« J’écris parce que je ne sais pas ce que je pense tant que je n’ai pas lu ce que je dis. » – Flannery O’Connor
Cette phrase d’une écrivaine passionnée par le simple fait d’écrire à de quoi nous faire réfléchir. Et aujourd’hui, à l’heure où l’intelligence artificielle s’invite dans nos processus de rédaction, elle nous donne un avertissement. Je vous propose dans cet article de revenir sur un éditorial de Philippe Bernard, publié dans Le Monde du 26 avril 2026. Un édito qui a de quoi tous nous conduire à réfléchir. Pas pour faire de la veille éditoriale. Mais pour interroger, ensemble, ce que nous sommes en train de perdre ou de transformer dans notre rapport à l’écriture.
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Un constat chiffré, une inquiétude légitime
Certains chiffres apportés par Philippe Bernard parlent d’eux-mêmes : en 2008, les Français envoyaient encore 45 lettres par an. En 2020, ce chiffre était tombé à cinq et en 2023, 78 % d’entre eux déclaraient écrire moins souvent à la main qu’il y a dix ans. Ce n’est pas une surprise mais un constat qui nous fait comprendre que l’écriture manuscrite perd de plus en plus de terrain. Et cela n’est pas sans effets.
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L’écriture manuelle, l’écriture formelle, l’écriture qui oblige à structurer sa pensée : tout cela recule. Au profit de la voix. Un exemple ? Pas moins de sept milliards de messages audio sont envoyés quotidiennement via WhatsApp, selon Meta. Ce sont des messages immédiats, des posts, des tchats. Et puis il y a l’IA. Celle qui vous propose de rédiger vos mails à votre place. Certes le résultat est bien structuré mais est-ce bien vous qui êtes en communication avec votre interlocuteur ou est-ce la machine ?
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Hua Hsu photo de Joe Mabel, CC BY-SA 3.0
Il ne s’agit pas de regretter le passé. Il s’agit de comprendre ce que cette mutation implique pour notre capacité à penser. Comme le formule l’écrivain Hua Hsu, rédacteur en chef au New Yorker, cité par Philippe Bernard : « Notre manière d’écrire façonne notre manière de penser. »
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L’IA à l’université : entre aide et dépendance
La tension est palpable dans le champ de l’enseignement supérieur. Selon l’enquête Ipsos pour l’EPITA de février 2026, 94 % des étudiants français ont déjà utilisé l’IA et 34 % l’utilisent pour « générer une partie d’un devoir ». On apprend aussi que près d’un sur deux le fait même lorsque c’est interdit. Voilà de quoi nous interroger.
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Face à cela, les enseignants expérimentent et cherchent la parade avec des travaux en classe plutôt qu’à la maison. Ils font aussi plus souvent appel aux examens oraux et à des exercices de contextualisation. Mais le constat reste inquiétant : certains étudiants deviennent « lourdement dépendants de l’IA et oublient presque qu’ils sont capables de penser ».
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La frontière est floue. Comme le souligne un enseignant cité dans l’article : il est difficile de déterminer le moment où un travail « cesse d’être un exercice original de pensée ». Et c’est bien là que se niche l’enjeu éthique : si écrire permet d’organiser nos idées, comment comprendrons-nous le monde si nous laissons l’IA rédiger à notre place ?
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Ce que le cerveau nous apprend : l’étude du MIT Media Lab
Cette étude du MIT Media Lab, a été publiée en juin 2025. On peut traduire son titre ainsi : » Votre cerveau sur ChatGPT : Accumulation de la dette cognitive lors de l’utilisation d’un assistant d’IA pour la tâche de rédaction d’essais » nous apporte un éclairage scientifique. Cinquante-quatre participants (étudiants et postdoctorants, âgés de 18 à 39 ans) ont rédigé des essais en utilisant soit ChatGPT, soit un moteur de recherche, soit aucune aide extérieure. Leur activité cérébrale a été mesurée avec un électroencéphalogramme (EEG).
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Quels en ont été les résultats ?Chez les participants ayant utilisé l’IA, les zones du cerveau liées à l’attention, à la planification et à la mémoire ont considérablement diminué leur activité. La connectivité neuronale était la plus forte dans le groupe « cerveau seul », intermédiaire avec le moteur de recherche, et la plus faible avec l’IA. Sans véritable surprise, les utilisateurs d’IA avaient plus de difficultés à citer leur propre texte et rapportaient un sentiment d’appropriation moindre de leurs écrits.
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Les chercheurs, prudents compte tenu de la taille de l’échantillon, notent que ces résultats « soulèvent des inquiétudes quant aux conséquences éducatives à long terme d’une dépendance » à l’IA. Autrement dit : déléguer l’écriture, ce n’est pas seulement gagner du temps. C’est potentiellement affaiblir les circuits cognitifs qui nous permettent de penser.
