Protection de l’enfance : les chiffres du déni

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351.500 enfants. C’est le nombre de mineurs suivis en protection de l’enfance en France au 31 décembre 2023. Ajoutez 33.400 jeunes majeurs. Ajoutez 46.200 mineurs non accompagnés. Vous obtenez un dispositif colossal, sous tension permanente. et pourtant encore mal connu dans ses réalités les plus concrètes.

couv rapport ONPE 2025Cet article s’appuie sur les travaux de l’Observatoire national de la protection de l’enfance (ONPE). Il avait publié l’année passé son premier rapport unifié : Protection de l’enfance et maltraitances. État des lieux 2025. Ce rapport signé Gaëlle Guibert et Milan Momić est le premier à croiser systématiquement les données de la DREES, du ministère de la Justice et des enquêtes de victimation. Une photographie cohérente d’un champ qui souffrait depuis trop longtemps de données éparpillées.  Que peut-on en retirer et comprendre ?

Une décennie de hausse.

En dix ans, les interventions en protection de l’enfance ont augmenté de 22%. Le taux de prise en charge a bondi de 27%. Il est  passé de 20,3 à 25,8 pour mille mineurs. Certains y verront un progrès. Le système voit mieux, dit-on. Il repère davantage.

tableau evolution protection enfance ONPE

Oui. Mais il faut aller plus loin. Cette hausse est aussi le miroir d’une société qui se fracture. Des familles sont en grande précarité. Des parents sont épuisés ou ont des failles béantes qui les empêchent d’assumer une parentalité aimante et structurante. Des enfants sont porteurs de toutes les vulnérabilités accumulées.

La justice, avant tout. Et après ?

Premier enseignement : 82,4% des prises en charge de mineurs résultent d’une décision judiciaire. C’était 78,6% en 2013. La judiciarisation progresse.

Ce chiffre dit quelque chose de profond sur la place des travailleurs sociaux dans le système. Ils interviennent le plus souvent en aval d’une décision imposée. C’est lorsque la situation est devenue si grave qu’un juge doit se prononcer.

Les interventions se font rarement en amont d’un accompagnement construit avec la famille. Le travail social en prévention, celui qui éviterait bien des placements reste le parent pauvre du dispositif. La question mérite d’être posée sans détours : où est passée l’ambition du travail avec les familles ?

Placer plutôt qu’accompagner. Vraiment notre choix ?

Depuis 2018, le nombre d’accueils dépasse le nombre de mesures en milieu ouvert. 190.300 contre 174.000. En dix ans, le taux de mineurs accueillis a augmenté de 40%, contre 16% pour le milieu ouvert.

La séparation est devenue la réponse majoritaire. Et pourtant, les données sur les parcours des enfants protégés sont accablantes : les changements répétés de lieu d’accueil provoquent des ruptures de scolarité et troubles de l’attachement. « Placés, déplacés, replacés. » À 18 ans, seuls 4% des jeunes ayant été confiés à l’ASE accèdent à l’enseignement supérieur, contre 50% dans la population générale. Quatre pour cent.

L’accueil familial en chute libre

Le nombre d’assistants familiaux employés par les départements est passé de 36.700 en 2016 à 32.500 en 2023. Moins 11% en sept ans. Dans le même temps, le nombre d’enfants en établissement a augmenté de 50%.

Le modèle français d’accueil familial est en crise, cela, vous le savez. Les Maisons d’enfants à caractère social (MECS) absorbent aujourd’hui 73,7% des accueils en établissement. Les équipes débordent. Les recrutements ne suivent pas. Et pendant ce temps, les rapports s’accumulent qu’ils soient parlementaires ou issus de la Cour des comptes sans que grand-chose ne change vraiment.

11 milliards d’euros. Et l’État paie 3%.

La protection de l’enfance coûte environ 11 milliards d’euros par an aux départements français. C’est le chiffre de 2023. En 2024, la facture est montée à 11,7 milliards  soit +6,7% en un an. En dix ans, les dépenses ont augmenté de 45%.

Qui paie ? Les conseils départementaux. Presque seuls. L’État ne contribue qu’à hauteur de 3% du financement de l’ASE. Trois pour cent. Pour une politique qui protège des centaines de milliers d’enfants en danger, décidée pour moitié par des juges, organisée par une loi nationale, mais financée par des collectivités locales dont les recettes sont structurellement insuffisantes pour absorber cette croissance.

C’est un paradoxe institutionnel que les travailleurs sociaux vivent au quotidien, sans toujours en connaître la mécanique. Les postes non pourvus, les délais interminables avant une mesure, les MECS qui tournent en surrégime… Tout cela a un arrière-plan financier.

