Il y a des chiffres qui dérangent et des mots qui s’installent, insidieux, dans le débat public. D’un côté, des expulsions massives de bidonvilles, campements ou squats avec 1.240 opérations et 77.000 personnes concernées en 2025. De l’autre, une candidate à la présidentielle qui promet de « réserver les APL et les HLM aux Français » et d’abroger la loi SRU.
Entre ces deux scènes, un même décor : la crise du logement devient le terrain de jeu préféré des surenchères identitaires et des bricolages gestionnaires. À côté, dans le champ du travail social, la partition est étrangement similaire : sur la protection de l’enfance, les EHPAD, les dispositifs de signalement, ce sont les droits fondamentaux qui se retrouvent relégués derrière des logiques de flux et de gestion budgétaire.
Et puis il y a le RSA, devenu terrain d’expérimentation pour un travail gratuit sous couvert « d’insertion ». Le top du n’importe quoi nous vient cette semaine d’Ardèche. Avec un président de conseil départemental qui carrément invente des chiffres pour justifier l’obligation de « 15 heures d’activité hebdomadaire » (non rémunérées, évidemment).
Dans le Finistère, un autre président de département est relaxé après des accusations de « harcèlement moral institutionnel » envers des allocataires. Pour autant le Défenseur des droits maintient son enquête. Le message envoyé aux plus pauvres est clair : l’aide se mérite, la pauvreté est suspecte.
Au fond, cette revue de presse raconte une même histoire : celle d’un pays où la solidarité est proclamée dans les discours, mais externalisée aux villes, aux associations, aux travailleurs sociaux… Tout en étant enserrée dans des dispositifs toujours plus contraignants et sélectifs avec des discours sur la fraude toujours aussi stigmatisants. Entrons dans les détails…
Logement : priorité nationale en haut, encadrement des loyers en bas
Face à la crise du logement, deux récits se superposent et se contredisent.
D’un côté, le récit porté par Marine Le Pen dans son intervention reprise par France Info. Le logement devient un « grand chantier » de son éventuel quinquennat. Elle y expose plusieurs mesures : réserver les APL et les HLM aux Français, abroger la loi SRU qui impose des quotas de logements sociaux, rompre avec une politique de mixité sociale jugée « idéologique ». Derrière la promesse de « priorité nationale », c’est une autre priorité qui se dessine : trier les publics, opposer les « Français » aux autres, mettre la solidarité conditionnelle au statut et non au besoin.
- Marine Le Pen candidate du RN à la présidentielle 2027 détaille une série de propositions sur le logement qui sera un des grands chantiers de son quinquennat si elle est élue | France Info
- Logement social : la loi SRU déjà fragilisée dans le viseur de Marine Le Pen | Le Monde
Ce n’est pas du goût de Manuel Domergue, le directeur des études de la Fondation pour le Logement. Pour lui, sans surprise, Marine Le Pen dit n’importe quoi :
🚮 Elle veut sauvegarder les terres agricoles tout en supprimant les règles du ZAN (Zéro artificialisation nette) qui visent à… sauvegarder les terres agricoles.
🚮 Elle veut des logements moins chers mais propose de supprimer la loi SRU, qui prévoit 20 à 25 % de logements sociaux dans les villes tendues.
🚮 Elle veut moins de passoires et bouilloires énergétiques mais souhaite supprimer les normes de performance énergétique.
🚮 Elle veut plus de logements mais elle veut supprimer l’immigration qui fait pourtant largement tourner le BTP.
Seul élément cohérent in fine écrit-il : « elle est foncièrement raciste et propose donc de supprimer les aides sociales et le logement social aux étrangers. »

À l’autre bout du spectre, Paris et dix autres villes françaises ( Lyon, Bordeaux, Grenoble, Montpellier, Lille…) s’allient pour demander la pérennisation de l’encadrement des loyers. Les municipalités, directement confrontées aux loyers qui s’envolent et aux files d’attente pour accéder à un logement abordable, réclament que ce dispositif expérimental et fragile devienne durable et étendu. Leur message est simple : sans régulation minimale des prix, ni la construction ni les dispositifs d’aides ne suffiront à empêcher la bascule dans la précarité.
Entre la « priorité nationale » d’un côté et l’encadrement des loyers de l’autre, se glisse le réel. Selon la Banque des territoires, les charges des logements sociaux ont augmenté de 24 % en cinq ans : énergie, eau, taxes… Une hausse qui pèse sur les budgets des ménages modestes, déjà fragilisés par les coûts du quotidien. Dans un autre article, l’organisme rappelle qu’en 2021, deux millions deux cent mille ménages consacraient plus d’un mois de revenus annuels au seul logement, signe d’une insécurité budgétaire durable.
Et puis il y a ces 1.240 opérations d’expulsion en 2025 : bidonvilles, squats, campements, souvent sans solution de relogement pérenne. La politique de l’expulsion, qui se veut « rétablissement de l’ordre », se traduit par une dispersion des personnes, un déplacement des problèmes plutôt qu’une résolution.
