Le 8 octobre 2026, à 13h30, au Marché des douves à Bordeaux, les groupes locaux CNaV Gironde et Béarn organisent une rencontre « regards croisés » sur le thème « les maisons CNaV, une alternative à l’EHPAD ? ». L’événement, annoncé sur le mur d’actualités du site officiel de l’association aligne par ailleurs des dates analogues à Paris, Tours, Toulouse, Annecy et Lyon entre septembre et décembre prochain. Cette réunion s’inscrit dans une tournée nationale de débats orchestrée par ce mouvement citoyen autoproclamé.
Un mouvement « autoproclamé » qui dit ce qu’il pense
Le CNaV entendez par là le Conseil National autoproclamé de la Vieillesse n’a rien d’une institution. Il s’agit d’un mouvement destiné à « faire reconnaître la place des vieilles et des vieux dans notre société », sans délégation de puissance publique. La démarche s’organise autour d’une charte, de règles de fonctionnement, d’un comité de parrainage dont fait partie Ariane Mnouchkine qui a accepté dès l’origine du mouvement de soutenir publiquement l’initiative. Vous ne serez donc pas surpris si le CNav soutient le théatre du Soleil.
Cette nature associative explique à la fois la force et la fragilité de la parole portée : forte parce qu’elle vient des premiers concernés : les vieux ou si vous préférez, les personnes âgées. Fragile parce qu’elle n’a pas de mandat institutionnel et ne peut produire que des effets d’influence. C’est précisément pour cela que la rencontre bordelaise prend la forme d’un dialogue pour ne pas limiter la critique à un entre-soi militant.
« Tout sauf l’Ehpad ! » : le cri unanime des premières consultations
Le socle du raisonnement du CNaV repose sur une phrase-clé, exprimée comme un slogan volontairement provocateur : « Tout sauf l’Ehpad !? ». Elle a été soumise aux participants d’une première phase de travail, organisée lors de la Semaine Bleue 2024 dans 13 villes de France. De là en est sorti un livre blanc publié en septembre 2025. Il documente ce que peuvent dire plus de 500 participants répartis en petits groupes pilotés par des animateurs locaux formés pour la circonstance.
Le profil dominant des participant(e)s est sans ambiguïté : 82 % sont des femmes, 18 % sont des hommes. L’âge moyen est de 75 ans; 20 % ont plus de 80 ans. Avec un déséquilibre toutefois : 90 % sont des CSP+ et seulement 10 % vivent en territoire rural.
Le rejet de l’EHPAD tel qu’il fonctionne est massif et homogène d’un site à l’autre. Le livre blanc recense les mots utilisés par les participants : peur, appréhension, effroi, ambiance mortifère, maltraitance, solitude, abandon, mouroir, fausse sociabilité, infantilisation, fausse sécurité, fausse médicalisation, résidents considérés comme objets de soins, emprisonnement, déshumanisation… La liste est longue.
Le groupe d’Annecy résume son propos par cette phrase choc : « Non à l’isolement, l’irrespect, l’humiliation, l’infantilisation, les mauvaises odeurs, la nourriture infecte, l’éloignement des transports en commun ». Le groupe de Lyon affirme de son côté que : « L’Ehpad n’est pas un lieu de vie, c’est un lieu d’enfermement ». celui deTulle ajoute : « On est ‘placé’ en Ehpad, comme si on était une chose ».
Seule une minorité, environ 10 % de façon homogène sur tous les sites, accepte de justifier le recours à l’EHPAD. Mais à une seule condition celle d’une « solution ultime » avant de mourir ou pour préserver les aidants de l’épuisement.
La dépossession comme système
Au-delà du registre émotionnel, ce livre blanc met au jour un phénomène structurel : la dépossession. Les participants décrivent « une somme de dépossessions » : du corps, de la maison, du linge, des capacités d’agir, de la liberté, de l’intimité, de la famille, des aptitudes… Elles ont été d’ailleurs formulée également par des résidents d’EHPAD lors d’une journée de l’association Citoyennage organisée à Rouen dans la même période.
Cette dépossession survient après une entrée en établissment qui n’a souvent rien d’un choix : la décision s’impose. Elle est le résultat cumulé de l’état de santé, de la solitude et de la pression familiale.
Les vieux eux-mêmes font un constat sévère mais lucide sur le personnel : « il fait ce qu’il peut dans un système trop contraint et qui n’a pas été pensé pour la mission qu’on lui demande ». C’est ici que la rencontre bordelaise prend tout son sens : inviter les professionnels du soin et de l’accompagnement à réagir. Ce n’est pas leur demander de se défendre, il font souvent ce qu’ils peuvent. Non, il s’agit plutôt de leur reconnaître une expertise irremplaçable pour penser l’alternative.
