La pédagogie sociale aurait-elle trouvé dans cet ouvrage son « manifeste » ? Voilà, en tout cas, une écriture collective autour d’un essai de praxis réflexive qui vient conceptualiser des pratiques jusque-là un peu éparpillées.
La pédagogie sociale ne cherche pas seulement à accompagner, mais à transformer et à émanciper, expliquent d’emblée les auteurs. Elle trouve ses sources au début du XXᵉ siècle chez Helena Radlińska, sociologue et pédagogue polonaise. Bien des personnalités prestigieuses l’alimenteront par la suite : Janusz Korczak, Célestin Freinet, Paulo Freire…
Commençons par préciser ce à quoi la pédagogie sociale s’oppose. Face à l’individualisation de nos vies, elle promeut le collectif. Mais elle ne réduit pas le groupe à une simple juxtaposition d’individus partageant un même territoire. Elle structure la communauté autour de relations de proximité, d’espérances communes et de qualité dans les liens qui se tissent.
Face aux pratiques d’enfermement dans des lieux clos, la pédagogie sociale privilégie les espaces en capacité d’émanciper. L’éducation se fait dans la vie réelle, au contact direct des personnes, des lieux et des situations. Le dehors est à la fois un milieu éducatif, un espace de rencontre, et un levier d’émancipation. Le milieu de vie n’est pas le décor passif de l’action menée, mais la matière même de l’expérience éducative qui se déploie là où vivent les personnes : la rue, le quartier, les parcs, etc.
Face à l’autonomisation conçue comme une compétence personnelle à acquérir, la pédagogie sociale déploie une dynamique de coopération et de solidarité. L’objectif d’émancipation affiché est bien la reprise d’un pouvoir d’agir partagé, la création d’une démarche de coopération et la réactivation du lien social. L’autonomie n’est pas donnée. Si les conditions sont créées pour que chacun puisse la développer par lui‑même, cela se fait dans un cadre collectif et ouvert.
Face à l’injonction à faire et à participer, la pédagogie sociale choisit la libre adhésion et la libre initiative. S’engager dans une action doit être le résultat non d’une contrainte, mais d’un choix motivé par l’attrait de ce qui est proposé. L’imposition de la logique verticale laisse la place au consentement du sujet qui s’affirme dans un jeu de pouvoir circulant.
Face au cloisonnement des activités par thématiques et des populations par problématiques qui bloque chacun dans des places et des rôles qui leurs sont assignés, la pédagogie sociale préfère des actions polymorphes. L’objectif ne tient pas dans un apprentissage technique ou dans l’assimilation d’un contenu disciplinaire, mais bien dans le vécu expérientiel, la co-construction et le sens éducatif de ce qui est mené.
Face à des institutions qui trient et catégorisent les personnes, conditionnant l’accès aux droits en fonction de l’utilité ou la docilité de la personne, la pédagogie sociale impose l’inconditionnalité. Elle se veut ouverte à tous, accueillant toute personne, sans aucune exigence préalable, sans inscription, sans critères, sans jugement. Chacun peut participer, quel que soit son âge, son statut social, sa situation administrative, son comportement passé ou ses difficultés.
Face aux protocoles, aux procédures et aux référentiels mis en œuvre par les institutions, la pédagogie sociale cultive la piraterie. S’il ne s’agit ni d’enfreindre pour enfreindre ni défier pour défier, l’objectif est d’ouvrir les cadres fermés et rigides qui bloquent toute initiative qui n’est pas labellisée et normée. Ce qui est encouragé ? Expérimenter dans les interstices, penser la prise de risque, vivifier l’inventivité, encourager la créativité.
De telles ambitions impliquent des postures professionnelles incontournables. La disponibilité, tout d’abord, non seulement dans le temps et l’espace, mais aussi dans la relation à l’autre. L’engagement dans la durée, ensuite, pour permettre une présence permanente, au besoin en sachant passer les relais. Accepter le dissensus, encore, non comme entrave, mais comme source de mise en mouvement. La mission du travailleur social, c’est de savoir habiter les espaces, de tenir les temporalités, de soutenir le lien.
Ils sont quatorze à avoir planché sur 22 invariants qu’ils ont listés pour définir une pédagogie sociale marquée jusque-là par la pluralité et la diversité, la conflictualité et les oppositions. Pour être traversées par les tensions et les contradictions, les constantes qu’ils ont élaborées ont pour ambition de rendre visible l’invisible, de nommer le tacite et de décrire l’implicite. Les pratiques ne sont plus l’apanage du seul terrain. Dorénavant, elles se réfléchissent et se projettent.
Pour les auteurs, il ne s’agit pas de les figer, ni de les modéliser à travers des schémas destinés à se répéter mécaniquement. Pas plus que de les normaliser ou de les traçabiliser, dans une quête d’essentialisation. Mais de trouver l’équilibre entre l’universel et l’intemporel d’un côté et le contextuel et l’évolutif de l’autre.
Gageons qu’un tel ouvrage ouvrira le débat, créera la polémique, engendrera le conflit que l’invariant n°17 situe au cœur de la pédagogie sociale. Mais, avant de laisser les praticiens de cette pédagogie approfondir leur praxis, regrettons le manque cruel dans cet ouvrage de descriptions concrètes permettant au profane de comprendre ce que donne concrètement sur le terrain l’application de tous ces principes.
- « S’engager en pédagogie sociale. Théories et pratiques émancipatrices » Collectif, La Rage du Social Editions, 2026, 202 p.
Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »
Il est signé Jacques Trémintin
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