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Naomi S. Baron : « Nous réduisons nos possibilités de réfléchir par nous-mêmes »
Cette mise en garde est particulièrement pertinente. À l’heure où la capacité d’attention qui, rappelons-le est nécessaire à toute réflexion critique, est déjà « goulûment captée et monétisée par les réseaux sociaux ». L’IA, si elle n’est pas encadrée, risque de « grignoter » davantage encore cette ressource fragile : notre capacité à penser de façon rationnelle et à établir des liens.
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Bruno Patino : éviter la « catastrophe » d’un monde médié par l’IA
Dans son essai intitulé « Le Temps de l’obsolescence humaine », Bruno Patino, président d’Arte France, appelle à la vigilance. Son analyse historique a de quoi nous interpeler : il compare le « détrônement [en cours] du livre » par l’écran à une autre substitution décrite par Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris. Celle du livre imprimé aux pierres des cathédrales, conçues pour transmettre « le dogme, le code, le rituel, l’histoire ». Dans les deux cas, observe-t-il, c’est notre rapport au sens qui se trouve profondément modifié.
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Pour cet auteur, la révolution numérique, l’effondrement de la lecture et de l’écriture, et désormais l’IA, ne sont pas neutres. Ces technologies portent en elles le danger d’une « lente atrophie [du cerveau] par la réduction de ses capacités cognitives et réflexives ». D’où son appel : « envisager un ordre d’intelligence artificielle centré sur l’être humain, et qui soit au service du lien ».
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Et ChatGPT dans tout cela ?
Il est piquant de constater que même ChatGPT, interrogé par Naomi Baron sur la menace que l’IA ferait peser sur la motivation à écrire, répond avec une forme de lucidité algorithmique : « Il y aura toujours une demande de créativité et d’originalité qui nécessite le point de vue unique et la perspicacité d’un rédacteur humain », répond la machine.
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Cette réponse, bien que générée, rappelle une vérité essentielle : l’IA peut imiter, synthétiser, faciliter. Mais elle ne peut pas remplacer l’expérience vécue, la singularité d’un regard, la fragilité féconde d’une pensée qui se cherche en écrivant.
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Pour un usage conscient : quelques pistes pour les professionnels
Alors, que faire ? Faut-il bannir l’IA ? Non. Mais l’encadrer par une vigilance éthique et pédagogique.
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Quelques pistes, inspirées de l’article de Philippe Bernard et de nos pratiques professionnelles : Il nous faut apprendre à préserver des temps d’écriture autonome que ce soit en formation, en équipe, et aussi dans nos rapports. Il est utile et cela vaut surtout pour les formateurs en IRTS, il leur faut aussi former les étudiants à l’écriture comme discipline de l’esprit. L’écriture n’est pas seulement une technique de communication. Elle est une technique qui permet une élaboration de la pensée autonome.
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C’est pourquoi nous avons grand intérêt à Interroger systématiquement l’usage des outils. À quel moment l’assistance devient-elle dépendance ? Cette question me parait essentielle. Enfin, il faudrait savoir aussi valoriser la trace de la pensée en mouvement : brouillons, ratures, reprises, tout ce que l’IA lisse. En effet c’est en relisant nos brouillons ou nos notes prises à la volée, que notre cerveau fait ce travail de synthèse et de mise en lien des faits pour leur donner du sens.–
Bref, pour les professionnels du social, l’enjeu est double : Il nous faut désormais savoir préserver notre propre capacité à penser par l’écriture, et accompagner les personnes que nous accompagnons à ne pas déléguer leur parole à des algorithmes.
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En guise de conclusion
L’article de Philippe Bernard ne propose pas de réponse définitive. Il ouvre un chantier. Et c’est précisément ce que nous devons faire : transformer l’inquiétude face à ce qui se passe « en douce » en dialogue et discussion. Il nous faut aussi savoir, une fois certains constats établis, passer à l’action.
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La question n’est pas seulement : « Comment l’usage dans la durée de l’IA va-t-il transformer notre façon d’apprendre et de penser ? ». Elle est aussi : « Quel monde voulons-nous habiter ? » Un monde où la pensée est déléguée à des algorithmes, ou un monde où l’IA sert à amplifier, et non à remplacer, la capacité humaine à comprendre, à créer, à relier ?
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Écrire reste, aujourd’hui plus que jamais, un acte de résistance. Pas contre la technologie, mais contre l’atrophie de l’esprit. Alors, la prochaine fois que vous hésiterez à écrire par vous-même, souvenez-vous de Flannery O’Connor. Et demandez-vous : si je ne prends pas le temps de lire ce que je pense, comment saurai-je ce que je pense vraiment ?