Le travail social en 2050 : ubérisation, disparition ou architecte de la cohésion sociale ?

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couv hcts rapport prospectiveOn peut lire les 111 pages du rapport « Le travail social à horizon 2050 » et refermer le document avec une interrogation : et si, finalement, l’avenir du travail social se jouait sans les travailleurs sociaux eux‑mêmes ?​ Cette question mérite d’être posée.

Le Haut Conseil du Travail Social  (HCTS) et son groupe « prospective » ont réalisé un travail sérieux et solide. Appuyé par Futuribles il a été alimenté par des enquêtes et des auditions. Il parle de « polycrises », de transitions démographique, numérique, écologique, de scénarios souhaitables ou redoutés. Tout cela est juste. Mais, derrière la langue policée des rapports, on entend autre chose : la crainte d’un secteur qui se fissure, qui perd ses professionnels, ses moyens, parfois son sens, au moment même où la demande d’accompagnement n’a jamais été aussi importante.

Un avenir « souhaité »… qui suppose qu’on change vraiment de cap

Le rapport du HCTS  oppose deux futurs : celui qu’on redoute – ubérisation, plateformes, travail social piloté par algorithmes, disparition ou effacement des institutions – et celui qu’on souhaite, avec des communautés d’action, une approche intégrée, des politiques territoriales solides, des travailleurs sociaux reconnus comme architectes de la cohésion sociale.

Pour que l’« avenir souhaité » ne reste pas un slogan, il faudra autre chose que des vœux pieux. Il faudra rompre avec une logique qui abîme le travail social depuis des années : gestion au fil de l’eau, appels à projets et mise en concurrence permanente, injonction à « faire plus avec moins »… Le management par indicateurs aussi. Les auteurs le disent d’ailleurs sans ambages : le mode de financement actuel des politiques de solidarité est à bout de souffle. Les réorganisations permanentes désorganisent le service rendu, les inégalités territoriales se creusent.

Là où le rapport est précieux, c’est qu’il ose nommer, noir sur blanc, ce que beaucoup de professionnels vivent au quotidien : une perte d’attractivité massive des métiers, 30.000 postes vacants, des centres de formation qui ont du mal à recruter. Le tout avec un sentiment partagé de travailler davantage pour satisfaire les exigences des institutions que pour les personnes accompagnées. Poser ce constat au niveau national, ce n’est pas rien. Mais le courage, maintenant, sera du côté de celles et ceux qui accepteront d’en tirer des décisions face aux constats posés.

Numérique, climat, démographie : la tempête arrive par trois fronts

Le rapport nous oblige à regarder trois réalités que nous préférons souvent traiter à part, chacune dans sa case : le numérique, le climat, la démographie. Or tout se mélange dans la vie des gens, et donc dans nos pratiques.

Sur le numérique, les choses sont dites clairement : il y a des opportunités, mais aussi un risque très concret de « clusivité » (risque d’exclusion, complexification des démarches) qui exclut encore davantage ceux qui maîtrisent mal les outils numériques et aujourd’hui l’IA. Quand la CAF, Pôle emploi ou les MDPH dématérialisent, les travailleurs sociaux deviennent la béquille indispensable d’un État qui oublie qu’une partie de la population ne passe jamais par un portail en ligne. Le rapport rappelle aussi un danger que nous minimisons souvent : celui d’un travail social réduit à une hotline technique, où l’on répond à une procédure au lieu d’entendre une question sociale.

Sur le climat, le texte prend une longueur d’avance. Il affirme clairement que le changement climatique va modifier les publics et les besoins des territoires : plus de catastrophes, plus de migrations internes, plus de problèmes de santé mentale, plus d’inégalités environnementales. Et il pose la question qui fâche : le secteur des solidarités sera‑t‑il « sanctuarisé » dans les arbitrages budgétaires, ou sacrifié au profit d’autres priorités ? Pour l’instant, la réponse n’est pas au rendez‑vous : il est constaté un énorme retard dans l’intégration des enjeux écologiques dans les politiques sociales.

Sur la démographie, les chiffres sont connus mais rarement pris en considération par notre secteur : en 2040, un tiers des Français aura plus de 60 ans, les coûts liés au grand âge exploseront si rien ne change.

Sur ce sujet, le rapport refuse, à juste titre, de réduire les seniors à un « coût ». Il insiste sur leur rôle possible des ressources citoyennes, sur la force des relais associatif. Mais il montre aussi ce que nous voyons déjà sur le terrain : des configurations familiales nouvelles, des aidants épuisés et des fractures générationnelles qui risquent de s’accroitre si nous n’organisons pas, dès maintenant, des formes de solidarité intergénérationnelle concrètes.

Des communautés d’action plutôt que des plateformes : un vrai choix de société

L’un des apports les plus stimulants du rapport est la proposition de « communautés d’action ». Derrière cette expression un peu technique se dessine quelque chose de très simple : des collectifs de personnes, d’institutions, de professionnels, d’habitants, qui se coordonnent durablement à l’échelle d’un territoire pour répondre ensemble à des besoins sociaux, sans hiérarchie verticale, en mettant en commun leurs ressources.​ 

C’est tout l’inverse des plateformes qui appairent un « bénéficiaire » et un « prestataire » comme on réserve une chambre sur Airbnb. C’est tout l’inverse d’un modèle où chaque intervenant, salarié ou libéral, arrive seul, facture son acte, repart, et laisse aux algorithmes le soin d’organiser les rencontres. Les scénarios les plus sombres du rapport sont clairs : si on laisse faire, la pénurie de professionnels, l’obsession des économies et la fascination technologique peuvent nous conduire à une forme de robotisation de l’aide à la personne et à un travail social à la tâche, piloté par des plateformes.

