La crise d’attractivité qui frappe tous les travailleurs sociaux continue inexorablement à avoir des effets délétères. Elle est là, bien présente, et ses chiffres donnent le vertige. En 2025, notre secteur continue de faire face à des tensions de recrutement sans précédent. Elles mettent en péril l’accompagnement des personnes les plus vulnérables de notre société.
Les données publiées par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) en octobre 2025 sont sans appel : en 2022, il fallait diffuser 1,4 offre d’emploi pour pourvoir un seul poste dans le secteur social, soit un ratio 2,9 fois supérieur à celui de toutes les autres professions confondues. Dans ce secteur, 8 recrutements sur 10 étaient jugés difficiles, contre 6 sur 10 dans les autres branches. Cette situation s’est encore aggravée depuis.
Les métiers en tension critique
Certaines professions connaissent des difficultés de recrutement particulièrement alarmantes. Les assistants de service social et les conseillers en économie sociale et familiale (CESF) affichent un indicateur de tension au recrutement de 3,7. Cela signifie que le nombre d’offres d’emploi diffusées au cours d’un trimestre est 3,7 fois supérieur au nombre d’embauches réalisées le trimestre suivant. Les cadres de l’intervention socio-éducative se trouvent dans la même situation critique, avec un indicateur de tension identique de 3,7.
Mais il y a pire. Les aides à domicile, aides ménagères et techniciens de l’intervention sociale et familiale (TISF). Ils, elles détiennent le triste record avec un indicateur de tension de 4,4. En 2022, un million trois cent mille offres d’emploi ont été diffusées pour ces professions, représentant 149% des effectifs en poste en 2021. Quelque 85% des employeurs anticipaient des recrutements compliqués. La Bretagne, le Centre-Val de Loire, la Provence-Alpes-Côte d’Azur et la Bourgogne-Franche-Comté sont particulièrement touchées.
Paradoxalement, les éducateurs spécialisés constituent les professionnels les moins problématiques à employer. Leur indice de tension est de seulement 0,7. En 2022, la publication des offres d’emploi un trimestre donné permettait d’aboutir à toutes les embauches effectives le trimestre suivant. Cette relative facilité de recrutement ne doit toutefois pas masquer les difficultés globales du secteur car cela varie selon les domaines. Il reste par exemple difficile de recruter dans le champ de la protection de l’enfance.
La désaffection des formations se confirme
Les chiffres des formations aux professions sociales témoignent eux aussi d’une crise d’attractivité profonde. En 2024, seulement 57.200 étudiants étaient inscrits dans l’une des 1.112 formations aux professions sociales dispensées dans le pays, soit une baisse de 0,3% par rapport à 2023. Plus inquiétant encore, cette baisse atteint 14,5% par rapport à 2010, année qui constituait le pic des inscriptions avec près de 10 000 étudiants de plus.
Les inscriptions en première année révèlent des perspectives encore plus préoccupantes. En 2023, seulement 29.375 nouveaux étudiants ont intégré les formations sociales, soit une baisse de 2,1% en un an. Le taux d’interruption définitive de scolarité reste élevé à 7%, après un record inquiétant de 8,1% en 2021.
Une étude publiée en octobre 2025 par l’Institut Paris Région révèle les causes principales de ces abandons. Les taux d’abandon en première année en 2022 en Île-de-France ont atteint 15,2% pour les assistants de service social, 12,2% pour les éducateurs de jeunes enfants, 9,5% pour les éducateurs spécialisés et 15,3% pour les accompagnants éducatifs et sociaux. Ces arrêts surviennent majoritairement au cours de la première année et sont souvent liés à une méconnaissance des métiers ainsi qu’à la confrontation avec les réalités dégradées du terrain.
Le nombre de diplômés accuse également un déclin. Ils étaient 20 676 à obtenir leur titre en 2023, soit 2,78% de moins qu’en 2022. Le reflux est de presque 6 000 professionnels diplômés par an par rapport au record de 2013.
