Marcel Jaeger : ce que le Covid-19 nous apprend pour le travail social

Faut-il présenter Marcel Jaeger ? Sociologue et anciennement titulaire de la chaire de Travail social et d’intervention sociale du Cnam, il est membre depuis 2003 du Laboratoire Interdisciplinaire pour la Sociologie Économique (LISE). Il a été  directeur d de l’Institut régional du travail social (IRTS) de Montrouge et de Neuilly-Sur-Marne. Il a travaillé ensuite à la Mission nationale d’appui en santé mentale.

Marcel Jaeger est membre de plusieurs instances d’études et de recherche dont l’ancien Conseil scientifique de l’Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux (ANESM aujourd’hui remplacé par la Haute Autorité de Santé) et le Haut Conseil du travail social (c’est là que nous nous cotoyons). Il est aussi président du conseil scientifique de l’Observatoire national de la protection de l’enfance (ONPE).

La crise du Covid-19 a conduit le travail social a se réinventer explique-t-il dans le numéro spécial d’Union Sociale consacré aux effets de la pandémie.  Il explique aussi sa vision  du travail social confronté à cette nouvelle réalité dans une vidéo mise en ligne par le Laboratoire Interdisciplinaire pour la Sociologie Économique. Que nous dit-il ? Voici ce que j’en retiens

1. Les travailleurs sociaux sont en première ligne

Ils sont souvent mentionnés au titre de la 2ème ligne.  Cela correspond à une présentation « québecoise » d’une première ligne qui concerne les soignants avec des travailleurs sociaux qui seraient en appui de ces personnels. Or il faut souligner qu’ils sont en réalité en première ligne comme le personnel soignant si l’on s’en tient notamment à la loi relative à la santé où il est beaucoup fait référence à l’approche globale des situations qui vise à favoriser le décloisonnement entre le sanitaire et le social.

2. Ils font face à une ampleur et une diversité des problèmes

Ils sont confrontés à des difficultés très spécifiques au regard des missions qui leur sont assignées. Ils sont au cœur d’un exercice très difficile qui consiste à concilier l’autonomie des personnes tout en permettant leur protection.

Un autre élément vient de ce que la crise sanitaire nous apprend sur l’aide à autrui. Cela concerne la conception de l’accompagnement et la façon de le pratiquer. Rappelons que le champ d’intervention est très large puisqu’il va de l’aide à la personne en établissement (EHPAD, foyers, CHRS..) mais aussi les personnes isolées, les sans domiciles fixes, les familles en difficulté, les étrangers ou encore les minorités tels les gens du voyage pour ne citer qu’eux.

3. Le travail social intervient dans un ensemble extrêmement composite.

Il y a les problèmes liés à la pauvreté, la précarité, mais aussi ceux qui concernent les troubles psychologiques et de personnalité tel que Philippe Warin l’évoque dans son travail sur le non recours ou le renoncement aux droits pour de multiples raisons parmi lesquelles on trouve le déficit de confiance.

Le Covid et le confinement ont provoqué une série de difficultés imprévues comme celles qui portent sur l’exiguïté des logements, la fin des « petits » boulots avec une perte de revenus pouvant conduire à des détresses alimentaires notamment.

Une autre problématique concerne l’enfance. On sait que 2 millions 700 mille enfants vivent en France dans la pauvreté tout comme leurs parents. Le confinement a amplifié certains problèmes comme par exemple le décrochage scolaire, et l’arrêt des accompagnements. Il y a aussi la question de la protection de l’enfance mise en tension par le confinement.

le 3ème grand domaine concerne le handicap. Plus de 12 millions de personnes sont concernées. On voit que le Covid-19 pose des difficultés très concrètes mais aussi très complexes pour les personnes qui souffrent de handicap mental ou psychique.

Les travailleurs sociaux ont été confrontés à des crises d’angoisse de personnes fragiles, des comportements liés au stress, et à leur compréhension de la situation et des consignes imposées.

Il y a aussi le secteur des personnes âgées. 1 million 400 mille personnes sont dites « dépendantes » et touchent l’allocation d’autonomie. On parle de 860.000 personnes sur le territoire atteintes par la maladie d’Alzheimer. Mais 77% des personnes dépendantes vivent à leur domicile. Elles aussi ont été confrontées à de grandes difficultés.

Il a fallu que les travailleurs sociaux interviennent aussi auprès des proches, des aidants familiaux mais aussi des aidants informels de beaucoup de personnes

4. Au delà de cette crise le travail social est confronté à des difficultés spécifiques

Il y a d’abord la baisse d’attractivité des métiers du travail social. Il y a un effet de ciseaux entre les besoins croissants de personnels et la baisse du nombre de travailleurs sociaux liée au manque de reconnaissance de leurs métiers, mais aussi de leurs salaires qui sont très faibles au regard des responsabilités qu’ils assument.

Certains travailleurs sociaux (ou plutôt devrait-on dire travailleuses sociales tans les femmes sont nombreuses et majoritaires dans ces métiers) sont démuni(e)s et mis en difficulté. Si on parlait par le passé de la toute puissance des travailleurs sociaux, c’est aujourd’hui l’inverse qui est à l’œuvre. Cette impuissance perçue ou vécue est une réalité. Tout comme cette difficulté d’articuler l’engagement personnel et celui plus spécifique de l’engagement professionnel.

