Après avoir interrogé les usages professionnels de l’intelligence artificielle générative dans l’exercice quotidien du travail social, le LaborIA poursuit son exploration en amont, là où se construisent les futurs professionnels. Le troisième livret de l’étude menée en partenariat avec la Direction générale de la Cohésion sociale (DGCS) s’attache à une question qui engage directement l’avenir du secteur : comment les instituts de formation, les formateurs et les étudiants eux-mêmes se positionnent-ils face à l’irruption de ces outils dans les cursus ?

Juana Torres-Sierpe, sociologue du travail et chercheuse au LaborIA, en présente les enseignements dans une intervention vidéo dont le contenu mérite qu’on s’y arrête avec attention. En effet, son intervention révèle les tensions et les équilibres que le secteur cherche à construire.
La méthode retenue donne à cette étude une solidité particulière : soixante entretiens anonymes ont été menés au sein de plusieurs instituts régionaux du travail social (IRTS). Des responsables d’établissement, des responsables pédagogiques, des formateurs et des étudiants y ont participé. Cette diversité des points de vue recueillis permet de saisir non pas un discours unique et homogène, mais bien la pluralité des positionnements qui traversent aujourd’hui la formation initiale. Et c’est en cela que c’est particulièrement intéressant.
Quatre thématiques, un même ancrage professionnel
Une analyse lexico-grammaticale des entretiens a permis de dégager quatre grandes thématiques. La première concerne les trajectoires des acteurs, c’est-à-dire, comme le précise la chercheuse, la manière de « comprendre depuis quelle expérience ils se positionnent face à l’IA dans la formation ». La deuxième porte sur les usages concrets de ces systèmes, qui « restent dans la plupart des cas informels ». La troisième renvoie aux « spécificités humaines du travail social » et aux compétences considérées comme devant impérativement rester humaines. La quatrième, enfin, concerne l’intégration de l’IA générative dans les formations elles-mêmes — et c’est elle, avec la troisième, qui constitue « le noyau principal des discours analysés ».
Il est à noter que d’emblée les répondants ancrent systématiquement leur discours dans les fondamentaux du métier. Les nuages de mots font apparaître des termes comme « accompagnement, lien ou social qui renvoient au cœur de métier ». tous ou presque décrivent le travail social, selon les mots de la chercheuse, « comme une activité fondée sur la relation humaine, l’accompagnement de personnes et un cadre institutionnel spécifique ». C’est depuis cet ancrage, précise-t-elle, que les acteurs se positionnent face à l’IA, « généralement perçue comme un appui sur certaines tâches sans remettre pour autant en cause la centralité de la relation dans le métier ».
L’écriture professionnelle, terrain sensible des usages
La deuxième thématique, consacrée aux usages concrets, révèle que les discours s’organisent « principalement autour de l’écriture, de la rédaction et de l’utilisation des IA pour rechercher, reformuler ou produire des textes ». Ce constat n’est pas anodin : Juana Torres-Sierpe nous rappelle et souligne que « l’écriture professionnelle occupe une place centrale dans le travail social » et que, au-delà de la simple production de documents, elle « participe à l’apprentissage de l’analyse, de la réflexivité et aussi à la compétence de discerner ».
C’est précisément parce que l’écriture porte cette fonction formatrice que les acteurs interrogés adoptent une position nuancée : l’IA peut « constituer un appui pour restructurer les idées, reformuler ou faciliter la rédaction mais elle ne peut pas se substituer à cet apprentissage ». Les formateurs cherchent à maintenir un équilibre qui consiste à accepter l’outil sans jamais le laisser se substituer au processus d’apprentissage qu’il pourrait court-circuiter. Les discours témoignent d’ailleurs d’une « acceptation croissante de ces outils accompagnée d’un besoin d’encadrement », ChatGPT apparaissant comme « l’outil plus utilisé », ce qui, à mon avis est vraiment problématique.
Ce qui doit rester humain
La troisième thématique est consacrée aux spécificités humaines du travail social. Elle met en évidence deux ensembles de préoccupations qui sont distincts tout en étant liés. D’un côté, les dimensions humaines et réflexives du métier, avec l’importance de l’esprit critique, de l’observation, de la relation et du discernement . De l’autre, des enjeux plus « socio-éthiques touchant » relatifs aux données sensibles, à la délégation de certaines tâches et au gain de temps.
La chercheuse insiste sur un point qui mérite d’être souligné pour tous ceux qui suivent ces questions depuis le terrain : les acteurs ne rejettent pas nécessairement l’IA mais ils insistent sur la nécessité de préserver ce qui relève du travail humain : à savoir « la réflexion, l’analyse, la contextualisation et le lien avec les personnes accompagnées ». Cette exigence s’accompagne d’une conviction pédagogique forte : il s’agit de « former les étudiants à un usage critique de l’IA sans déléguer pour autant à l’outil les compétences centrales du métier ».
Un aspect de l’analyse retient particulièrement l’attention, car il touche à une question que l’on retrouve dans de nombreux secteurs professionnels confrontés à l’IA : celle du gain de temps. Juana Torres-Sierpe rappelle que la promesse du gain de temps reste ambivalente. Elle pourrait libérer du temps pour la relation ou la réflexion mais elle pourrait aussi renforcer des logiques d’intensification du travail. Cette ambivalence, loin d’être un détail, pose une question de fond sur les conditions de travail et sur les usages réels que les institutions feront de ce temps prétendument libéré. Je me permets de rappeler que c’est le même argument – le gain de temps – qui avait été mis en avant avec l’arrivée des logiciels métiers à la fin au début des années 2000.