Une deuxième série de travaux pour dessiner l’alternative
La suite de la consultation, organisée courant avril 2025 a rassemblé près de 300 participants. Les débats se sont focalisés sur trois questions structurantes : quel type de logement ou habitat, quels personnels d’accompagnement, quel cadre économique et financier.
La méthode se revendique comme « un nouveau type de consultation citoyenne ». Sans ambition scientifique, mais avec le parti-pris assumé de la subjectivité : « cette accumulation des subjectivités et cette multiplication des intervenants […] aboutit à l’inverse à renforcer et consolider le résultat d’ensemble ». C’est une manière de répondre à la critique classique adressée aux consultations citoyennes : la subjectivité individuelle est une faiblesse. Pour autant, l’accord massif entre groupes très différents est un signal.
Axe 1 : Des maisons de 8 à 20 personnes, en cœur de cité, qui ne ressemblent pas à un hôpital
Le premier axe de discussion bordelais portera sur la localisation et l’architecture, et les préconisations du livre blanc sont précises. Les « maisons CNaV » en alternative à l’EHPAD sont conçues pour 8 à 20 habitants maximum : « 20 personnes grand max ! On ne veut plus de ces immenses salles à manger où les vieux sont ‘stockés’ » explique le groupe qui s’est réuni au Mans.
Elles prendraient place en cœur de cité ou en centre-bourg, à proximité de commerces, de transports et de services, et non en rase campagne isolée. Chaque habitant disposerait d’un logement individuel suffisamment grand pour accueillir un visiteur, avec cuisine et salle d’eau indépendantes, et la garantie absolue de ne jamais risquer l’expulsion.
Le groupe de Tulle précise cette idée : « En situation de dépendance, on est ‘assigné à résidence’, et si on trouve notre environnement laid, notre désir de vivre est gravement affecté ». Un intervenant du groupe de Lyon veut « une fenêtre sur la nature, que je puisse voir des arbres, des oiseaux ». Certains comme à Billère en Béarn parlent de la mixité générationnelle : « Je ne veux pas voir que des vieux autour de moi, être dans un ghetto de vieux ».
Le livre blanc envisage un dispositif en réseau : ce sont des maisons qui pourraient aller « par deux ou par quatre », à proximité les unes des autres. Elles pourraient avoir (ou pas) des spécificités (Alzheimer et apparentés ou non), à condition que l’ensemble ne reconstitue pas un EHPAD éclaté.
Le sujet de la mixité des dépendances est abordé frontalement : certains participants demandent une séparation entre troubles cognitifs et autres formes de dépendance, d’autres s’y opposent au nom du refus de la discrimination. Le livre blanc choisit d’en faire un sujet explicite plutôt que de le passer sous silence, et c’est une posture que la rencontre bordelaise aura à affronter : la tentation du tri par pathologie se heurte frontalement au risque de stigmatisation.
Axe 2 : Sortir de la surmédicalisation en revalorisant les métiers du « prendre soin »
Le deuxième axe est sans doute celui où la confrontation avec les professionnels sera la plus directe, et c’est tant mieux. Le constat est sévère : les participants ne veulent « ni acharnement thérapeutique, ni surmédicalisation, ni vivre dans un univers médicalisé ». Pourtant, ils demandent l’accès à tous les soins nécessaires comme n’importe quel citoyen.
Un participant du groupe d’Annecy résume l’attente : « J’attends du médecin une écoute, pas forcément des médicaments ». L’écart entre le soin voulu et le soin réel est patent. La préconisation centrale du livre blanc est de privilégier une présence humaine de type aide à la personne ( auxiliaires de vie polyvalentes et référentes ) plutôt qu’une densité de soins sur le territoire.
Cette demande est résumée par un vieux de Paris : « Le personnel le plus important quand on devient dépendant, ce sont les auxiliaires de vie beaucoup plus que le personnel soignant ». une autre de Lyon dit qu’ « Il faudrait en quelque sorte un ‘référent’ de la personne, qui détiendrait son histoire et saurait la transmettre ».
Cette proposition exige une transformation profonde des conditions de travail et de reconnaissance des métiers du care. C’est là que les binômes d’intervenants de la rencontre bordelaise auront un rôle à jouer : celui qui consiste à faire dialoguer la demande citoyenne avec l’expertise de terrain. Le livre blanc identifie lui-même les contraintes que vivent les professionnels « horaires, trajets, fatigue, salaire insuffisant »…
Il souligne le rôle primordial joué par les personnes migrantes dans ces métiers. Le groupe de Paris le formule crûment : « Monsieur le ministre, laissez-nous nos migrantes, nous avons besoin d’elles, et elles de nous ! ». Le livre blanc propose un fonctionnement en petites équipes (trois à quatre personnes qui se relaient), sous la coordination d’une cheffe d’équipe et avec un nouveau métier à inventer celui d’un « ange gardien », « un maître ou une maîtresse de maison », personne de référence garante du savoir-vivre ensemble.
