
Il est des livres qui dépassent les 5 ou 600 pages. Et d’autres qui plafonnent à moins de 100. Depuis 2019, les éditions Anamosa ont publié 33 opus d’une collection d’ouvrages courts et incisifs qui s’emparent à chaque fois d’un mot différent pour le passer au crible du sens critique : « Le mot est faible ». Tout l’été cette rubrique en présentera quelques-uns. Aujourd’hui : « Universalisme »
L’universalisme comporte un paradoxe : ce concept n’est pas en lui-même universel ! Il en existe au moins deux versions. La plus ancienne cherche à s’imposer comme une marque déposée. Pourtant, elle porte en elle-même une terrible tare : elle a servi de support aux pires sauvageries colonisatrices se drapant derrière l’étendard d’une prétendue mission civilisatrice.
Avec son Code noir, l’ancien régime avait codifié l’esclavagisme pour l’organiser de manière rationnelle. Ceux qui lui succédèrent l’ont maintenu (il ne sera aboli qu’en 2026 !), tout en aggravant l’expansion impérialiste. Jules Ferry ne proclamait-il pas : « Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures » (Assemblée nationale le 28/7/1885) ?
Le fondement du colonialisme fut bien d’établir un rapport de domination entre le sujet qui universalise et l’objet sauvage qui doit être éduqué et civilisé, évangélisé et universalisé. Ernest Renan l’affirmait clairement : « Nous aspirons non pas à l’égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels.» (La Sorbonne le 11/03/1882).
Cet universalisme ancien fut donc un humanisme autocentré confinant à la barbarie. Derrière le génie français et ce qu’il a apporté à l’humanité se cachent des crimes contre l’humanité : razzias, captures, viols, châtiments corporels, fouet, pilori, chaînes, fers, entraves, carcans… Les populations des pays conquis devaient se soumettre devant la suprématie blanche ou être exterminées.
Il est commode de dénoncer le racisme systémique en vigueur aux USA, en oubliant de préciser qu’il a été importé d’Europe. Comme il est facile de commémorer les penseurs français qui se sont opposés à l’esclavage comme Montesquieu, Diderot, Condorcet et l’Abbé Grégoire etc., tout en oubliant d’honorer les Jean-Baptiste Belley, Louis Degrey, Suzanne Belaiar et Toussaint Louverture etc., qui l’ont combattu, eux aussi, mais en se libérant par eux-mêmes de leurs fers.
Refouler l’histoire de ces oppressions dont s’est rendue coupable la République, c’est abîmer son avenir. L’assumer, c’est reconnaître les systèmes de domination et de discrimination qui ont duré si longtemps et dont les effets perdurent encore aujourd’hui. C’est aussi sortir l’universalisme normatif et de l’état tant d’amnésie que de déni dans lequel il se complait.
Construire un nouvel universalisme, c’est refuser d’en faire une valeur, un principe, une conception ou un paradigme abstraits. C’est le considérer comme la capacité et le désir de regarder le monde à travers d’autres yeux que les siens, à cultiver l’art du dialogue avec celle ou celui qui est différent, à accepter un dérangement continuel de soi par cet autre qui bouscule nos certitudes.
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Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »
Il est signé Jacques Trémintin
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Photo : Julien Suaudeau et Mame Fatou Niang © Radio Nova