Pourquoi l’État abandonne-t-il un Français sur trois face au numérique ?

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La promulgation de la loi de finances pour 2026, le 19 février dernier, est amère pour l’inclusion numérique dans notre pays. Avec un budget réduit à un peu moins de 16 millions d’euros (15 906 709 € précisément), le dispositif des conseillers numériques France Services (CNFS) voit son financement de l’État s’effondrer. Il va passer de milliers de postes soutenus à une poignée d’ici deux ans. Ce choix budgétaire interroge profondément dans un monde où le numérique devient incontournable, laissant des millions de citoyens vulnérables sur le bord de la route.

Un dispositif essentiel sous tension budgétaire

Lancé en 2021 dans le cadre du plan France Relance, ce programme a mobilisé initialement 300 millions d’euros pour déployer 4 000 conseillers numériques. Ils se sont déployés au sein de structures associatives, centres sociaux et collectivités territoriales telles les intercommunalités. Ces professionnels, souvent issus ou proches du champ du travail social, ont accompagné plus de quatre millions de démarches, aidant particulièrement les publics fragiles à naviguer dans les méandres administratifs en ligne. Leur expertise ne se limite pas à l’initiation technique : elle inclut une médiation humaine, essentielle pour restaurer la confiance et l’autonomie des personnes en situation d’illectronisme.

Malgré ces résultats tangibles, la trajectoire budgétaire s’infléchit complètement. Fin 2024, 4 000 postes étaient financés ; ils n’étaient plus que 2 800 en 2025, et ne devraient atteindre que 1 400 en 2026, avec une disparition quasi totale du cofinancement par l’État en 2027. Les employeurs des structures, confrontés à cette réduction, doivent désormais choisir entre absorber les coûts ou licencier, une décision qui va lourdement peser sur les équipes de terrain déjà sous pression.

L’illectronisme, une réalité persistante ignorée

En France, 34% de la population âgée de 16 à 74 ans reste en situation d’illectronisme, selon le Baromètre du Numérique de l’Arcep et les analyses de l’Insee. Il touche une personne sur trois qui manque de compétences numériques de base pour pouvoir effectuer correctement des demandes en ligne. Ces chiffres, issus d’études récentes, soulignent l’urgence d’un accompagnement humain. Les conseillers numériques incarnent cette réponse concrète aux côtés des travailleurs sociaux et des médiateurs numériques : ils interviennent dans des ateliers collectifs, des accompagnements individuels et même à domicile. Leur priorité porte sur les démarches administratives en ligne qui ont un impact direct sur l’accès aux droits de nombre de nos concitoyens.

Cette fin de dispositif est aussi un signal alarmant pour les travailleurs sociaux. En effet, intégrés dans des centres sociaux ou des CCAS, ces professionnels hybrides allient compétences techniques et écoute sociale. Ils font partie des métiers de l’accompagnement. Leur disparition menace non seulement l’accès aux droits – impôts, santé, aides sociales – mais encore l’émancipation des plus vulnérables. Le numérique est pour eux en même temps une porte d’accès et un obstacle qui provoque de multiples formes d’exclusion.

Les impacts sur le terrain : des choix douloureux pour les employeurs

LOGO FRANCE SERVICES 856x630 1Les employeurs des conseillers des maisons France Service, informés récemment de la fin du financement, font face à une réalité cruelle : absorber les salaires ou réorienter les agents vers France Travail, où la médiation numérique peine encore à être reconnue. Dans les centres sociaux comme celui du Roussillonnais, les conseillers coordonnent bénévoles et usagers pour des tâches quotidiennes : déclarations en ligne, échanges familiaux via messagerie, maîtrise d’outils basiques. Cette proximité humaine, risque de disparaitre, laissant des structures locales porter seules le fardeau de la tâche.

Les professionnels intervenant en polyvalence déjà confrontés à des conditions de travail difficiles risquent de voir arriver de nouveaux usagers qui sont dénués de problèmes sociaux, mais ne parviennent pas à accéder à leurs droits. Un rapport du Sénat souligne que les collectivités et associations n’ont pas toutes la capacité de pérenniser ces postes, avec des crédits passés de 62 millions en 2024 à 14 millions en 2026. Cette baisse, votée malgré des amendements parlementaires pour un rétablissement partiel, traduit un désengagement de l’État au profit d’autres priorités, interrogeant l’éthique des politiques publiques.

Le Président de la République avait annoncé en juin 2025 la création de 200 structures supplémentaires à horizon 2027. Toutefois, au vu des crédits effectivement inscrits à cet effet , cet objectif défini par l’État repose en réalité sur l’accélération de l’effort financier des collectivités territoriales et des partenaires (les communes, La Poste, France Travail…).

