Ces jeunes de la génération Z qui bousculent les idées reçues… et si c’était une chance ?

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On les dit paresseux, narcissiques, incapables de supporter la moindre contrainte, accrochés à leur smartphone comme à une bouée de sauvetage. La génération Z, celle des moins de trente ans nés à l’aube du XXIe siècle, traîne avec elle un cortège d’étiquettes peu flatteuses. Elles souvent distribuées par leurs ainés qui n’ont pourtant jamais eu autant besoin d’eux. Car le paradoxe est saisissant : au moment même où le travail social traverse une crise de recrutement historique (57.200 étudiants en formation en 2024, soit 14,5 % de moins qu’en 2010 selon la Drees)  on continue de regarder cette jeunesse avec méfiance.

Je voudrais aujourd’hui tenter de remettre les choses à leur place. Et pour cela, je m’appuie sur un texte qui m’a vivement intéressé, publié dans les Cahiers du travail social (n° 109, 2025) : l‘article de Laura Boissinot, formatrice en travail social, guidante de mémoires d’étudiants éducateurs spécialisés. Elle est intervenante sociale en commissariat et militante féministe. Un texte rare, parce qu’il parle avec cette lucidité que donnent les années passées à former des jeunes tout en restant soi-même engagée dans les combats du présent.

La jeunesse que l’on ne voit pas

Commençons par déconstruire le mythe. Pierre Bourdieu le disait déjà en 1978 : « La jeunesse n’est qu’un mot ». Les jeunesses d’aujourd’hui sont plurielles, traversées par des inégalités de classe, de genre, d’origine, et il serait aussi absurde de parler de « la » génération Z comme d’un bloc homogène que de parler de « le » travailleur social comme s’il n’existait qu’un seul visage de ce métier.

Les travaux du sociologue Camille Peugny, que cite Laura Boissinot, montrent que les valeurs des 18-30 ans face au travail ne sont pas si différentes de celles de leurs aînés. La majorité accorde à l’activité professionnelle une place comparable aux générations précédentes, en y ajoutant simplement une attente plus forte de sens et d’équilibre. Quoi de plus légitime, au fond ? Quoi de plus sain, même, pour des professionnels qui vont passer leur vie à accompagner des personnes en souffrance ? Selon l’enquête IFOP de 2024 sur la génération Z au travail, plus de la moitié des jeunes actifs (52 %) seraient prêts à accepter un emploi moins rémunéré à condition qu’il soit plus porteur de sens. C’est une proportion nettement supérieure à celle des générations précédentes (34 %). Des jeunes qui choisissent le sens plutôt que l’argent : n’est-ce pas là exactement le profil dont notre secteur a besoin ? Attention je ne veux pas dire pour autant qu’il faut se satisfaire des bas salaires de notre secteur. Mais pour autant reconnaissons que ce n’est pas la motivation première des postulant(e)s de cette génération.

Et l’engagement, dans tout ça ? Certes, les jeunes boudent la politique institutionnelle classique, les partis, les syndicats. Mais comme le rappelle la politologue Anne Muxel, les moins de trente ans s’impliquent massivement dans des associations sportives, culturelles, humanitaires, environnementales. Selon le baromètre de l’Institut national de la Jeunesse et de l’Éducation populaire (INJEP, 2023), 40 % des 18-30 ans ont signé une pétition, défendu une cause en ligne ou participé à une manifestation dans l’année. Ce n’est pas du désengagement. C’est un déplacement du registre de l’action. Cette distinction mérite qu’on s’y arrête longuement.

Une génération marquée par les crises, mais qui résiste

On oublie souvent, quand on parle de cette génération, ce qu’elle a traversé. Nés à l’aube du XXIe siècle, ces jeunes ont grandi dans un monde en crises permanentes : crise écologique, crise économique depuis 2008, attentats de 2015 et 2016, pandémie de Covid-19, retour des conflits armés en Europe et au Moyen-Orient. Ils ont grandi avec la conscience que rien n’est stable, que tout peut basculer. Certains y voient une génération sacrifiée, éco-anxieuse, précaire. Je préfère y voir une génération durcie par le réel, qui a appris à composer avec l’incertitude et qui, contre toute attente, n’a pas sombré dans le cynisme.

La sociologue Cécile Van de Velde l’a bien analysé : si un conflit intergénérationnel existe, il se traduit moins par un affrontement direct avec les aînés que par une « défiance accentuée envers les institutions et les pouvoirs publics » jugés incapables de répondre aux enjeux du présent. La colère des jeunes vise le système, pas les individus. Et pour les travailleurs sociaux, cette distinction est fondamentale : ces jeunes ne nous rejettent pas, ils rejettent des cadres institutionnels qui ne leur ressemblent pas, des hiérarchies qui les excluent, des dispositifs qui les infantilisent. Ce n’est quand même pas la même chose.

