Il y a des documents qui, sous une apparence technique, portent en eux une transformation profonde du regard que nous posons sur l’enfance. Le guide publié par la Haute Autorité de santé le 29 juillet dernier est peut-être passé inaperçu. Il s’intitule « Recueillir et prendre en compte le point de vue des enfants de la naissance à 6 ans ». Il ne s’agit pas d’un simple manuel de bonnes pratiques parmi d’autres, mais d’une invitation à repenser radicalement la place que nous accordons aux plus jeunes dans les décisions qui les concernent.
Ce guide, disponible sur le site de la HAS, s’inscrit dans un programme pluriannuel de travail consacré au soutien des établissements et services sociaux et médico-sociaux dans le recueil du point de vue des personnes accompagnées. Il a été élaboré par un groupe de travail réunissant professionnels, chercheurs et personnes concernées, à partir d’une analyse approfondie de la littérature scientifique. Autrement dit : ce n’est pas une lubie administrative, mais le fruit d’un travail collectif ancré dans la recherche et l’expérience de terrain.
Une exigence éthique qui n’accepte aucune exclusion
Le postulat de départ du guide bouscule certaines habitudes bien ancrées dans nos institutions. Dès la naissance, les enfants expriment leurs besoins, leurs préférences, leurs intentions et leur vécu. Cela passe par le langage corporel, le langage oral, les interactions avec leur environnement. Le document affirme sans détours que « leur âge et leur maturité ne peuvent justifier leur exclusion des processus décisionnels et participatifs ». Cette phrase, en apparence simple, renverse des décennies de pratiques où l’on considérait l’enfant, et plus encore le tout-petit, comme un sujet à protéger plutôt que comme un interlocuteur légitime.
Cette démarche n’est pas seulement affaire de droits formels. Elle s’inscrit dans une exigence éthique en faveur du bien-être et de la dignité des enfants. La reconnaissance de leur point de vue favorise leur reconnaissance comme personnes à part entière, renforce leur dignité et leur estime de soi, soutient leur développement, leur bien-être et leurs apprentissages. Mais ce texte va plus loin en s’adressant aussi aux professionnels et aux organisations : il souligne que cette démarche « favorise une réflexion collective et pluriprofessionnelle », qu’elle « incite à l’amélioration continue et contribue à la professionnalisation des équipes », et qu’elle permet « d’améliorer à la fois la qualité des décisions prises pour l’enfant et la qualité de vie au travail ».
Voilà qui mérite d’être souligné avec force : ce guide ne place pas seulement l’enfant au centre, il reconnaît explicitement que le recueil de sa parole constitue un levier de valorisation professionnelle pour ceux qui l’accompagnent au quotidien.
Le travail social et médico-social au cœur du dispositif
Le document s’adresse à un large public : « professionnels du quotidien, responsables de coordination et de direction, ainsi que décideurs et instances de gouvernance, tant dans des contextes collectifs qu’en milieu ouvert ». On y retrouve, dans les remerciements du guide, la trace d’un travail collaboratif impliquant des acteurs incontournables du secteur : la DPJJ (Direction de la protection judiciaire de la jeunesse), la FNADEPAPE, le Groupe SOS, Save The Children International, ou encore des foyers de l’enfance comme celui de Strasbourg. Cette diversité d’acteurs illustre combien la question du recueil de la parole des tout-petits traverse l’ensemble du champ de la protection de l’enfance, des établissements collectifs jusqu’aux dispositifs de milieu ouvert.
Le guide propose sept axes thématiques structurants : les finalités du recueil, les conditions propices, les méthodes mobilisées, l’organisation et les acteurs impliqués, les thématiques du recueil, les points de vigilance, et enfin les effets attendus et les évolutions de pratiques. Cette architecture nous montre une volonté de ne pas se limiter à un catalogue d’outils, mais de proposer une véritable réflexion systémique, qui engage la gouvernance des institutions autant que les pratiques individuelles des professionnels.
C’est là un point que je trouve particulièrement juste et qu’il faut valoriser : le texte rappelle que « la gouvernance joue un rôle central, en soutenant les professionnels, en posant un cadre clair et en garantissant les conditions nécessaires à un recueil à la fois possible, pertinent et sécurisé ». Trop souvent, on demande aux travailleurs sociaux de « mieux faire » sans leur donner les moyens organisationnels, temporels et institutionnels de le faire. Ce guide a le mérite de replacer la responsabilité au bon niveau : celui des organisations qui doivent soutenir, former et outiller leurs équipes.