Une intégration pensée, non subie
La quatrième thématique, la plus présente dans les discours analysés, porte sur l’intégration concrète de l’IA générative dans les formations. Quatre sous-classes s’en dégagent :
- les usages et expérimentations pédagogiques,
- les enjeux socio-professionnels et positionnements des acteurs,
- les modalités d’intégration dans les cursus de formation,
- et enfin l’encadrement et la régulation des usages.
Le constat général qui s’en dégage mérite d’être cité intégralement tant il pose clairement les termes du débat : « les résultats montrent que les acteurs de la formation ne se positionnent généralement pas dans une logique de rejet de l’IA. Celle-ci est déjà perçue comme une réalité présente dans les usages des étudiants dans certains contextes professionnels et plus largement dans la société. La question devient donc moins celle de son acceptation que celle des conditions de son intégration dans la formation. » Voilà qui a le mérite d’être calir. La vague d l’IA est là. Il faut en prendre acte et faire avec de la façon la plus intelligente possible dans le domaine de la pédagogie.
Ce déplacement du débat qui va de l’acceptation vers les conditions d’intégration change profondément la nature des discussions dans les instituts de formation. Il ne s’agit plus de savoir s’il faut ou non introduire l’IA, mais comment le faire sans trahir les fondamentaux du métier. La chercheuse observe cependant des « situations très contrastées entre établissements » : certains ont déjà engagé des expérimentations, développé des modules ou mis en place des actions de sensibilisation, tandis que d’autres sont dans une phase de réflexion. Cette hétérogénéité, loin d’être un signe de désorganisation, traduit peut-être simplement la diversité des rythmes propres à chaque établissement face à une transformation qui ne se décrète pas de manière uniforme.
Cette intégration, précise Juana Torres-Sierpe, « est principalement pensée à partir des fondements du travail social et des compétences jugées essentielles à préserver ». Les débats qui traversent les établissements portent ainsi sur les contenus enseignés, les enjeux éthiques, les évolutions possibles des métiers et les modalités d’accompagnement des étudiants. Et c’est un choix de méthode pédagogique qui se dessine clairement : les acteurs « privilégient davantage la sensibilisation, l’expérimentation et le développement de l’esprit critique que l’interdiction ou le refus de la technologie ». Je pense qu’il en est de même dans d’autres domaines de formation.
Des recommandations qui invitent à la vigilance
Certaines d’entre-elles sont directement issues des résultats de l’étude. Elles méritent une lecture attentive de la part de tous ceux qui pilotent aujourd’hui des formations au travail social.
- La première touche à une question d’équité trop souvent négligée dans les discours technophiles : les étudiants ne débutent pas tous en formation avec les mêmes ressources, notamment en matière de compétences numériques . Cela invite, selon la chercheuse, à prendre en compte certaines inégalités préexistantes avant de généraliser les dispositifs de formation à l’IA. Voilà un rappel salutaire particulièrement bien vu ! L’introduction de nouveaux outils ne se fait jamais sur un terrain neutre, mais reproduit ou accentue parfois des inégalités déjà présentes.
- La deuxième recommandation réaffirme la centralité de l’écriture comme compétence fondatrice des pratiques de travail social. Cette écriture participe au développement de l’analyse, de la réflexivité et de l’empathie dans un cadre professionnel .
- La troisième insiste sur l’esprit critique. C’est une compétence fondamentale du métier. Elle est rendue d’autant plus important face aux productions de l’intelligence artificielle générative. (Ne serait-ce que pour savoir faire face à l’avalanche de fausses informations, fausses citations etc.
- Enfin, la chercheuse rappelle que la littérature met en évidence plusieurs mésusages de l’IA liés à l’interprétation des contenus, aux fausses références, sans oublier le plagiat. Cette réalité doit nous alerter sur l’importance d’accompagner les étudiants vers des usages critiques, éclairés et responsables.
Ce troisième livret du LaborIA dessine ainsi un paysage de la formation au travail social qui n’est ni dans le déni ni dans l’adoption béate de l’intelligence artificielle. Il révèle des professionnels de la pédagogie qui cherchent, avec les moyens et le temps dont ils disposent, à intégrer ces outils sans perdre de vue ce qui constitue le cœur battant de leur métier : l’accompagnement humain et la relation, l’écriture comme processus réflexif, et l’esprit critique.
Reste à savoir si les institutions continueront d’accepter cette approche pédagogique qui invite à l’esprit critique et à la réflexivité. Certaines d’entre-elles cherchent à recruter de « bons petits soldats » prếts à obéir aux consignes. Elles n’apprécient pas toujours que les travailleurs sociaux interrogent leurs pratiques et cherchent à donner sens à leurs actions bien que cela soit essentiel.
C’est pourquoi il serait intéressant que le LaborIA puisse se pencher sur les attentes des employeurs et leurs choix de mettre ou pas, des IA génératives à disposition de leurs agents.
Source :
- Juana Torres-Sierpe, intervention vidéo « Comment les différents acteurs de la formation au travail social se positionnent-ils vis-à-vis de l’introduction de l’IA ? | LaborIA
- Pour en savoir plus sur le LaborIA : laboria.ai