Laura Boissinot et l’art de voir ce que d’autres ne veulent pas voir

Dans son article, Laura Boissinot décrit quelque chose que je reconnais parfaitement : les sujets de mémoire de ses étudiants jugés « trop militants » ou « trop sensibles » par certains encadrants. Violences de genre, pédocriminalité, transidentité, féminisme : des thématiques dont ces jeunes s’emparent parce qu’elles résonnent avec leur stage, leur terrain, parfois leur propre vécu. Là où certains formateurs voient une dérive idéologique, elle voit quelque chose d’autre : un engagement éthique et professionnel, une quête d’outils pour mieux accompagner les personnes rencontrées.

Je partage entièrement ce diagnostic. Ces mémoires dits « trop militants » sont en réalité des recherches qui interrogent l’utilité sociale de nos métiers. Refuser ces sujets au nom d’une neutralité académique, c’est parfois brider une jeunesse qui ose affronter des réalités que les générations précédentes ont souvent contournées. Et dans un secteur où l’on accompagne des femmes victimes de violences conjugales, des personnes LGBTQIA en rupture familiale, des enfants victimes d’inceste, on ne peut pas se permettre des professionnels qui ignorent ces réalités ou qui n’ont pas les mots pour les nommer.

Laura Boissinot a aussi créé Leducspe, une page Instagram destinée aux étudiant(e)s et jeunes professionnel(le)s du travail social, pour partager des apports théoriques vulgarisés, des conseils méthodologiques, des réflexions issues du terrain. Cette initiative montre que ces jeunes n’attendent pas qu’on vienne à eux dans les formes traditionnelles : ils apprennent autrement, en réseau, de manière horizontale, par des voies que nous n’avons pas inventées mais que nous pouvons emprunter avec eux. Comme elle l’écrit elle-même, elle a choisi « d’aller là où ils sont, plutôt que d’attendre qu’ils s’adaptent aux formes traditionnelles ». C’est là une posture professionnelle d’une grande cohérence.

L’intersectionnalité n’est pas un gros mot

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Kimberlé Crenshaw (Wikimedia)

Un point de l’article de Laura Boissinot mérite qu’on s’y attarde, car il cristallise souvent des incompréhensions : l’approche intersectionnelle portée par les jeunes générations. Ce concept, forgé par la juriste Kimberlé Crenshaw en 1989, désigne la prise en compte conjointe de multiples systèmes d’oppression — sexisme, racisme, homophobie, classisme — qui s’entrecroisent dans la vie des personnes accompagnées.

On entend parfois de la part de collègues que c’est du jargon militant, que ça n’a rien à faire dans le travail social. Permettez-moi de ne pas être d’accord. Dans un commissariat, dans un centre social, dans un service d’aide à l’enfance, on rencontre chaque jour des femmes victimes de violences conjugales, des personnes LGBTQIA+ en rupture familiale, des jeunes précaires touchés à la fois par le chômage et par des discriminations répétées tel le racisme de couleur ou d’origine sociale. Ces situations ne peuvent pas être comprises si l’on applique une seule grille de lecture. L’intersectionnalité, loin d’être une idéologie, est une nécessité professionnelle pour accompagner des personnes dont les difficultés s’emboîtent et se renforcent mutuellement.

Les jeunes travailleurs sociaux sont susceptibles d’apporter ici, c’est une capacité à penser cette complexité que leurs aînés n’ont pas toujours apprise. Ce n’est pas une menace pour notre profession. C’est un enrichissement dont nous serions stupides de nous priver.

Faire avec eux, pas pour eux ni sur eux

Il y a dans l’article de Laura Boissinot une phrase qui devrait être affichée dans les salles de réunion ou dans votre bureau : « faire avec les jeunes plutôt que pour ou sur les jeunes ». Elle la reprend d’ailleurs d’un appel à contributions académiques qui cite Creux et Lecoultre (2025) : « douter de la jeunesse est une chose, ne plus croire en elle, et ne pas s’en préoccuper, serait une grave erreur ».

C’est trop souvent le contraire dans certaines équipes. Des jeunes professionnels qui arrivent avec de l’énergie, des idées, une conscience aiguë des injustices, et qui se heurtent à des institutions pyramidales où la moindre initiative doit gravir cinq échelons avant d’être autorisée. Des structures où il faut « attendre de faire ses preuves » pendant des années avant qu’on vous accorde le droit d’innover. Là où une jeune militante peut, en une journée, mobiliser des milliers de personnes sur un sujet brûlant, un éducateur spécialisé en stage doit parfois attendre des mois pour voir aboutir une toute petite proposition de terrain.