Les communautés d’action, à l’inverse, supposent qu’on prenne le temps de construire de la confiance, du lien, des règles partagées. Elles supposent qu’on finance la coordination, qu’on accepte une horizontalité réelle entre travailleurs sociaux, soignants, bénévoles, personnes accompagnées. Ce n’est pas plus « compliqué » que les gouvernances actuelles, c’est juste plus politique. Et cela suppose d’admettre que la valeur ne se mesure pas seulement en flux de dossiers traités, mais en qualité de relations, en continuité de parcours, en capacité à rendre les gens moins dépendants du système.

Formation et recherche : la promesse de 1 ‰, ou l’épreuve de vérité

Le rapport avance une idée simple qui pourrait avoir un grand impact : « l’ensemble des organisations en charge des politiques de solidarités pourrait consacrer 1 pour 1000 de leurs budgets d’intervention au développement des études et des recherches en travail social et intervention sociale.. Dit comme ça, cela paraît modeste. À l’échelle nationale, ce serait un basculement. Pour une fois, on investirait dans la compréhension fine des besoins, dans l’évaluation des pratiques, dans la mise en débat des modèles. On arrêterait de bricoler à partir de convictions, de traditions locales ou de modes managériales.

Mais ce 1 ‰ dit aussi autre chose : si, malgré un rapport officiel, malgré la création d’un Institut National du Travail Social, malgré l’affichage solennel de la « prospective », cet engagement n’est pas tenu, alors nous saurons ce que vaut, pour les pouvoirs publics, la cohésion sociale. Un supplément d’âme quand tout va bien, une variable d’ajustement dès que le budget se tend.

Même chose pour la formation. Le texte parle de former aux transitions, à la coopération et à la valorisation des savoirs d’usage. Il dit clairement que cela va à rebours de la tendance actuelle, qui voit les organismes de formation fragilisés, les contenus de formation saturés de normes plus que de réflexion. Là aussi, l’épreuve de réalité sera brutale : soit on investit massivement dans les professionnels du lien, soit on accepte de gérer la montée des vulnérabilités avec des équipes épuisées, renouvelées à marche forcée, et des métiers en voie de déclassement.

Là où le rapport dérange… et là où il reste trop sage

Ce rapport a le mérite de nommer l’essentiel : la demande d’intervention sociale va continuer de croître. La désinstitutionalisation va se poursuivre et les crises climatiques et sanitaires vont se multiplier. Les technologies numériques vont s’installer dans nos pratiques, que cela nous plaise ou non. Il refuse le fantasme du retour en arrière. Il ne nourrit pas non plus le mythe d’un grand soir technologique où l’intelligence artificielle résoudrait le non‑recours, la pauvreté ou encore l’isolement.

Mais il reste en retrait sur plusieurs sujets. Il dit peu de chose des rapports de pouvoir qui traversent le travail social : rapports de classe entre professionnels et personnes accompagnées, rapports de genre dans un secteur massivement féminisé, rapports raciaux dans un contexte où les discriminations abiment l’accès aux droits. Il parle de « stigmatisation », de « vision stigmatisante » des classes populaires, mais il ne va pas au bout de cette critique. Par exemple, il ne propose pas de formation systématique à la lutte contre les discriminations, ne met pas en débat les biais liés aux milieux sociaux  dans les institutions.

Il reste aussi discret sur la violence institutionnelle, la maltraitance et les pratiques déviantes que plusieurs rapports ont pourtant documentées dans les établissements sociaux et médico‑sociaux. Or, si l’on veut penser l’avenir du travail social, il faut affronter la question de ce qui, dans nos organisations, peut faire maltraitance, au delà  même les bonnes intentions. Le management, la surcharge, la logique du contrôle mise en avant dans certaines lois ne sont pas des détails de contexte ; ils préfigurent des pratiques qui peuvent mettre en péril l’éthique même de l’intervention.

Enfin, le rapport appelle à la participation des personnes accompagnées, à la reconnaissance des « experts du vécu » et à l’intégration des savoirs expérientiels. Mais on voit bien que, dans sa propre fabrique, les personnes concernées restent encore trop à la marge. Une audition de personne en situation de handicap ne suffit pas à renverser les rapports sociaux. Là aussi, il faudrait sans doute aller plus loin que la déclaration d’intention.

Et maintenant ?

Si je devais résumer ce rapport en une phrase, je dirais ceci : le HCTS nous met devant un miroir, mais il ne peut pas décider à notre place de ce que nous allons en faire. Le futur « redouté » n’est pas une fatalité ; il est simplement le prolongement logique de ce que nous vivons déjà, si rien ne change. Le futur « souhaitable » n’est pas une utopie hors sol ; il est la projection cohérente de milliers de pratiques de terrain qui existent déjà, à petite échelle, dans des équipes qui résistent, innovent et coopèrent malgré tout.

La vraie question est donc très simple, et profondément politique : la société française est‑elle prête à considérer le travail social non plus comme un coût, mais comme un investissement vital pour traverser l’ère de la multiplication des crises ? Si la réponse est oui, alors les pistes sont là : territorialiser autrement, financer autrement, former autrement, décider autrement, avec les personnes concernées. Si la réponse est non, nous continuerons à publier de beaux rapports et regarder, impuissants, se refermer sur nous le scénario que nous prétendions redouter.

En 2050, il y aura toujours des travailleurs sociaux. Le tout est de savoir s’ils seront encore en position d’agir sur le monde, ou seulement d’en panser les dégâts en dénonçant uniquement par les mots ce qui ne va pas.

 

Source

 


Photo : denisismagilov dur DepositPhotos

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