Axe 3 : Le financement solidaire, point délicat de la réflexion
Le troisième axe est aussi le plus délicat, et le livre blanc ne s’en cache pas. Les réponses sur les trois hypothèses soumises ( financement privé individuel, financement public à la manière de l’assurance maladie, ou système mutualisé solidaire entre vieilles et vieux ) sont souvent décrites comme « floues et contradictoires ».
Deux points de consensus émergent néanmoins : une référence forte aux grandes valeurs collectives (solidarité, équité, confiance dans le service public) et un refus massif du modèle privé lucratif, alimenté par le souvenir des « dérives » révélées par l’affaire ORPEA.
Le groupe de Paris est explicite : « On ne veut pas d’institutions gérées par des fonds de pension cotés en bourse… ni que la vieillesse entre dans un système privé (lucratif) qui reçoit de l’argent public ». Beaucoup plaident pour un financement public de type « cinquième risque », à l’image de la Sécurité sociale : « Tout le monde devrait payer pour ce 5ème risque, les vieux comme les jeunes, comme pour la Sécu » : un point porté par Tours, Le Mans, Lyon, Toulouse, Eragny, Billère-Béarn et Paris.
Le livre blanc rappelle au passage que l’APA, allocation personnalisée d’autonomie créée en 2001 et co-financée par la CNSA et les départements, reste très insuffisante au regard des besoins. La proposition d’un système à plusieurs étages avec d’abord un plancher en dessous duquel les plus modestes seraient dispensés de cotisation. Un plafond pour que la facture dépendance ne dépasse pas le montant de la retraite est esquissée mais non tranchée.
Le groupe d’Annecy a d’ailleurs posé une question de fond : « La dépendance est de l’ordre du bien commun, comme l’hôpital ». C’est précisément ce statut de bien commun qui est en jeu à Bordeaux, et c’est pourquoi la présence de collectivités locales dans cette rencontre n’aura rien d’anecdotique.
Un mouvement qui pose les bonnes questions sans prétendre les résoudre seul
L’intérêt de la démarche CNaV tient moins aux réponses qu’à la qualité du questionnement. Les cinq messages-clés qui ressortent de l’ensemble des débats (Liberté, Indépendance, Vie relationnelle, refus de l’infantilisation, Sécurité ) sont présentés avec une lucidité remarquable dans le chapitre conclusif du livre blanc.
Le groupe de Libourne formule l’esprit du mouvement : « L’Ehpad de demain, c’est celui de nos libertés au-delà de nos dépendances ». celui de Lyon estime que « les personnels ‘aidants’ doivent recevoir une formation digne de ce nom, être payés correctement et avoir des conditions de travail décentes. Leurs professions doivent être valorisées ».
La rencontre bordelaise, si elle tient sa promesse de format (intervenants critiques en binômes, dialogue véritable avec la salle ) pourrait servir de laboratoire local. Il s’agira alors de passer du constat à l’expérimentation, sans attendre que l’État seul s’empare du sujet. C’est aussi le sens de la méthode CNaV revendiquée par le mouvement : penser et agir à l’échelle de la cité.
Le 8 octobre prochain, la discussion au Marché des douves à Bordeaux ne sera ni une opération de communication ni un salon de plus.
Trois axes de discussion structureront la rencontre : la localisation et l’architecture des lieux de vie, l’accompagnement personnalisé selon les besoins et les choix des personnes pour sortir de la surmédicalisation et de la surprotection, et le financement solidaire.
Le format retenu ( binômes d’intervenants critiques suivis d’une trentaine de minutes d’échange avec le public ) vise à élaborer une parole collective : adhérents, professionnels du sanitaire, du social et du médico-social, chercheurs, collectivités locales et aidants sont invités à faire remonter leurs positions. L’objectif affiché, modeste mais précis, est d’amorcer une réflexion pouvant aboutir à des expérimentations concrètes sur les territoires.
Elle dira si l’aspiration massive portée par 800 participantes et participants en 2024-2025 peut se transformer en projets concrets. Que ce soit à l’échelle d’un quartier ou d’un centre-bourg, en mobilisant celles et ceux qui détiennent la capacité de la rendre opérationnelle.
L’enjeu n’est pas mince : réinventer, depuis la base, ce que devrait être un lieu de vie pour celles et ceux qui ont porté et portent encore notre société. Si vous habitez à Bordeaux et ses environs et que ce sujet vous intéresse, n’hésitez à pas à vous rendre le 8 octobre 2026, à 13h30, au Marché des douves à Bordeaux. Vous y serez bien accueilli(e) !
Sources :
Lire aussi :
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Photo en une : capture d’écran de la Vidéo LMTV Sarthe. Le CNaV : pour et avec les Vieux !