Ce n’est pas une question de génération ni une question d’organisation du travail. Et si nous voulons retenir ces jeunes dans nos métiers — et nous en avons désespérément besoin, comme le montrent tous les indicateurs de la crise de recrutement du secteur social selon le Monde du 6 décembre 2024 — il va falloir accepter de se transformer. De créer des espaces de parole où leur avis compte vraiment. De leur confier des responsabilités réelles, pas symboliques. D’apprendre d’eux autant qu’ils apprennent de nous.

Ce que ces jeunes peuvent concrètement nous apporter

Tenton d’être précis, parce que cela ne se résume pas à une déclaration d’intention. Les jeunes de la génération Z apportent au travail social d’abord une maîtrise native du numérique qui, utilisée avec discernement, peut transformer nos pratiques de communication avec les publics, notamment les plus jeunes d’entre eux.

C’est ensuite une sensibilité aux questions d’inclusion. On peut citer le handicap, le genre, le racisme, la reconnaissance des minorités sexuelles qui dépasse souvent celle des professionnels formés il y a vingt ans, non par défaillance de ces derniers, mais parce que le contexte social a évolué et que ces jeunes ont grandi dedans.

C’est aussi une forme d’horizontalité dans la relation. Cela se traduit par une façon d’aller vers les gens sans se draper dans l’autorité du statut, qui peut s’avérer précieuse avec des publics en grande méfiance institutionnelle.

Et c’est enfin, peut-être surtout, une capacité à refuser de se résigner : selon une étude Ipsos Generations 2025 relayée par Excelia, les membres de la Gen Z sont 28 % plus susceptibles de s’impliquer dans des causes sociales que la moyenne de la population. Dans un secteur construit sur l’idée que l’engagement change les choses, c’est une ressource inestimable.

Laura Boissinot, qui travaille en commissariat, décrit le moment des émeutes de juin 2023 après la mort de Nahel : elle connaissait personnellement certains des jeunes qui caillassaient le bâtiment, pour les avoir accompagnés dans d’autres contextes. Cette tension qui consiste à être crédible auprès de l’institution tout en restant interlocutrice de confiance pour ces jeunes est précisément ce que le travail social demande.

Il faut une certaine trempe, une certaine compréhension du monde contemporain, pour tenir ce positionnement professionnel. Cette génération, qui a grandi dans ces contradictions, est souvent mieux équipée qu’on ne le croit pour les habiter.

Un appel aux professionnels en place

Je voudrais terminer par un message en direction de celles et ceux qui, comme moi, ont des années de terrain derrière eux et accompagnent aujourd’hui des jeunes professionnels ou des étudiants. La réforme des diplômes d’État du travail social, qui entrera en vigueur à la rentrée 2026, valorise explicitement l’engagement étudiant et introduit des compétences psychosociales et réflexives dans les référentiels. C’est un signe. Mais il ne suffit pas si les équipes en place continuent de recevoir ces jeunes comme des perturbateurs plutôt que comme des leviers.

Accueillons leurs questions, y compris les plus dérangeantes. Reconnaissons leur expertise sur des réalités que nous avons parfois du mal à nommer. Créons dans nos équipes des espaces où ils peuvent apporter sans devoir d’abord prouver qu’ils méritent d’être entendus. Et acceptons, parfois, d’apprendre d’eux : sur les nouveaux usages numériques, sur les nouvelles formes de discrimination, sur des façons d’accompagner qui ne ressemblent pas à celles que nous avons appris il y a vingt ans.

Comme le rappelle Laura Boissinot dans sa conclusion, ces tensions intergénérationnelles « peuvent avoir un effet salutaire sur l’institution éducative. Elles obligent les formateurs, professeurs et encadrants à sortir d’une certaine zone de confort pédagogique ». Ce qui vaut pour la formation vaut tout autant pour le terrain.

La crise de recrutement du secteur social ne se résoudra pas uniquement par des revalorisations salariales ou des réformes de diplômes. Elle se résoudra aussi en faisant de nos organisations des lieux où cette génération a envie de venir et de rester. Des lieux où son énergie, sa conscience aiguë de l’injustice, sa créativité organisationnelle trouvent à s’exercer pleinement, plutôt qu’à s’épuiser contre des murs et des procédures qui freinent toute créativité.

Ces jeunes qui bousculent le travail social ne sont pas un problème à gérer. Ils sont, si nous savons les accueillir, une des réponses les plus sérieuses à la crise que nous traversons.

 

Note : cet article est inspiré par ma lecture de Laura Boissinot, « Quand les jeunesses bousculent le travail social : engagement, pluralité et tensions », Les Cahiers du travail social, n° 109, 2025, pp. 9-20.


Photo Laura Boissinot

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