Auteur d’un livre sur les idées reçues concernant l’Aide sociale à l’enfance, je ne pouvais que me précipiter sur cet ouvrage quand je l’ai découvert tardivement. J’y ai retrouvé la déconstruction de ces amalgames si fréquents entre les légitimes émotions ressenties par des enfants placés, des faits historiques trop souvent déformés, tronqués ou généralisés et le traditionnel ASE-bashing.

Ce sont quatre universitaires : un géographe, historien et sociologue qui ouvrent ici le dossier d’un sujet particulièrement sensible qui a ému à plusieurs reprises l’opinion publique. L’Assemblée nationale s’en est même saisie, votant en 2014 une résolution mémorielle. En 2018, une commission d’experts a rendu un rapport de 690 pages. Cette source riche d’une multitude d’informations est largement utilisée dans ce petit livre pour (r)établir les faits.
De quoi s‘agit-il ? De la transplantation de mineurs relevant de la protection de l’enfance depuis la Réunion vers la France entre 1963 et 1983. Beaucoup de choses ont été dites sur cet épisode peu glorieux de l’ancienne DDASS. Du vrai qu’il faut reconnaître. Du faux qu’il faut dénoncer. De la confusion qu’il faut clarifier. Ce que font les auteurs, en refusant d’endosser tant la robe de procureur que celle d’avocat et de laisser la parole aux seuls démagogues et opportunistes.
Oui, arracher un mineur de sa région d’origine constitue toujours un traumatisme. Surtout quand c’est pour le confronter à un choc culturel, climatique, physique et psychologique traumatisant. Mais cette pratique n’a rien de spécifique à La Réunion. Entre 1860 et 1940, l’Assistance publique de Paris transféra 250 000 enfants dans les campagnes françaises. Cette politique malsaine perdura dans l’Hexagone dans les décennies suivantes, même si c’est dans une moindre proportion.
Non, ces déplacements ne concernèrent pas que les enfants de la DDASS. Les 2015 mineurs concernés ne représentent que 6,3 % de la masse de jeunes de moins de 20 ans qui vinrent s’installer en métropole, pendant 20 ans. Cette vague massive de déplacements correspond à une politique délibérée de l’État qui tenta de répondre au décalage entre le poids démographique et la misère héritée de la colonisation qui frappait alors très durement l’île. Elle ne visa donc pas en particulier les mineurs placés.
Oui, la France a alors besoin de bras pour son économie. Et elle a fait appel massivement, après-guerre, aux Italiens, aux Polonais, aux Espagnols. Mais la part des Réunionnais est restée des plus marginales dans cette contribution apportée à la reconstruction : sur 20 ans, 75 500 d’entre eux sont arrivés en métropole en comparaison avec les près de 4 millions d’immigrés présents en 1975. Les mineurs de la DDASS déplacés avaient moins de 6 ans pour 30% et entre 6 et 15 ans pour 49% des autres. Un peu jeune pour travailler !
Non, les « enfants de la Creuse » n’ont pas été transplantés pour « repeupler nos campagnes ». D’abord, parce qu’ils ne sont pas allés prioritairement dans la Creuse qui n’en a reçu que 10%. Ils ont été répartis dans 83 départements aussi bien ruraux qu’urbains. Ensuite, parce que leur destination a plus dépendu des capacités locales à offrir des places de famille d’accueil, de foyers, chez des artisans ou des paysans que de leur niveau de peuplement. Enfin, parce que leur nombre modeste (2 015) aurait bien eu du mal à remplir cette mission !
Oui, les informations données aux familles ont souvent été trompeuses. Ce qui leur fut présenté, c’est un « séjour », sans que ne soit jamais précisé qu’il était sans retour. Avec, en outre, des promesses d’un avenir mirifique. Cette duperie est la marque d’une époque qui méprise et déconsidère systématiquement le milieu parental perçu comme toxique dont il fallait extirper les enfants, au prix des pires mensonges. Mais cela avait lieu tout autant en métropole qu’à La Réunion.
