Il existe sûrement des travailleurs sociaux technophiles ne jurant que par l’intelligence artificielle (IA). Comme il en existe d’autres se revendiquant technophobes inconditionnels. Le livre d’Adrien Guionie propose un entre-deux des plus pertinents.
La révolution de l’IA, qui surgit dans les années 2010 et devient générative en 2020, est comparable à celle d’internet dans les années 1990. Elle s’est répandue dans toutes les sphères de la société, y compris dans les services publics et les pratiques de terrain. L’auteur en dresse un tableau lucide, mais vigilant, en proposant de mettre à profit ce progrès tout en refusant de se faire dominer par lui.
Il faut le reconnaître, l’IA constitue un formidable outil facilitateur. Elle procure à ses utilisateurs gain de temps, aide à la décision et simplification des tâches administratives. Elle dispose d’une capacité incomparable pour synthétiser et repérer des tendances invisibles à l’œil nu. Elle possède un potentiel d’efficacité, de structuration et d’aide jamais atteint jusque-là. Un test mené par Adrien Guionie dans son travail d’assistant de service social en protection de l’enfance le démontre : le travail sur 20 dossiers lui a pris entre 25 et 30 heures sans IA et entre 10 à 12 heures avec.
Pour autant l’IA présente aussi bien des effets pervers que des dangers. Contenus trompeurs et erreurs factuelles, amplification des biais et des discriminations, uniformisation et standardisation, simplification et raccourcis. Rien d’étonnant, car elle fonctionne sans conscience, sans intention et sans subjectivité. L’IA recompose l’immense quantité de données qui lui ont été fournies pour calculer statistiquement la probabilité des meilleurs liens de corrélations entre la question qui lui a été posée et les réponses les plus plausibles et les plus vraisemblables.
Sauf que, dans toute relation d’aide à la personne, surgissent à tout moment l’improbable et l’aléatoire, l’équivoque et l’ambiguïté, le contingent et l’incertain. Toutes circonstances étrangères à la logique mathématique d’une IA qui fonctionne avec une exigence rationnelle et méthodique implacable certes, mais aux antipodes du fonctionnement humain. Seules la présence, l’observation directe et l’écoute empathique sont à même de permettre d’évaluer le contexte, les intentions et de rentrer dans la complexité d’une situation.
Ne nous trompons donc pas dans la répartition des rôles. D’un côté une IA qui apprend grâce aux données que lui fournit l’humain, sans jamais être capable de les penser, les interpréter et les hiérarchiser. De l’autre, l’humain qui apprend certes grâce à l’IA, mais qui reste le seul capable de raisonner, de douter et de ressentir à partir de l’expérience accumulée et des émotions éprouvées.
Ce que préconise Adrien Guionie, c’est une alliance entre les deux sources d’intelligence humaine et technologique. Mais pas dans une relation de subordination de l’être humain. L’IA suggère, le professionnel décide. L’IA fournit des pistes, le professionnel choisit la plus appropriée. L’IA aligne des schémas logiques, le professionnel nuance en tant que médiateur de sens. L’IA propose, le professionnel garde la responsabilité pleine et entière de l’utilisation finale qui en sera faite.
Cette posture implique toute une série de compétences cognitives et éthiques. D’abord apprendre à formuler ses demandes, à discerner les réponses et à les intégrer à un contexte global. Ensuite, mettre en œuvre une vigilance qui privilégie la relation humaine sur toute réponse standardisée. Préserver encore la confidentialité et le secret professionnel face à une IA qui n’en a que faire. Et toujours garder la maîtrise du fond quand l’IA ne peut qu’aider à améliorer la forme.
Voilà un ouvrage qui propose un cap : utiliser cette technologie pour tout ce qu’elle permet de faciliter. Pourquoi s’en priver ? Mais il met en garde contre une dérive qui conduit à rendre l’intelligence humaine esclave passive et soumise à des statistiques, des algorithmes et autres calculs de probabilité. Il propose en annexe 10 tests pour que chacun(e) puisse mesurer son degré d’(in)dépendance à l’égard de l’IA.
- L’IA, un outil pour le travail social ? Adrien Guionie, Éd. Erès, 2026, 190 p.
Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »
Il est signé Jacques Trémintin
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Photo : capture d’écran de la vidéo Erès