- Les expulsions de squats se font de plus en plus sans cadre légal | Le Media Social
- Dans le logement social, les charges ont bondi de 24 % en cinq ans | Banque des Territoires
- Expulsions : 1 240 opérations et 77 000 personnes touchées en France en 2025 | Banque des Territoires
- En 2021, 2,2 millions de ménages en France dépensaient plus d’un mois de leurs revenus annuels en… | Banque des Territoires
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RSA : quand l’insertion se transforme en travail gratuit sous contrôle
Sur le front du revenu de solidarité active (RSA), deux affaires départementales racontent, à leur manière, la même dérive.
En Ardèche, Michel Abhervé décrit, sur dans son blog, l’initiative d’un président de conseil départemental qui va jusqu’à inventer des chiffres pour faire travailler des allocataires du RSA. Objectif affiché : conditionner le versement de la prestation à 15 heures hebdomadaires d’« activité », censées favoriser l’insertion. Ce n’est pas nouveau, c’est dans la loi. Problème : les chiffres mobilisés pour justifier le dispositif sont totalement inexacts.
Pour l’élu, « Il y a du boulot, 33.000 offres d’emplois dans le département dont les 2/3 en CDI, l’idée c’est de faire matcher tout ce beau monde ». Oui mais voilà, il n’y a qu’entre 1.400 et 3.500 offres d’emploi disponibles en Ardèche, selon les plateformes de recrutement Indeed, dix fois moins pour l’estimation la plus haute que l’affirmation de cet élu hors sol.
Pour preuve, France Travail propose ne propose que 2.891 offres, dont un certain nombre sont en double, triple… L’enquête BMO de France Travail qui recense les intentions d’embauche en recense 680 pour l’Ardèche et seulement 360, si on enlève les emplois saisonniers ! on est bien loin des 33.000 annoncés par ce président LR qui aurait besoin d’aller faire un stage à France Travail.
- En Ardèche, un président de conseil départemental qui invente des chiffres pour faire travailler gratuitement les bénéficiaires du RSA | Alternatives Économiques (blog)
- Ardèche : les bénéficiaires du département doivent travailler 15 heures par semaine pour toucher leurs indemnités | ICI Auvergne Rhône Alpes
Dans le Finistère, Actu.fr raconte une autre histoire qui a déjà défrayé les chroniques : celle d’un président de conseil départemental poursuivi pour « harcèlement moral institutionnel » envers des allocataires du RSA. Il a été relaxé par la justice, mais ses pratiques (et celles de son DG) restent dans le viseur du Défenseur des droits. Il s’agit, là encore, de contrôles renforcés, de convocations répétées, de menaces et de suspension d’allocations, qui installent un climat de suspicion permanente. Au point que certains allocataires vont mal (tout comme des travailleurs sociaux qui les accompagnent).
Si Maël de Calan et Romain Chantelot ont été relaxés, ils ont été déboutés de leurs demandes civiles visant les parties civiles et les organisations syndicales qui soutenaient ces allocataires dont des agriculteurs en galère. L’Le président du Département demandait notamment que la procédure soit qualifiée d’abusive et réclamaient 10.000 euros. Aucune partie civile ni organisation syndicale n’a été condamnée à verser des dommages et intérêts pour procédure abusive. Le tribunal n’a pas davantage ordonné le remboursement de leurs frais d’avocat.
La Confédération paysanne engagée sur ce sujet avec la CGT y voit un élément important : si le tribunal n’a pas retenu l’infraction de harcèlement moral institutionnel, il n’a pas non plus considéré la démarche des allocataires et des syndicats comme abusive. Une affaire à suivre donc puisque le défenseur des droits est sur ce dossier
- RSA dans le Finistère : après la relaxe, le Défenseur des droits maintient le dossier ouvert | Actu.fr
- RSA dans le Finistère : une décision qui ne clôt pas le débat | Le Media Social
À ces récits locaux répond, en arrière-plan, le débat national sur la conditionnalité du RSA. Nous sommes dans une logique où l’on cherche moins à garantir des droits qu’à filtrer et contraindre celles et ceux qui les exercent. Cette approche nourrit le discours implicite suivant lequel les allocataires seraient par défaut suspects, à contrôler, à « activer ».
Pour les professionnels de l’insertion et du travail social, l’injonction devient paradoxale : accompagner les personnes vers l’emploi et l’autonomie, tout en participant à des dispositifs qui risquent de les sanctionner et de les mettre en demeure d’être « méritants ». Le temps passé à remplir des grilles, à vérifier des présences, à justifier des absences, grignote celui de l’écoute, du soutien, du travail de lien.
Cette politique du RSA révèle une tendance lourde : la solidarité n’est plus seulement conditionnée aux ressources, elle l’est de plus en plus aux comportements. On ne se contente plus de vérifier qu’on est pauvre ; on vérifie aussi qu’on est pauvre « comme il faut », c’est-à-dire conforme aux attentes des institutions.
