Depuis 2019, les éditions Anamosa ont publié 33 opus d’une collection d’ouvrages courts et incisifs qui s’emparent à chaque fois d’un mot différent pour le passer au crible du sens critique. Tout l’été cette rubrique en présente quelques-uns. Aujourd’hui : « Utopie»
C’est Thomas More qui forgea le mot utopie avec son roman écrit en 1519 : « Utopia ». Il y est question d’une réforme humaniste de la politique d’alors et d’une invitation à observer sincèrement les préceptes chrétiens. Ce terme s’est depuis enrichi.
Bien des synonymes ont émergé aujourd’hui dans le langage commun : uchronie, dystopie, hétérotopie… Ils renvoient à l’idée de mythe, de fiction, de science-fiction, d’idéal, de perfection… Autant de thèmes que la société marchande a détourné à son profit, en cherchant à instrumentaliser les rêves des consommateurs pour mieux les faire acheter.
Cette idée est positive pour les uns, car elle réagence des enjeux particuliers en prise avec le passé, le présent et l’avenir. Il est vrai que l’utopie côtoie le messianisme et le millénarisme. Elle est inquiétante pour les autres qui y voient le terreau des pires totalitarismes du XXᵉ siècle. Le mot est fragile, sensible et disponible. C’est pourquoi il est essentiel d’alléger la gangue d’interprétations qui en affaiblit la force et le sens.
Structurée autour de courants socialistes revendiquant le partage des richesses, l’utopie a souvent poussé et inspiré le combat contre la misère, le fatalisme et la résignation. Paix universelle, amitié entre les peuples, victoire contre le dérèglement climatique, éternelle jeunesse, machine à remonter le temps, égalité entre les êtres humains, harmonisation des revenus entre les pauvres et les riches… autant d’archétypes qui l’habitent et l’alimentent.
L’utopie brasse des projets réputés irréalistes. Bien des utopistes se nourrissent de ces douces songeries fondées sur l’idéalisation, l’espérance et l’optimisme. Ce qui leur vaut d’être facilement pris pour des candides, des naïfs, des illuminés et des hallucinés, quand ils ne sont pas traités de nigauds et de niais. De telles quêtes se refusent de définir un point d’arrivée clair et distinct, préférant inviter à se mettre en route pour construire un monde plus fraternel avec les plus vulnérables.
Elle se déploie, aujourd’hui, sous la forme de mille courants métissés. Les uns et les autres ont en commun de porter une charge subversive et déstabilisatrice contre les autorités en place. Ils ont pris la forme de la ZAD de Notre Dame des Landes en France et de l’insurrection indigène contre les accords de libre-échange au Chiapas au Mexique.
Un autre monde est possible et les êtres humains sont capables d’harmonie. Tel est le leitmotiv de départ vers d’autres rives aux contours parfois nets parfois imprécis, dans l’espoir ou le désespoir. Parce qu’il n’y a plus le choix ou que justement il y en a. Parce que l’on veut fuir ou que l’on est attiré par une perspective enthousiasmante.
- Utopie, Thomas Bouchet, Éd. Anamosa, 2024, 94 p.
Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »
Il est signé Jacques Trémintin
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Photo : Thomas Boucher © ANAMOSA