Chaque année, à l’approche des fêtes, la prime de Noël revient sur le devant de la scène. Et cette fois-ci, ce n’est pas pour célébrer cette mesure de solidarité, mais pour la restreindre, voire la faire disparaître pour certains. Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, a récemment proposé de supprimer dès l’année prochaine cette aide pour les foyers sans enfants, histoire d’économiser 260 millions d’euros. Une broutille dans l’océan de la dette publique, mais un symbole puissant d’une forme de mépris que certains élus affichent envers les plus précaires.
Pourtant, derrière cette prime se cache une histoire de lutte et de dignité qu’il est urgent de rappeler. Parce que oui, contrairement à ce que certains chroniqueurs de plateaux télé voudraient nous faire croire, cette aide n’est pas tombée du ciel comme un cadeau de Noël offert par un État providence généreux.
Pourtant, cette prime qui porte mal son nom. En effet, elle laisse supposer que c’est un cadeau offert pour aller faire des achats à Noël alors que dans de nombreux cas, elle permet aux plus modestes de limiter certaines dettes comme les retards de loyers. De nombreux salariés touchent un 13ème mois, voire une prime de fin d’année. Imagine-t-on cela comme un privilège comme cela est posé par la prime de Noël ? Non bien évidemment.
Une conquête sociale arrachée de haute lutte
La prime de Noël n’a pas été créée par un élan de bienveillance gouvernementale. Elle est le fruit d’une mobilisation des chômeurs et des précaires à la fin des années 1990. Comme le rappelle avec justesse Yves Faucoup dans son blog sur Mediapart, cette aide « est le résultat d’une lutte sévère de chômeurs, avec le soutien de la CGT, qui a eu lieu à Marseille en 1997 ».
En décembre 1998, 25.000 manifestants descendaient dans les rues de Marseille, forçant les portes de six antennes Assedic, réclamant une prime de 3.000 francs. Le mouvement s’est étendu à Lyon, Caen, Nantes, Paris et Lille. Face à cette pression sociale, le gouvernement Jospin, avec Martine Aubry alors ministre de l’Emploi, a dû céder et instaurer cette prime dès décembre 1998. Elle a ensuite été pérennisée, devenant un complément de revenu acquis de haute lutte.
Cette histoire mérite d’être connue. Elle nous rappelle que les droits sociaux ne sont jamais des cadeaux, mais des conquêtes. Et qu’effacer leur origine, c’est préparer leur suppression.
La polémique de 2025 : un débat qui en dit long sur l’état d’esprit du moment

Vous le savez, le gouvernement a tout récemment envisagé donc de supprimer la prime de Noël pour les personnes seules ou les couples sans enfants. L’argument avancé ? L’État n’a plus les moyens d’être aussi « généreux ». Jean-Pierre Farandou le dit sans détour : « Il y a eu une époque de générosité sur toutes les politiques sociales et tant mieux. Je pense que maintenant il faut faire attention. » Traduisez : les pauvres vont devoir serrer la ceinture pendant que les grandes fortunes continuent de prospérer. Comprenez aussi selon les propos du ministre que cette prime n’est pas un droit mais une générosité, c’est à dire un acte charitable. C’est alors un don accompagné de compassion.
Cette proposition a provoqué un tollé. À gauche, de La France Insoumise aux socialistes, on a dénoncé une « cruauté pure », un geste qui revient à « voler les jouets des enfants » ou à « humilier les pauvres ». Hadrien Clouet, député LFI, l’a formulé crûment : « On en est quand même au stade où la grande bourgeoisie macroniste va faire les poches des gens qui touchent 150 euros de prime de Noël. Et la somme économisée, on parle de 200 millions d’euros, c’est l’équivalent de sept jours d’impôt sur la fortune. Ce n’est rien du tout. »
Même au sein de la majorité, des voix se sont élevées. Prisca Thévenot, députée Ensemble pour la République, met en garde : « Le budget, ce n’est pas qu’un exercice comptable, c’est aussi un cap politique à avoir. »
Bien évidemment ce sujet a fait le miel des chaînes d’information en continu. Les « experts » se sont déchaînés. Sur LCI David Pujadas ironise, Dominique Seux prône l’effort de tous (sauf des plus riches, allez chercher pourquoi), et Arlette Chabot explique doctement que cette prime était « exceptionnelle » et qu’elle a été « pérennisée, comme toujours en France ». Le tout dans une ignorance des réalités sociales et une totale indifférence envers les 2,2 millions de ménages qui perçoivent cette aide chaque année.