Bref notre secteur ne va pas bien et ce n’est pas vraiment nouveau.

5. Le Covid-19 nous apprend quelque chose

La pandémie va accentuer une évolution sur la façon de concevoir les accompagnements. On peut désormais identifier de nouvelles formes de travail. Marcel Jaeger en identifie quatre.

  1. L’importance des coopérations et de la coordination : La première compétence attendue est désormais la capacité à travailler ensemble entre métiers très différents. Ce qui conduit à partager des informations et à comprendre le langage des uns et des autres ce qui peut bousculer des identités professionnelles
  2. Il y a nécessité de travailler à la fois dans la durée et dans l’urgence. Ce « en même temps » est une réalité notamment dans le domaine du handicap où l’on met en avant le projet de vie de la personne. C’est aussi une réalité avec l’apparition des « référents de parcours », « gestionnaires de cas » ou des « cases managers ». Il est demandé qu’il y ait le moins de ruptures possibles dans les parcours des personnes aidées ou accompagnées.
  3.  Il faut savoir gérer la distance, éviter la relation fusionnelle et être en capacité de développer des pratiques « en retrait » : il faut laisser aux personnes la possibilité de se créer des espaces et se prémunir d’un « interventionnisme excessif ». Il faut à la fois savoir aller vers les personnes mais aussi éviter l’emprise et une forme d’envahissement que le professionnel peut provoquer.
  4. Favoriser la participation et le développement du pouvoir d’agir des personnes qui très souvent ont déjà en elles des solutions qui sont sans doute différentes de celles proposées par les dispositifs mais qui ont le grand avantage de révéler les compétences qu’elles ont. Certaines par exemple ne veulent pas d’un déconfinement rapide, il faut savoir l’accepter.

Marcel Jaeger rappelle aussi à cette occasion l’importance de la définition du travail social telle qu’elle a été élaborée par le HCTS. Les professionnels s’appuient sur 3 types de savoir. Le premier est universitaire, le second est le savoir pratique et théorique des professionnels et le troisième est le savoir issu de l’expérience des personnes elles-mêmes. Il s’agit de sortir d’une logique purement académique à l’image d travail engagé par ATD Quart Monde sur le croisement des savoirs.

En conclusion ?

le Covid-19 est pour Marcel Jaeger l’occasion d’accentuer un mouvement déjà engagé Celui-ci permet de faire évoluer les pratiques de travail social vers une plus grande prise en compte des contributions des personnes concernées en lien avec les professionnels de terrain.

J’ajouterai que les travailleurs sociaux tout comme les personnes ont beaucoup appris de cet épisode si particulier du confinement et de sa sortie. Ils ont nécessité de mutualiser leurs savoirs et l’expérience qu’ils ont acquis à cette occasion en échangeant, en écrivant et en débattant entre pairs mais aussi avec leurs partenaires de travail sans oublier bien sûr les personnes qu’ils accompagnent. Nous avons à faire alliance pour le bien commun et à développer encore plus des solidarités

 

photo : capture d’écran de la vidéo de l’intervention de Marcel Jaeger

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3 réponses

  1. l’ANESM n’ existe plus, remplacée par la HAS: il faut du temps pour y trouver le mot social sur leur site… Pour ce qui est du travail de terrain, pour ma part en AEMO, c’est très compliqué d’accompagner à distance: le COVID nous met dans la quasi impossibilité de travailler (pas de VAD par ex) et les placements se font dans l’urgence avec des situations tendues de famille qui se retrouvent H24 ensemble alors que déjà c »était compliqué avant…Sans les copains, l' »école, etc qui faisaient tiers. Il nous manque aussi tous les espaces informels (interstitiels) où échanger avec les collègues, sans compter les aléas de l’informatique. Alors monsieur Jaeger, pour ce qui est des nouvelles pratiques (l’empowerment, j’en parlais déjà il y a 20 ans en formation et le fait de le renommer « pouvoir d’agir » n’a pas changé grand chose sur le terrain) revenons au terrain: on n’a pas « beaucoup appris » du covid et le seul gain c’est d’avoir du temps pour penser sa pratique (individuellement) et moins la direction sur le dos)…Ah ces universitaires

    1. Oui merci Noël, j’avais oublié de signaler la disparition de l’ANESM ou du moins sa fusion au sein de la HAS. Il y aurait bien à écrire à ce sujet. Ce type de regroupement n’a visé qu’à faire une fois de plus des économies aux services de l’État. Mais il y avait aussi de quoi être circonspect sur le travail de l’ANESM qui, à mon avis, a largement contribué à « protocaliser » et « procédurer »les pratiques de travail social. Bien Cordialement Didier

      1. La logique de guichet est à tous les niveaux.
        Et les espaces pour faire autrement laisse place à un dispositif gestionnaire maltraitant pour les professionnel s, et ad minima malmenant pour les sujets de droits. SIC les formations et les grilles d é valuation.

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