C’est une information surprenante que nous révèle le livre intitulé « Nous les Français ». Il a été rédigé par un collectif de chercheurs et de journalistes. Il dresse une radiographie originale de la société française en mesurant différents phénomènes. Les auteurs soulignent chacun dans son domaine non pas le clivage et les tensions que vivent nos concitoyens mais leurs contradictions. Ce sont nos contradictions assurément.
Le journaliste Olivier Pérou dans Le Monde présente cet ouvrage en une phrase qui me semble bien refléter ce qu’il propose : « Plutôt que d’enchaîner les poncifs sociologiques pour raconter une France fracturée, les auteurs distillent une centaine d’instantanés de la société. Une radiographie illustrée, ambitieuse et minutieuse de l’esprit français en 2026 dans certaines de ses splendeurs et de ses contradictions. »

Cet ouvrage s’appuie sur de multiples études, de sondages sur de nombreux sujets. La politique y occupe une grande place. Cela peut nous aider à comprendre la désaffection des électeurs et la montée de l’abstention avec un regard nouveau. Ainsi, on apprend que les élus pensent différemment de leurs électeurs, notamment celles et ceux qui siègent à l’Assemblée nationale. Un article signé Franck Dedieu nous éclaire à ce sujet.
Trois thèmes nous permettent de comprendre pourquoi il y a du tirage et surtout de l’incohérence chez nombre de nos concitoyens : la taxe Zucman, la hausse du Smic et la loi sur les mineurs délinquants.
Pour la taxe « Zucman »
Celle-ci vise à imposer les plus gros patrimoines du pays. Il faut savoir que les électeurs, tous partis confondus, soutiennent ce projet de taxe. Les partis de gauche sont en phase avec leurs électeurs. Rien à dire sur ce sujet. Ceux de droite sont en totale contradiction avec eux. Les partisans d’Emmanuel Macron sont pour à 57% alors que les députés du parti présidentiel l’ont tous rejeté.
Il en est de même avec les électeurs du parti « Les Républicains ». Là aussi leurs électeurs s’y déclarent favorables à 57% alors que leurs élus ont tous voté contre. On ne peut que constater la même vision sur cete taxe entre les électeurs macronistes et ceux qui sont dirigés par Bruno Retailleau. Comment expliquer une telle distorsion ?
Mais, la distorsion la plus criante sur ce thème vient du Rassemblement national. Ses électeurs plébiscitent la taxe Zucman de façon très nette : 66% d’entre eux sont pour sa mise en œuvre. Tandis que les députés se sont tous opposés à son adoption (100%). C’est quand même curieux.
Pour la hausse du Smic
Ici, nous atteignons des sommets ! Là aussi les électeurs de gauche sont tous favorables à cette hausse. À des degrés différents. Les électeurs des 3 partis de gauche LFI, le PS et les écologistes, réclament cette hausse à 93 et 94%. C’est cohérent.
Mais, à droite, on atteint des sommets. Les élus du parti dit centriste et les Républicains sont opposés à leurs électeurs. Ils ont refusé une augmentation du salaire minimum lors d’un vote à l’Assemblée nationale alors que leur base électorale y est favorable à 84 et 85%. Ce n’est plus un fossé, c’est un véritable gouffre !
Pourtant le fond n’est pas atteint : les électeurs du Rassemblement national creusent encore plus profond : ils sont pour augmenter le Smic à 90 %. C’est un résultat proche des électeurs des partis de gauche. Néanmoins les élus du RN se sont tous opposés à leur base en refusant que cette augmentation soit votée. Là, le décrochage est total.
Pour durcir la loi sur les mineurs délinquants
On pourrait penser, à la lecture de ces résultats, que les élus de gauche sont plus en phase avec leurs électeurs que ceux de droite. Ce n’est pas le cas pour la question des mineurs délinquants. 56% des électeurs insoumis souhaitent un durcissement de la loi, ils sont 73 % à le vouloir chez les sympathisants PS et même 85 % chez les écologistes. Des écologistes qui flirtent avec les opinions des électeurs du RN sur ce sujet. Toutefois les élus de gauche se sont opposés face à un durcissement de la loi.
Il semble que ce type de positionnement plus sévère de la part des électeurs de gauche concerne aussi la politique de l’immigration. C’est ce qu’écrit Franck Dedieu. La limite à cette démonstration vient peut-être des sources des différents sondages qui ont permis d’établir ces constats : ils relèvent de 5 études d’opinion différentes : L’IFOP et Le JDD en octobre 2022 (avant la reprise du journal par le groupe Bolloré), CSA – Europe 1 en mars 2025, IFOP – la CGT en avril 2025, un autre CSA-Europe 1 à la même date et enfin Elabe – BFM en 2025.
Comment expliquer de telles dissonances entre les électeurs et leurs élus ?
Plusieurs explications peuvent aider à comprendre ce qui se passe. Jadis les partis faisaient le liant entre la base et le sommet. Les élus étaient issus d’une base militante ancrée territorialement. Ce qui au passage ne fut jamais le cas pour l’extrême droite ni lors de la création du mouvement En marche. Les cadres et les adhérents des partis traditionnels faisaient « cause commune ». Les débats étaient parfois vifs avec des tendances et des motions qui s’affrontaient. Tout cela semble avoir disparu ou du moins s’est fortement dilué.
Aujourd’hui, c’est le chef seul ou presque qui décide : que ce soit à LFI avec un leader incontesté (JL Mélenchon) ou à l’extrême droite et au centre : M. Le Pen et E. Macron. Les partis ou mouvements sont restés verticaux et ce sont les leaders qui choisissent qui sera candidat. Les milieux populaires sont très sous-représentés. C’était déjà le cas hier, mais il existait des passerelles qui aujourd’hui ont disparu. Il nous est demandé de « bien voter », mais ensuite, les électeurs que nous sommes ne peuvent que constater ce que décident leurs élus. Cela, sans pouvoir influer sur les directions qu’ils prennent.
Cela est peut-être aussi ce qui provoque une montée de l’abstention qui est déplorée à chaque élection. Quant au Rassemblement national, on voit aussi que leurs députés, qui ont tous voté contre la taxe Zucman et contre la hausse du Smic, ont surtout désormais la volonté de séduire les milieux d’affaires et les retraités aisés. Le « petit peuple » suivra-t-il ? Peut-être ira-t-il encore plus à la pêche qu’auparavant au moment du scrutin. Ou alors il votera carrément contre son camp.
Source
- Nous, les Français – Raconter la France comme les politiques ne le feront jamais. En infographies et en images, Gérald Andrieu Franck Dedieu Jean-Laurent Cassely Laureline Dupont Raphaël Llorca Laure Coromines Fabrice Haes, Éditions Robert Laffont, 2026
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Photo : paxiax sur dépositphotos