Yves Faucoup le souligne fort à propos dans un billet de son blog : « est-ce qu’on mesure le niveau d’indignité qu’il y a dans le comportement de ce plateau de télé, par des individus qui palpent 10.000, 20.000, 30.000 euros par mois et peut-être plus encore ? Ils sont sans pudeur. »
L’exclusion des allocataires de l’AAH
Autre incohérence de notre système : les personnes touchant l’Allocation aux adultes handicapés (AAH) n’ont jamais eu droit à la prime de Noël. Pourquoi ? Parce que, selon le gouvernement, le montant de l’AAH (1.016,05 € mensuels) est « trop élevé » comparé au RSA (635,70 €) ou à l’ASS (570,30 €).
Cette logique comptable ignore une réalité : avec 1.016 euros par mois, on vit largement en dessous du seuil de pauvreté, fixé à 1 377 euros. La prime de Noël est donc réservée aux personnes qui perçoivent les allocations les plus faibles dont l’AAH ne fait pas partie. Pas question d’aider l’ensemble des personnes pauvres. Seuls les « très pauvres » y ont droit. Il y a là une distinction nouvelle qui nous rappelle au passage l’extrême faiblesse des montants des minimas sociaux que sont le RSA et l’ASS.
Ce que dit cette polémique de notre modèle social
Cette énième attaque contre la prime de Noël révèle un glissement profond de notre conception de la solidarité. On assiste à une véritable inversion des valeurs : ce ne sont plus les plus riches qui sont sollicités pour redresser les comptes publics, mais les plus pauvres. C’est par ailleurs un glissement qui s’opère. Un droit est en train de devenir un « geste charitable » que l’on pourrait, selon la volonté du gouvernement, retirer ou redonner en fonction du bon vouloir de celui qui décide.
Rappelons que la même Assemblée nationale qui s’apprêtait à supprimer 152 euros aux personnes seules au RSA a rejeté la taxe Zucman sur les très grandes fortunes. Alors que nos élus ont débattu sur 260 millions d’économies, les niches fiscales des plus riches coûtent à l’État des dizaines de milliards d’euros chaque année.
Cette politique sociale à géométrie variable en dit long sur les priorités de nos gouvernants. La prime de Noël est bien plus qu’une aide financière de quelques euros. Elle est un symbole, celui d’une société qui n’abandonne pas ses membres les plus fragiles. La supprimer, c’est franchir une ligne rouge, c’est accepter que la précarité devienne une fatalité contre laquelle on ne lutte plus.
Qui peut bénéficier de la prime de Noël et comment ?
Malgré les menaces qui pèsent sur elle, la prime de Noël existe toujours en 2025. Voici ce qu’il faut savoir pour en bénéficier :
qui en est bénéficiaire ?
- Les allocataires du RSA (Revenu de Solidarité Active), de l’ASS (Allocation de Solidarité Spécifique), l’AER (Allocation Équivalent Retraite) et les allocataires qui perçoivent à la fois le RSA et de la prime d’activité (si les ressources additionnées ne dépassent pas le montant du RSA)
Les montants en 2025 : Pour les allocataires du RSA, le montant varie selon la composition du foyer :
- Personne seule : 152,45 €
- Couple sans enfant : 228,68 €
- Personne seule avec 1 enfant : 228,68 €
- Couple avec 1 enfant : 274,41 €
- Personne seule avec 2 enfants : 274,41 €
- Couple avec 2 enfants : 320,15 €
- Personne seule avec 3 enfants : 335,39 €
- Couple avec 3 enfants : 381,13 €
- Par enfant supplémentaire : + 60,98 €
Il n’y a pas de démarches à effectuer.Ce qui permet d’éviter le non recours pour des personnes qui en ont besoin. La prime de Noël est versée automatiquement par la CAF, la MSA ou France Travail aux personnes éligibles. Il suffit d’être bénéficiaire de l’une des allocations concernées au mois de novembre (ou à défaut en décembre) pour la recevoir.