Des salaires qui peinent à suivre
La question salariale constitue l’un des principaux freins à l’attractivité des métiers du social. Un assistant de service social débute sa carrière avec un salaire brut mensuel compris entre 1 800 (1404 € net soit le smic) et 2 000 euros (1561 € net), soit 21.600 à 24.000 euros brut par an. Après 5 à 10 ans d’expérience, cette rémunération peut atteindre 2.300 (1800 €. net) à 2.800 euros(2195 € net) brut par mois. En fin de carrière, dans la fonction publique, un assistant social peut prétendre à 3.200 euros brut mensuels.
Ces montants apparaissent dérisoires au regard du niveau de qualification exigé (bac+3) de la complexité des situations traitées et des responsabilités que cela engage. Un aide-soignant dans une maison d’accueil spécialisée gagne en moyenne 1.400 à 1.700 euros nets par mois, après plusieurs années d’ancienneté. Une rémunération qui contraste fortement avec le niveau de responsabilité et de technicité requis.
Malgré les revalorisations promises par le Ségur de la santé, de nombreuses catégories de personnel du médico-social n’ont pas été concernées. Le sentiment d’injustice reste présent, d’autant que ces métiers exigent un engagement quotidien important. L’extension de la prime Ségur de 183 euros nets mensuels a été actée en août 2024 pour environ 112.000 salariés du secteur sanitaire, social et médico-social privé à but non lucratif qui en étaient jusqu’alors exclus. Toutefois, de nombreux professionnels du secteur public restent encore aujourd’hui privés de cette revalorisation.
Des conditions de travail qui épuisent
Au-delà des salaires, ce sont les conditions de travail qui poussent les professionnels vers la sortie. Selon la FEHAP, il manquerait actuellement plus de 100.000 travailleurs dans le secteur médico-social, tous métiers confondus. Le taux de rotation, qui mesure le turnover, n’a cessé d’augmenter dans les établissements et services médico-sociaux (ESMS), passant d’environ 19,4% en 2018 à 24,8% en 2022, avant une légère inflexion à 24,4% en 2023. Ce taux est désormais nettement supérieur à celui observé dans le secteur privé, où il s’établissait à 21% en 2023 peut-on lire dans le numéro repères statistique de la CNSA consacré à labsentéisme, vacance et rotation
dans les établissements et services médico-sociaux
Le secteur est marqué par une surcharge de travail due à une pénurie de personnel et des moyens financiers insuffisants. Les situations des personnes accompagnées sont complexes, nécessitant une attention et une énergie considérables. L’épuisement professionnel est monnaie courante. « À force d’accompagner des personnes en souffrance, on finit par souffrir nous-mêmes. » L’épuisement professionnel affecte grosso modo deux millions cinq cent mille personnes en France, soit 10% des salariés. Les travailleurs sociaux figurent parmi les professions les plus exposées.
Un véritable cercle vicieux s’est installé : le manque de personnel conduit à une surcharge de travail pour ceux qui restent, aggravant leur propre risque d’épuisement et alimentant le turnover. Les jeunes professionnels qui intègrent le secteur sont rapidement confrontés à des conditions inacceptables, se retrouvant à assumer des responsabilités bien au-delà de leurs compétences et de leur statut. Louis, un étudiant en formation d’éducateur interrogé par Le Monde, témoigne : « Lors de la première réunion avec l’équipe, je remarque que, sur huit personnes, il y a quatre remplaçants ».
Des conséquences pour les publics vulnérables
Cette hémorragie de professionnels a des répercussions directes sur les personnes les plus fragiles. La baisse de la qualité d’accompagnement, les délais d’attente allongés et parfois même la fermeture de structures entières touchent les personnes âgées isolées, les enfants en situation de handicap, les adultes en perte d’autonomie.
Dans le secteur de la protection de l’enfance, la situation est particulièrement préoccupante. Près de 97% des établissements rencontrent des difficultés de recrutement, avec 9% de postes vacants, contre 5% en moyenne pour le secteur sanitaire, social et médico-social. Le manque de continuité dans l’accompagnement, dû au turnover important, perturbe particulièrement les enfants en foyer qui ne parviennent plus à construire une relation durable avec un éducateur.