Protection de l’enfance et EHPAD : droits fondamentaux sous tension
Pendant que le logement et le RSA alimentent le débat politique, la protection de l’enfance et la prise en charge des personnes âgées en EHPAD poursuivent, elles aussi, leur crise silencieuse.
En Charente, le journal « la Charente Libre » sonne l’alarme : Quarante enfants, identifiés comme nécessitant un placement, restent en attente faute de places et de moyens. Les professionnels de l’Aide sociale à l’enfance, les magistrats, les associations, tirent la sonnette d’alarme : la protection proclamée dans les textes ne suit pas dans les actes. Le droit d’être protégé ne devrait pas dépendre de la disponibilité de lits, et pourtant c’est exactement ce qui se joue.
Avec les personnes âgées, dans certains EHPAD, la situation tout aussi préoccupante. Les effectifs insuffisants fragilisent la capacité des établissements à garantir des droits pourtant fondamentaux : respect de la dignité, intimité, liberté d’aller et venir, accès aux soins.
« Dans une lettre datée du 28 août et rendue publique le 8 septembre dernier, le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe presse la France d’accélérer la transformation de ses établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD). Michael O’Flaherty ne fait pas des conditions de travail un nouveau droit fondamental. Il établit en revanche un lien direct entre les moyens accordés aux professionnels et la capacité des établissements à garantir effectivement la dignité, l’autonomie et les droits des résidents
Dans ces deux univers, les mêmes lignes de fracture apparaissent : le droit à la protection, à la dignité, à un accompagnement de qualité dépend, en pratique, du nombre de professionnels présents, de leur formation, de leurs conditions de travail. Les textes sont clairs ; la réalité l’est moins.
Signalements, article 40 : quand protéger se heurte à la pratique de dénonciation
Une autre tension se niche dans le champ du signalement des violences, particulièrement lorsqu’elles concernent des enfants.
Sur Protections-critiques.org, un article de Laurent Puech attirera votre attention : l’ancien président de l’ANAS analyse finement l’usage de l’article 40 du Code de procédure pénale, qui oblige tout fonctionnaire informé d’un crime ou d’un délit à en aviser le procureur de la République. Dans le champ social, cela signifie que le « signalement » de faits de maltraitance ou de violences, réalisé au nom de la protection, peut prendre de plus en plus la forme d’une dénonciation pénale, avec toutes les implications que cela comporte pour la relation de confiance entre professionnels, familles, usagers.
Or, il faut bien le comprendre, l’article 40 ne parle ni de danger, ni de victime, ni de protection. Le procureur de la République n’est pas une autorité administrative de protection sociale. Il est là pour engager des poursuites. Une personne ne parle pas à son assistant.e social.e comme elle parle à un policier. Cette différence est essentielle. Laurent Puech le rappelle avec force : « Le travailleur social n’est pas un auxiliaire général de la répression pénale ». Il faut donc en tirer les conséquences. Finalement, écrit-il, l’article 40 n’est que le symptôme d’un tournant sécuritaire du travail social. Et l’on peut agir autrement fort heureusement.
Les services publics numériques « à la ramasse »
Sur son blog Mediapart, le collectif Changer de cap nous dit crûment que l’hôpital piraté se fout de la charité ». Il est rappelé qu’officiellement, 678.000 contribuables, particuliers et professionnels, sont concernés par une intrusion dans les systèmes d’information de la DGFIP (les impôts). Leurs données personnelles sont vendues par les hackers de ZeroBytes qui, cerise sur le gâteau du feuilleton médiatique, acceptent de répondre aux questions de quelques journalistes. Bon, ils ont été attrapés depuis, l’honneur est sauf, sauf que les données ont été vendues à on se sait qui.
Mais ce n’est pas tout ! 11,7 millions de personnes ont vu leurs données personnelles aspirées lors du piratage de l’ANTS (Agence nationale des titres sécurisés). N’oublions pas le million deux cent mille personnes concernées par la fuite de données, y compris les IBAN, de Ficoba, le fichier national des comptes bancaires. Le pompon est sans doute au ministère de l’Éducation Nationale.
Le piratage revendiqué dans ce ministère porte sur 4,35 millions d’agents, 1,22 million d’élèves. Il est survenu le 17 août… silence, c’est les vacances. Piratage aussi d’une base de données du réseau France Services en juin… silence. De Campus France en avril, du CROUS, du ministère de l’Éducation nationale (encore), de l’ANCT (Agence nationale de la cohésion des territoires) en mars, de la base des déclarations préalables à l’embauche de l’URSSAF en janvier…
Le constat est clair : la France détient le titre peu convoité de championne d’Europe du vol de données personnelles. Elle se classe tout aussi peu glorieusement seconde au niveau mondial, derrière les États-Unis. Cerise sur le gateau, la Commission européenne a intenté une action contre la France devant la Cour de justice de l’Union européenne le 8 juillet dernier pour défaut de transposition des règles en matière de cybersécurité. Ce n’est pas glorieux tout ça, mais chut ! Il ne faut pas en parler.
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