Non, ce n’est pas principalement des enfants vivant paisiblement en famille qui furent transplantés. Ceux-là, au nombre de 31 797, furent incités souvent avec leurs parents à gagner la métropole. Ce fut la réponse politique trouvée par l’État à l’impossibilité d’alors de leur proposer un emploi. Pour ce qui est des mineurs de la DDASS transplantés, ce sont pour l’essentiel des mineurs orphelins ou victimes de carence affective, de maltraitance, de dysfonctionnements éducatifs qui étaient bien loin de vivre une sécurité affective dans leur milieu d’origine dont ils avaient été séparés.
Oui, un certain nombre d’entre eux ont vécu des conditions de surexploitation, en arrivant en métropole. Main-d’œuvre agricole gratuite, vêtements fournis par l’administration habillant les enfants des familles qui les hébergeaient en outre dans des conditions indignes, éducation à la dure etc. Mais cela n’a en rien été spécifique aux enfants de La Réunion. Ce régime a malheureusement concerné, aussi, bien des enfants métropolitains placés.
Trois ultimes légendes sont démenties par ce livre. Pour l’avoir ensuite soutenue, ce n’est pas Michel Debré qui fut à l’initiative de cette politique : quand elle est décidée par l’administration, il n’est plus premier ministre et n’est pas encore député de La Réunion. Les archives n’ont pas été délibérément brûlées : l’incendie dans les locaux parisien de la DASS en 1966, survient 12 ans avant la loi de 1978 autorisant les familles à les consulter. Il n’y a donc aucun complot pour les empêcher de le faire. Quant à la séparation des fratries lors des placements (41% ont plus de 5 membres), elle fut d’autant moins délibérée que le problème reste récurrent encore aujourd’hui pour tous les frères et sœurs placés.
Le transfert des Réunionnais vers la métropole a décru spectaculairement au début de la décennie 1980. Celle des enfants de la DASS aussi. Le ralentissement s’est fait parallèlement pour les uns et pour les autres : 3 485/18 (1981), 2 930/12 (1982), 540/6 (1983). Ce changement de politique épouse le rythme des investissements publics et d’équipement dans l’île … et la création sur place d’établissements d’accueil pour les enfants placés.
Au final, une migration contrainte sans le consentement ni des mineurs ni de leur famille, une perte de repères et le vécu de discriminations à leur arrivée ont provoqué, pour beaucoup des transférés, une souffrance qui les poursuit encore. Ils sont une centaine à s’être regroupés dans quatre associations pour préserver la mémoire de leurs épreuves et réclamer réparation. Ils sont légitimes à le faire. Mais, il ne faudrait pas oublier d’autres qui ont réussi à dépasser leurs traumatismes ou ont eu la chance d’être accueillis dans de bien meilleures conditions, réussissant malgré tout leur vie adulte.
L’insupportable violence physique et psychologique imposée à trop d’enfants de La Réunion ne doit ni être généralisée à tous, ni être considérée comme leur étant spécifique. Elle n’aurait concerné qu’un seul, cela resterait inacceptable et condamnable. Mais il n’y a eu ni volonté de déporter des enfants noirs, ni intention esclavagiste de fournir de la main d’œuvre à bon marché, ni de les couper de leurs racines ou de leur culture. Ce fut la conséquence d’une politique malsaine d’éloignement du milieu familial, mais banale à l’époque.
Ces terribles épreuves qui ont été imposées à ces enfants par une DDASS qui avait mission de les protéger, doivent nous mobiliser. Il nous faut veiller, par respect pour ce qu’ils ont vécu à ce que cela ne se reproduise jamais plus. Malheureusement, dans l’état de déliquescence actuelle de la protection de l’enfance dans notre pays, il est à craindre que les fantômes de la maltraitance institutionnelle des années 50/60/70 ne se réveillent.
Les enfants de la Creuse. Idées reçue sur la transplantation des mineurs de la Réunion en France, Wilfried Bertile, Posper Eve, Gille Gauvin, Philippe Vitale, Éd. Cavalier bleu, 2022, 135 p.
- Les enfants de la Creuse. Idées reçue sur la transplantation des mineurs de la Réunion en France, Wilfried Bertile, Posper Eve, Gille Gauvin, Philippe Vitale, Éd. Cavalier bleu, 2022, 135 p.
Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »
Il est signé Jacques Trémintin
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Photo : capture d’écran vidéo « L’INA éclaire l’actu ». « Enfants de la Creuse » : 2 000 mineurs de La Réunion déplacés de force dans l’Hexagone