Des pistes d’action qui restent lettre morte
Le Livre blanc du travail social, remis en décembre 2023 par le Haut Conseil du Travail Social (HCTS) aux ministres des Solidarités et du Travail, proposait 14 recommandations concrètes pour renforcer l’attractivité des métiers du social. Parmi celles-ci : la valorisation des salaires avec un mécanisme d’indexation du financement public basé sur l’augmentation moyenne du Smic, une concertation sur les ratios d’encadrement pour limiter le nombre maximum de personnes accompagnées par équivalent temps plein, et une réinterrogation des modes de financement des structures sociales et médico-sociales.
Deux ans plus tard, les travailleurs sociaux attendent toujours des mesures fortes. Cette absence de réponse nourrit le découragement. Pour de nombreux jeunes diplômés, la réalité est amère : après trois années d’études supérieures, beaucoup débutent avec un salaire à peine supérieur au SMIC explique l’UNSA.
Quelques initiatives locales tentent pourtant de montrer la voie. Les ASH en ont présenté pas moins de huit : L’APF France Handicap a obtenu des gains sur l’attractivité en changeant de vocabulaire (!), et de mode de management. L’association de Thiétreville, à Fécamp, mise énormément sur le bien-être de ses salariés avec des ateliers de gestion des émotions, de la sophrologie, un système de tutorat et un budget formation conséquent. Dans les Hauts-de-France, la Dreets s’est associée à l’ARACT pour lancer un appel à candidatures visant à faire de la qualité de vie au travail un levier pour le recrutement et la fidélisation, etc.
Agir maintenant ou subir demain
L’attractivité des métiers du travail social repose sur plusieurs piliers indissociables. La revalorisation salariale devrait être significative et rapide, avec une vraie reconnaissance du niveau de qualification et des responsabilités exercées. Evidemment à l’heure ou il nous est annoncé des économies budgétaires drastiques et des Départements exsangues financièrement, cette mesure ne sera pas mise en oeuvre sans un changement radical de politique.
Les conditions de travail doivent être repensées : équipes plus étoffées, ratios d’encadrement adaptés, possibilités de travail en binôme, dispositifs de soutien psychologique, meilleures plages horaires. La liste est longue des améliorations possibles
La formation initiale et continue doit être renforcée. Coment ? Avec un accompagnement des étudiants dans la recherche de stages et un meilleur encadrement sur le terrain. La reconnaissance institutionnelle et sociale de ces métiers essentiels doit être affirmée haut et fort, au-delà des applaudissements de circonstance.
Il est urgent d’agir pour redonner du sens et de l’attractivité des professions indispensables à notre cohésion sociale. Laisser aujourd’hui à l’abandon le secteur du travail social, c’est hypothéquer gravement notre capacité collective à prendre soin des plus vulnérables demain.
Les chiffres sont là, implacables. Les témoignages convergent. Les recommandations sont sur la table. Il ne manque plus que la volonté politique de transformer cette hémorragie en renaissance. Le temps presse et rien ne bouge. Tout cela est un peu désespérant.
lire aussi
avec 11 sources pour aller plus loin :
- Les tensions au recrutement particulièrement fortes pour les assistants sociaux et les cadres socio-éducatifs | ASH
- La Drees se penche sur les tensions de recrutement dans les métiers du social | Espace Social Européen
- Les écoles de travail social peinent à recruter de nouveaux élèves | UNCCAS
- Formations sociales : des effectifs en recul constant | Le Média Social
- « La violence était totalement banalisée, quotidienne, je n’étais pas encadré » : la crise du secteur médico-social frappe les jeunes travailleurs sociaux | Le Monde
- Baisse du nombre d’inscrits en première année | DREES
- Pourquoi les étudiants abandonnent les formations du travail social | Le Média Social
- Les abandons dans les formations sociales | Institut Paris Région
- Le Salaire d’une assistante sociale en France en 2025 | 1001 Interims
- Crise du secteur médico-social en 2025 : la pénurie de reconnaissance | Monde du Travail
- Livre blanc du travail social 2023 | Vie Publique
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photo : photography33 sur depositphotos



3 réponses
excellent article qui reflète la situation critique du travail social en tant que discipline d’intervention et profession au chevet des personnes, groupes et communautés.