Des méthodes concrètes, mais une vigilance permanente sur les rapports de pouvoir
Le guide propose des méthodes très concrètes pour recueillir la parole des tout-petits : dessin, bricolage, pâte à modeler, marionnettes, mégaphones, talkies-walkies, caméras adaptées, jeux de rôle et conversations informelles. Il évoque notamment un exemple frappant, celui d’un « Grand livre » collectif où sont rassemblées les productions des enfants recueillant des photos, des vidéos, des notes qui illustrent leur voix et leur créativité. On trouve aussi des exemples « inspirants », comme celui de Pistoia en Italie, où le fonctionnement des structures d’accueil repose sur des observations régulières des enfants, des espaces de dialogue avec les familles et des temps de réflexion collective entre professionnels. Tous sont mobilisés en continu pour faire évoluer les choix éducatifs et les aménagements dans l’espace du tout petit.
Mais ce qui distingue ce guide d’un simple recueil de recettes pratiques, c’est la lucidité avec laquelle il aborde les limites et les dangers de la démarche. Le chapitre consacré aux points de vigilance mérite une attention particulière. Il y est écrit que « les déséquilibres de pouvoir constituent un enjeu majeur du recueil », qu’ils « concernent la relation adulte-enfant, mais aussi les dynamiques entre enfants eux-mêmes, ainsi que les rapports liés aux statuts professionnels et aux contextes institutionnels ». Le texte va jusqu’à interroger frontalement l’idée qu’une méthode permettrait d’accéder à une « voix authentique » de l’enfant : « toute expression est située, médiée et produite dans un contexte relationnel donné ».
Cette prudence évite l’écueil d’un solutionnisme technique qui ferait croire que multiplier les outils suffirait à garantir une écoute réelle. Elle rappelle aussi que les éléments recueillis, notamment lorsqu’ils sont non verbaux, indirects ou médiatisés par un support, « doivent faire l’objet d’une interprétation prudente, contextualisée et, si possible, discutée en équipe ». Ce dernier point renvoie directement à la nécessité du travail collectif entre professionnels, condition sine qua non d’une lecture rigoureuse et non arbitraire de ce que les enfants expriment.
L’assentiment, une notion à ne pas confondre avec le consentement
Le guide introduit une distinction précieuse entre consentement et assentiment. Le consentement suppose une capacité juridique que le très jeune enfant ne possède pas. Ce sont alors ses représentants légaux qui le donnent, « en tenant compte de son avis ».
L’assentiment désigne « l’accord personnel de l’enfant ». Il implique de l’informer avec des mots adaptés à son âge et de porter une attention continue à ses manifestations d’adhésion ou de refus, y compris non verbales.
Le texte précise que cet assentiment s’inscrit « dans un processus évolutif tout au long de l’accompagnement ». Cela suppose de permettre à l’enfant d’exercer son droit de changer d’avis à tout moment,sans qu’il subisse de pression et d’observer attentivement les signes de fatigue ou d’inconfort. Cette exigence, loin d’être une formalité, engage une vigilance de tous les instants qui repose entièrement sur la sensibilité et la formation des professionnels de terrain.
Certains penseront qu’il est excessif de donner un tel poids à l’enfant alors qu’il découvre la vie notamment en communauté. Où est l’acte éducatif ? L’un n’empèche pas l’autre. Faire le pari de son intelligence dès le plus jeune âge est vraiment quelque chose à laquelle il faut penser
Une reconnaissance implicite, mais réelle, de l’expertise professionnelle
Si ce guide s’adresse avant tout aux pratiques concernant les enfants, il constitue aussi, en creux, une reconnaissance du savoir-faire des professionnels de la petite enfance et de la protection de l’enfance. En insistant sur la nécessité de la réflexion pluriprofessionnelle, sur l’importance de la gouvernance institutionnelle et sur la prudence d’interprétation face aux rapports de pouvoir, le document valorise une expertise qui ne se réduit pas à l’application mécanique de protocoles. Il rappelle que recueillir la parole d’un enfant de moins de six ans est un acte professionnel exigeant, qui mobilise des compétences d’observation, d’analyse et de discernement éthique.
On aurait aimé, il est vrai, que le document aborde plus frontalement la question des moyens humains et matériels nécessaires à la mise en œuvre de ces démarches. Les sources fournies n’apportent pas d’éléments précis sur ce point. De même, la question du temps professionnel disponible pour ces observations fines et ces temps d’échange en équipe n’est pas chiffrée.
Reste que ce guide ouvre un espace de dialogue nécessaire. Il invite chaque structure, chaque équipe, chaque professionnel à se demander : dans quelle mesure sommes-nous réellement à l’écoute des plus petits ? Quels espaces institutionnels permettent de déployer cette écoute ? Et surtout, sommes-nous prêts à accepter que cette parole, aussi fragile et dicutable soit-elle, vienne bousculer nos certitudes professionnelles ?
Le guide complet est accessible ici, et je ne peux qu’encourager tous les professionnels concernés à s’en saisir, non comme d’une nouvelle contrainte descendante, mais comme d’un outil de légitimation de pratiques qu’ils portent souvent déjà, parfois sans les moyens ni la reconnaissance institutionnelle qu’elles méritent.
- Recueillir et prendre en compte le point de vue des enfants de la naissance à 6 ans | Haute Autorité de Santé
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