenons maintenant aux propos de François Roche dans sa tribune : bien évidemment, il rappelle que les métiers de l’action sociale doivent être revalorisés maintenant. Mais cela ne suffira pas. Il faut aussi pouvoir les pratiquer avec l’ambition de faire progresser l’humanisme et la cohésion sociale, précise-t-il.

« L’humanisme, c’est l’universalisme et les droits de l’Homme vus et vécus d’abord comme ceux des femmes et des enfants les plus vulnérables. La cohésion sociale, c’est le goût des autres, le tact dans les relations interhumaines, la lutte contre les inégalités et pour la dignité.

Notre manière est celle des initiateurs de la solidarité qui ont précédé les lois du marché et les normes administratives, de ceux qui sont attachés à la relation directe et à la créativité facilitées par la petite taille des structures. C’est une manière minoritaire dans notre société complexe et émiettée, mais qui dessine un avenir désirable et possible ».

Deux postures radicales

Pour l’avenir du travail social dans le monde que nous voulons, l’Anef indique François Roche, propose aux professionnels de la solidarité d’adopter deux postures radicales :  Il s’agit d’abord d’être les alliés des personnes accompagnées dans leurs parcours.  Il leur faut aussi se comporter en artisans inventifs et coopératifs.

« Être des alliés des personnes accompagnées dans leurs parcours, c’est valider les savoirs qu’elles tirent de leur expérience. C’est s’appuyer sur les savoirs d’usage que les personnes accompagnées tirent de leur vécu est aussi important que de compter sur les savoir-faire professionnels et sur les connaissances théoriques. Les accompagner consiste donc à travailler avec elles, en fonction de leurs capacités et de leur consentement, à travers les divers dispositifs, ressources locales et techniques.

Il faut tout autant savoir se comporter en artisans, inventant en équipe des modes d’action personnalisés, efficaces et durables, c’est une façon d’adapter ces modes d’action à la particularité de chaque situation. Être artisan signifie utiliser ses compétences, son expertise comme un
moyen d’interpréter ses missions (comme le font les musiciens). Cette manière d’agir se préoccupe de la finalité et des conséquences de chaque action. Elle  se régule en équipe et renforce la qualité des interventions professionnelles. Elle n’est pas réservée au travail individuel dans la mesure où les artisans pratiquent l’entraide et la coopération dans les groupes. Et en plus, elle est sympa ! »

Éviter les concurrences stériles

L’ancien président de la commission éthique du HCTS tempère aussi son propos. « il ne faut pas rêver ! », dit-il (un peu quand même, a-t-on envie d’ajouter). « Nous vivons dans une société qui glisse de plus en plus vers le repli sur soi des individus et vers la marchandisation des échanges dominés par la consommation de masse. Il faut donc que les travailleurs sociaux soient soutenus par des organisations qui s’opposent à ces tendances et qui partagent les buts des professions sociales.

Aux associations à but non lucratif, l’Anef propose une position citoyenne de corps intermédiaire composé de membres actifs et fonctionnant en réseau. Localement, les associations utilisent des réseaux pour éviter l’isolement et les concurrences stériles. Il faut continuer à développer des espaces communs pour partager entre associations et soutenir le dynamisme de chacune. Après avoir manifesté sa détermination, l’Anef invite à partager ses propositions. Parce qu’en 2022, il existe une véritable “cristallisation” des questions sociales et des demandes de revalorisation (financière et symbolique).

« L’État ne voulant plus être “la” providence, nous avons l’obligation d’adapter le travail social à des politiques sociales d’activation et de responsabilisation des individus. Il nous revient donc de poursuivre la réflexion puis de passer à l’action et aux coopérations. Allons-y ! » conclut-il.  Sacré François ! je te reconnais bien là !

 

Sources :

 

 

photo : François ROCHE, Président de l’ANEF 63, à l’Assemblée générale du 11 juin 2019 ©ANEF 63

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