Les éditions Anamosa ont publié 33 opus d’une collection de livres courts et incisifs qui s’emparent à chaque fois d’un mot différent pour le passer au crible du sens critique. Tout l’été cette rubrique en présente quelques-uns. Aujourd’hui : « Mérite »
Le mérite auquel on rajoute complaisamment le qualificatif de « républicain » est fréquemment utilisé comme étalon du parcours et des capacités de chaque individu. C’est l’un des discours centraux qui circulent sur le sens de la justice. Chacun étant récompensé pour ses efforts, les injustices sociales s’en trouvent justifiées car essentialisées : elles ne feraient que refléter les valeurs individuelles.
C’est sans compter sur les capitaux économiques (revenus, patrimoine, fortune …) et sociaux (famille réseau, interconnaissances) qui pèsent lourdement sur la distribution sociale. Croire que les individus détiendraient le pouvoir magique, du fait de leurs seuls talents, de se libérer des déterminismes à l’œuvre et des inégalités récurrentes relève de la pure fiction.
Cette notion de mérite fondée sur le travail n’est en réalité qu’une morale laïcisée. Celle qui s’inscrit dans le prolongement de la religion chrétienne prônant le salut de l’âme par la réalisation de bonnes actions. L’affirmation d’un classement mesurable et objectivable en fonction du mérite et du travail réalisé n’est qu’une illusion trompeuse.
L’auteur illustre son propos en reprenant à son compte différentes études historiques. En commençant par l’histoire de l’école en Nouvelle Calédonie, tout au long de ce XXème siècle qui valorisait tant le mérite républicain. Le pouvoir colonial réserva les examens aux colons sur la base de la race et n’eut de cesse que de corriger les défauts des enfants autochtones considérés comme « naturellement immoraux » (!)
Ou encore, l’École nationale d’administration qui, lors de sa création en 1945, excluait par principe les femmes. Puis cette pépinière fournissant toute la haute administration adopta la standardisation des résultats scolaires comme critère de sélection. Avant que dans les années 1980, ce ne soit le potentiel des candidats qui soit évalué. Aujourd’hui, ce sont des algorithmes qui décident de l’admission !
Les critères du mérite évoluent donc bien selon les époques et leurs représentations. Sous l’effet du néo-libéralisme, l’individu est censé être devenu aujourd’hui l’entrepreneur de lui-même. Il doit se montrer mobile, flexible, faire preuve d’initiative et montrer un certain goût du risque. C’est à l’aune de ces indices que sa valeur est démontrée.
Dorénavant, chacun est responsable de son adaptabilité et de ses performances. D’où le recours au coaching, aux activités extra-scolaires et autres cours particuliers. Ce qui n’empêche pas, selon l’INSEE, que 83 % des enfants de cadres obtiennent un diplôme de l’enseignement supérieur, contre 37 % des enfants d’ouvriers.
Il est difficilement tenable d’affirmer que la destinée sociale de chaque individu tient à ses qualités intrinsèques plus qu’à son appartenance à un milieu aisé ou modeste. Le prétendue mérite républicain apparaît donc surtout comme une justification permettant de légitimer les mêmes rapports de pouvoir et de domination qui ne font que se reproduire de génération en génération.
- Mérite, Annabelle Allouch, Éd. Anamosa, 2021, 109 p.
Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »
Il est signé Jacques Trémintin
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Photo : l’autrice Anabelle Allouch. Crédit photo : Jérôme Panconi.