Le versement s’effectue généralement autour du 15 décembre, dans les quatorze jours précédant Noël. Si vous devenez entrez dans les critères d’accès en décembre, le versement peut intervenir en janvier.
Ce qu’il faudrait faire aujourd’hui
Face à cette situation, plusieurs pistes pourraient être explorées :
- Maintenir la prime pour tous les ménages qui perçoivent des minima sociaux, sans distinction. La suppression pour les foyers sans enfants est injuste et stigmatisante.
- Étendre la prime aux allocataires de l’AAH. Si le montant de l’AAH est jugé trop élevé, pourquoi ne pas créer un mécanisme progressif ? Les personnes handicapées vivent aussi dans la précarité et ont besoin de ce coup de pouce.
- Revaloriser les montants. 152 euros pour une personne seule, c’est peu face à l’inflation et au coût de la vie. Cette prime devrait être indexée sur l’évolution du coût de la vie.
- Assumer la dimension symbolique de cette aide. La prime de Noël n’est pas qu’une question comptable. Elle rappelle que la société n’oublie pas ses membres les plus fragiles au moment des fêtes. Ce message a une valeur inestimable.
- Chercher des économies ailleurs. Si 260 millions doivent être économisés, regardons du côté des niches fiscales, de l’évasion fiscale, de certaines dépenses somptuaires. Pas du côté de ceux qui survivent avec 635 euros par mois.
Une question de dignité
Au fond, le débat sur la prime de Noël dépasse largement la question des quelques centaines d’euros versés à chaque personne en situation de grande pauvreté. Il pose une question fondamentale : quelle société voulons-nous ? Une société où l’on demande des efforts aux plus précaires pendant que les plus fortunés prospèrent ? Ou une société où la solidarité n’est pas un vain mot ?
La prime de Noël a été conquise par la lutte. Elle doit être défendue avec la même détermination. Parce qu’au-delà des euros, c’est notre conception de la justice sociale qui est en jeu. Et ça, ça n’a pas de prix.
Sources :
- Prime et mépris | Yves Faucoup sur Mediapart
- Prime de Noël : l’aide rabotée pour les foyers sans enfants ? | France Info
- Prime de Noël : pourquoi les bénéficiaires de l’Allocation aux adultes handicapés ne la touchent pas ? | Ouest-France
Photo Diner solidaire de Noël © Croix-Rouge française – COM 75 – Jean Richardot 2018 Certains droits réservés



2 réponses
hum… la lutte n’a pas eu lieu qu’à Marseille ! des dizaines d’ANPE et d’Assédic furent occupées en France. 100 à 150 000 personnes ont participé à cette mobilisation des chômeurs et précaires qui s’est traduite par des manifs, des autoréductions dans des supermarchés, des occupations de diverses institutions (ministères, mairies, , ENS). celle-ci revendiquait d’ailleurs bien plus que ce qu’une CGT obnubilée par sa cogestion partielle des (miettes des) Assédic, formulait, exigeant un revenu garanti au moins égal au SMIC, et pas seulement le maintien du fonds social des Assédic, et pas seulement pour des chômeurs indemnisés qui étaient déjà minoritaires parmi les chômeurs, mais aussi pour les RMistes et les jeunes interdits de RMI.
quant à la réponse socialiste elle, elle a effectivement consisté en cette prime de fin d’année, en la création dune fonds d’urgence sociale (provisoire) mais aussi en l’évacuation policière d’innombrables occupations. et dans la fatidique déclaration contre-révolutionnaire de Jospin à l’assemblée nationale : « je préfère une société de travail à l’assistance », qui rompait explicitement avec la Révolution française (Constitution de 93 : « les secours sont une dette sacrée ») comme avec toute idée de solidarité, faisant le lit du « travailleur plus pour gagner plus de N. S
A propos des réactions de certains éditorialistes de plateaux télé à l’annoncer de la suppression de ce 13eme mois des plus pauvres, Yves Faucoup a bien raison de s’interroger sur leur niveau d’empathie, sachant que l’un d’eux, très connu, et parmi les plus virulents est officiellement payé 80 000 euros PAR MOIS, soit 960 000 euros par an. Elle est quand même bien riche la société qui peut payer un présentateur à ce tarif (dans le Privé).