
Que sont devenu(e)s les chroniqueur(e)s de Lien Social qui ont contribué avec talent à alimenter ce journal ? