Retisser le lien social : pourquoi l’action des travailleurs sociaux est vitale pour notre société

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« Le lien social est le ciment de notre capacité à vivre ensemble. Pourtant, il vacille. » Cette affirmation est extraite du récent rapport du laboratoire d’idées Impact Tank. Elle devrait nous alerter. Alors que les inégalités se creusent et que la défiance envers les institutions s’accentue, la question du lien social s’impose aujourd’hui. Le rapport, dévoilé lors du sommet de la mesure d’impact organisé avec le Conseil économique, social et environnemental (CESE), appelle à faire du renforcement du lien social une priorité nationale, à l’heure où la montée de l’isolement et du populisme menace la cohésion du pays.

Quand l’isolement devient la norme : un état des lieux préoccupant

Les chiffres avancés par le rapport sont sans appel : 12 % des Français vivent dans une situation d’isolement relationnel. Un sur quatre se sent régulièrement seul, selon l’enquête « Solitudes 2024 » de la Fondation de France. La précarité, la monoparentalité, la vieillesse, le handicap, la maladie et surtout le chômage sont autant de facteurs qui accroissent le risque d’isolement. Plus inquiétant encore, près de 80 % des citoyens déclarent ne pas faire confiance aux autres, qu’il s’agisse d’individus ou d’institutions, selon le Baromètre de la fraternité 2024. Cette défiance généralisée n’est pas nouvelle mais elle s’amplifie. Elle est nourrie par un sentiment d’abandon et d’exclusion. Elle mine les fondements mêmes du pacte social.

Le lien social : une notion au cœur de la sociologie

Pour comprendre la portée de cette crise, il faut revenir à la définition du lien social. Il désigne l’ensemble des relations, des normes et des valeurs qui unissent les individus au sein d’une société. Il assure la cohésion et l’intégration de chacun dans la société.

Il permet aussi de s’inscrire dans une communauté plus large et d’acquérir une identité sociale.Mais la notion de lien social est complexe : elle oscille entre une dimension descriptive – les formes observables de relations – et une dimension normative, qui estime nécessaire de préserver une unité collective au sein de la nation.

Des pionniers aux penseurs contemporains : un concept en évolution

Pour tout dire, la réflexion sur le lien social remonte aux origines de la sociologie. Émile Durkheim, l’un des fondateurs de la discipline, voyait dans la solidarité – mécanique dans les sociétés traditionnelles, organique dans les sociétés modernes – la clé de la cohésion sociale. Ferdinand Tönnies, quant à lui, distinguait la communauté (Gemeinschaft), fondée sur des liens de proximité et d’affectivité, de la société (Gesellschaft), caractérisée par des relations plus impersonnelles et contractuelles.

Max Weber, autre figure majeure, a souligné la pluralité des appartenances et la diversité des formes d’intégration. De leurs côtés Georg Simmel et Plus récemment Norbert Elias ont mis en avant l’entrecroisement des liens sociaux dans les sociétés modernes. Dans celles-ci,  chaque individu appartient simultanément à plusieurs cercles sociaux.

Enfin n’oublions pas les travaux de Serge Paugam, cher aux travailleurs sociaux. Il nous a  proposé une typologie des liens sociaux fondée sur deux dimensions essentielles : la protection et la reconnaissance. Il nous a expliqué les quatre grands types de liens qui structurent notre vie sociale : le lien de filiation (famille), le lien de participation élective (amis, réseaux choisis), le lien de participation organique (travail, vie professionnelle) et le lien de citoyenneté (appartenance à la communauté politique).

La crise du lien social : symptômes et causes

La question du « malaise » ou de la « crise » du lien social s’est imposée dans le débat public et la recherche depuis les années 1980. Cela s’explique bien : la montée de l’individualisme, la fragmentation des solidarités traditionnelles, l’urbanisation, la précarisation du travail, mais aussi l’évolution des structures familiales, sont autant de facteurs qui ont fragilisé les mécanismes d’intégration et de régulation. Cette crise se manifeste par l’isolement, la précarité, la défiance envers les institutions et en corolaire, la montée des inégalités.

Finalement, notre société serait marquée par une difficulté croissante à établir de nouvelles règles de vie commune, adaptées à l’individualisme mais capables de garantir la cohésion. Mais il faut aussi  souligner l’émergence de formes de solidarité plus horizontales. Elles sont moins institutionnalisées mais potentiellement porteuses d’une nouvelle convivialité.

Peut-on mesurer le lien social ? 

Je ne le crois pas vraiment. Pour autant, le rapport de l’Impact Tank propose de créer des outils communs pour mesurer l’évolution et l’impact du lien social dans les territoires. Cela n’est pas étonnant à l’heure où tout doit être mesuré et quantifié. L’objectif est double : d’une part, objectiver un phénomène souvent perçu de manière subjective ; d’autre part, outiller les décideurs publics et les professionnel(le)s de terrain. Il s’agirait alors pour de mieux cibler les politiques dites « d’inclusion » (je n’aime pas ce terme) ou si vous préférez comme moi mieux cibler les actions visant à renforcer la solidarité dans un but de meilleure cohésion sociale.

La tâche est complexe et ambitieuse. Il n’existe pas d’indicateur unique pour mesurer la force ou la qualité des liens sociaux. Les chercheurs recourent à des indicateurs indirects : taux de participation associative, pratiques religieuses, stabilité familiale, taux de chômage, évolution de la criminalité, sentiment de solitude ou de confiance etc. Ces données, croisées avec des enquêtes qualitatives, permettent souvent de dresser une cartographie des fragilités et des ressources sociales d’un territoire. C’est important par exemple pour les travailleurs sociaux qui sont grâce à leurs actions, des agents de développement social.

Reconnaissance et protection : les deux piliers du lien social

Le rapport de la Fondation de France, « Solitudes 2024 », met en évidence le lien entre sentiment de solitude et sentiment d’inutilité sociale, d’abandon ou d’exclusion. La reconnaissance sociale est le fait de se sentir valorisé, visible, de « compter pour quelqu’un ».  Elle apparaît comme un besoin fondamental, aussi important que la protection matérielle ou affective. Cette reconnaissance, qui passe par la famille, les amis, le travail ou l’engagement citoyen, est au cœur de la cohésion sociale.

Serge Paugam insiste sur cette dimension : « La société place tout être humain dès sa naissance dans une relation d’interdépendance avec les autres, et la solidarité constitue le socle de ce que l’on pourrait appeler l’homo-sociologicus ». Dans les sociétés modernes, l’autonomie croissante de l’individu ne signifie pas la fin des liens sociaux, mais leur transformation : la pluralité des appartenances, la diversité des réseaux et la complexité des identités deviennent la norme.

Le rôle irremplaçable des travailleurs sociaux

Dans ce contexte, le travail social reste un levier essentiel pour renforcer le lien social et lutter contre l’isolement. Les professionnels de l’aide – assistants sociaux, éducateurs spécialisés, conseillers en insertion, animateurs – sont en première ligne pour repérer les situations de fragilité, accompagner les personnes vulnérables et recréer des passerelles entre les individus et la société. Ces professionnels ont besoin d’être soutenus en ce sens par leurs institutions.

Tout logiquement, leur action ne peut pas se limiter à l’accompagnement individuel : elle vise aussi à (re)tisser des liens collectifs, à favoriser la participation citoyenne, à encourager l’engagement associatif et à promouvoir la reconnaissance de chacun dans sa singularité. Les travailleurs sociaux sont les artisans du « faire société », au plus près des territoires et des réalités humaines. Leur expertise, leur engagement et leur capacité d’innovation méritent d’être mieux reconnus et soutenus, à la hauteur des enjeux actuels.

Vers une société de la reconnaissance et de la solidarité

Il ne suffit pas de déplorer la montée de l’isolement ou de la défiance face à la fragmentation du tissu social. Il nous faut de repenser collectivement les conditions du vivre-ensemble, en valorisant toutes les formes de solidarité, qu’elles soient institutionnelles ou informelles, verticales ou horizontales. Cela suppose de redonner sens à la notion de bien commun et de renforcer la participation citoyenne. Pour cela il nous faut pouvoir soutenir les initiatives locales et promouvoir une culture de la reconnaissance.

La mesure de l’impact du lien social, telle que préconisée par le rapport de l’Impact Tank, n’est pas une fin en soi. Je doute de son efficacité mais s’il faut en passer par là pour agir, pourquoi pas ? C’est un outil qui s’inscrit dans une logique comptable mais avec une finalité importante : celle de bâtir une société plus juste et plus fraternelle. Cette ambition interpelle chacun d’entre nous, citoyens, décideurs, acteurs de terrain. Elle nous invite à l’action.

Conclusion : appel à la réflexion et à l’engagement

Le lien social n’est pas un acquis, mais une construction permanente, toujours à renouveler et à défendre. Sa fragilisation n’est pas une fatalité : elle appelle une mobilisation collective. Elle nous demande aussi à bien comprendre ce qui renforce la défiance et l’isolement. C’est pourquoi  le rôle des professionnels de l’aide et du travail social ne peut qu’évoluer.

Il nous faut comprendre ce qui se joue. L’impact des réseaux sociaux, des fake-news qui prolifèrent, des informations anxiogènes distillées dans les journaux télévisés etc. Tout cela concourt aussi à cette défiance et nourrit le populisme.  À l’heure où la tentation du repli menace, il est plus que jamais temps de « refaire société », en mesurant, en valorisant et en renforçant les liens qui nous unissent. C’est à ce prix que nous pourrons relever le pari d’une société solidaire, capable d’offrir à chacun protection, reconnaissance et espoir.

Sources


Photo : monkeybusiness monkeybusiness sur DepositPhotos

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