L’argent ne va pas là où il le faudrait. 80% des dépenses sont consacrées aux mesures d’accueil via le placement en famille d’accueil ou en établissement. La prévention spécialisée, elle, ne représente que 2,2% de la facture totale. On dépense massivement pour la séparation. On investit une miette pour éviter qu’elle soit nécessaire.

La Cour des comptes l’a dit sans détour dans son rapport de 2023 : le coût de l’ASE est élevé, son efficacité insuffisamment évaluée, et le modèle de financement à bout de souffle. Mais comment tout cela est-il comptabilisé ? Qui serait le fautif ?

Que dire de ces chiffres ? Dans la réalité un système qui met 80% de ses ressources dans le placement et 2% dans la prévention ne fait pas de la protection de l’enfance. Il gère au plus pressé. Certes, il s’agit de protéger, mais dans une gestion de crise en flux tendu. Conséquences : de nombreux professionnels sont épuisés et s’interrogent, car ils perçoivent bien le puits sans fond que cela représente et constatent que de nombreux enfants en payent le prix.

Les enfants ont-ils la même protection selon le département ?

Le taux de prise en charge varie de 13,5 ‰ dans les Yvelines à 48,1 ‰ dans la Nièvre. Un enfant en danger dans un département rural a trois fois plus de probabilités d’être pris en charge qu’en Île-de-France.

Trois fois. Ce n’est pas une nuance statistique. Cela ressemble plutôt à une injustice territoriale documentée. Elle dure depuis au moins dix ans et elle s’accentue. Elle interroge l’égalité républicaine dans ce qu’elle a de plus fondamental. Ici, l’universalité du droit de protection s’arrête en quelque sorte au panneau de sortie d’un département.

Les jeunes majeurs : la fausse promesse

33.400 jeunes majeurs sont suivis. Mais depuis 2021, le nombre baisse. -3% entre 2021 et 2022. -2% entre 2022 et 2023. Et dans 22 départements, il n’existe aucune mesure de milieu ouvert pour eux.

On a beaucoup parlé des « sorties sèches ». Le législateur s’est penché sur le problème. Le taux de poursuite en accueil provisoire est passé de 37% en 2018 à 52% en 2023. C’est une belle avancée. Mais 52%, veut aussi dire qu’un peu moins d’un jeune sur deux a quitté son foyer à 18 ans. Avec l’idée qu’il sera autonome et saura se débrouiller seul ou avec sa famille qui souvent ne veut plus de lui. Il faudrait en savoir plus sur ce qu’ils deviennent.

La maltraitance : l’iceberg qu’on ne veut pas voir

12,1% des participants déclarent avoir subi des violences physiques d’au moins un parent avant l’âge de 15 ans (Enquête Genèse 2021, SSMSI) Neuf personnes sur dix n’ont jamais engagé de démarche judiciaire.

Sur les violences sexuelles intrafamiliales : près de 22.000 victimes mineures ont été enregistrées par les forces de sécurité en 2024. Un chiffre multiplié par 2,5 depuis 2016. Il est certainement dû à la libération de la parole. Mais seulement 8% des victimes déclarent avoir déposé plainte dans le cadre d’une enquête. Le reste ? Silence. Il est difficile de penser que les choses s’arrangent au regard du nombre conséquent de personnes qui ne disent pas ce qu’elles ont subi. Et souvent, elle le disent très tard

Des chiffres qui ne peuvent que nous interpeler

73% des enfants protégés présentent des symptômes d’anxiété. 55% des troubles de l’attachement et 42% des troubles dépressifs. Ces chiffres ne sont pas là pour nous accabler. Ils sont là pour rappeler que nos métiers ne se résument pas à ouvrir un dossier et à programmer une visite. Il s’agit d’accompagner des êtres humains brisés, dans un système lui-même fracturé, avec des moyens insuffisants et une reconnaissance sociale, comment dire ? Qui n’est pas là.

Le rapport de l’ONPE dresse un état des lieux. Il ne prescrit pas. Mais il pose, noir sur blanc, ce que beaucoup de responsables politiques préfèrent ne pas voir : la protection de l’enfance en France est un système qui tient grâce à des professionnels qui s’épuisent. Et des enfants qui, eux, n’ont pas vraiment le choix de décider ni souvent de comprendre ce qui leur arrive.

Bref, il y a encore beaucoup de pain sur la planche. Le risque est une nouvelle fois de « taper » sur les professionnel(le)s. Les velléités de réforme ne résoudront pas cette difficulté :l’inadéquation entre ce que devrait être une protection de l’enfance centrée sur la prévention qui évite les ruptures physiques et affectives et ce qui se passe réellement. Une protection qui reste massivement gérée au fil des urgences et avec des réponses

 

Source :

 


Note : étant actuellement en vacances, j’ai rédigé cet article le 17 mai dernier

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