Ce que vivent les équipes

Les employeurs des Conseillers Numériques ont récemment reçu des informations claires, pour ne pas dire définitives. Les structures disposant d’une convention signée avec la Banque des Territoires bénéficieront bien de leur subvention 2026, conformément aux modalités prévues. C’est une bonne nouvelle pour celles et ceux qui sont en cours de mission. Mais la suite l’est moins.
Les attributions de poste ne sont désormais plus possibles. Aucune nouvelle convention ne sera délivrée. Et surtout : les conventions arrivant à échéance ne pourront pas donner lieu à un renouvellement. Le mécanisme est implacable. À l’issue de la période de conventionnement, les structures employeuses devront transmettre à la Banque des Territoires les certificats de travail permettant de justifier la consommation de la subvention pour solder et clore leur dossier. La précision est importante : cela signifie rendre les postes, même si le poste est pérennisé à l’issue des 36 mois de contrat.
On mesure ce que cette formulation administrative recouvre de réalités humaines. Des équipes constituées, des liens de confiance tissés avec des usagers, des dynamiques locales enclenchées… tout cela se retrouve soudain suspendu à des décisions qui dépassent le terrain.

Six millions d’accompagnements : et alors ?

Depuis 2021, ce sont plus de 6 millions d’accompagnements gratuits pour les personnes qui ont été apportés par les médiateurs numériques. Les chiffres parlent d’eux-mêmes, et ils sont éloquents : 97 % des personnes accompagnées déclarent avoir progressé dans leur usage du numérique ; 93 % se sentent capables de réaliser seules des démarches qu’elles ne maîtrisaient pas auparavant.
Parallèlement, une étude de l’INSEE souligne que la part de la population manquant de compétences numériques de base a diminué de 4 points depuis 2021. Cette année correspond précisément à celle de la mise en place du dispositif Conseiller Numérique. Cette baisse serait-elle dûe à autre chose ? Comment ignorer à ce point la corrélation entre un dispositif déployé et des résultats observés ?
D’autant que le besoin, lui, ne faiblit pas. Un tiers des Français souhaitent être accompagnés dans leur usage du numérique, mais seuls 10 % y ont eu accès. Il y a là un écart béant entre la demande sociale et l’offre publique. Un écart que l’on choisit visiblement de creuser plutôt que de combler.

Le vrai débat : quelle ambition pour l’inclusion numérique ?

Au-delà des questions d’organisation, c’est bien une question de fond qui se pose : quelle place voulons-nous donner à l’inclusion numérique dans notre projet de société ? Tout le monde dira que le numérique ne doit pas être un facteur d’exclusion, mais un outil d’émancipation.  Or, le choix budgétaire de 2026 envoie un signal contraire. Alors que la promotion de l’intelligence artificielle et la dématérialisation à outrance occupent le devant de la scène, l’accompagnement humain – ce maillon indispensable pour que personne ne reste au bord du chemin – se voit relégué au second plan.
La Banque des Territoires l’affirme : il faudrait sanctuariser environ 60 millions d’euros par an dans le budget de l’État. Cela permettrait de financer une réelle politique publique en faveur de l’inclusion numérique, en considérant que collectivités et associations assument la moitié des coûts, comme c’est le cas aujourd’hui. Nous en sommes loin. Très loin.

Ce que nous pouvons faire, ensemble

Petition AN Conseiller numerique 1Face à ce constat, le découragement serait compréhensible. Mais, il serait aussi contre-productif. Des leviers d’action existent. D’abord, je vous invite à signer la pétition lancée sur le site de l’Assemblée Nationale : « Pour le maintien d’un service public de la médiation numérique » . Signez, partagez, faites connaître ce texte, vous  participerez ainsi à faire monter cette exigence citoyenne.
Ensuite, continuer à documenter, à témoigner, à évaluer. Le questionnaire d’évaluation que devront remplir les structures à l’issue de leur conventionnement pourrait  – devrait – permettre de mettre en évidence l’impact du dispositif. C’est une opportunité pour que les données du terrain éclairent les décisions futures.
Enfin, nourrir le débat sur les propositions qui émergent. L’idée de rapprocher Maisons France Services et conseillers numériques mérite d’être creusée, mais à condition de le faire avec celles et ceux qui vivent ces métiers au quotidien. La complémentarité, pas la fusion administrative ; l’articulation, pas le nivellement.

Une invitation au dialogue

L’inclusion numérique n’est pas une question technique, mais éminemment politique. Elle interroge notre capacité à construire une société où les évolutions technologiques ne laissent personne de côté. Les chiffres que j’ai cités ne sont pas des abstractions. Derrière le « 34% d’illectronisme », il y a des personnes qui ne parviennent pas à accéder à leurs droits. Derrière les « 6 millions d’accompagnements », il y a des conseillers qui ont consacré du temps, de l’énergie, de l’empathie à rendre l’autonomie possible. Derrière les réductions financières drastiques, il y a un choix de société.
Je vous invite à réagir. À partager votre analyse, votre expérience, vos propositions. À signer la pétition si vous partagez cette exigence. À interpeller vos élus. À continuer aussi ce travail précieux d’accompagnement là où vous êtes. Parce que si le dispositif Conseiller numérique tel que nous l’avons connu semble toucher à sa fin, l’urgence de l’inclusion numérique, elle, ne s’arrête pas.

 


Photo en une : Duck.ai  – Cette image ne représente pas de personnes réelles.

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Une réponse

  1. Ravi de faire la découverte de votre site, merci pour vos écrits.
    Merci pour le relais de la pétition et la publication d’un lien vers notre article.
    Ma convention CNFS s’est terminée ce 1er Mars et cette semaine je chantais à mes usagers :
    Me m’appelez plus jamais « France » (Services), la France elle vous a laissé tomber. 🙀🤣
    Bien cordialement,

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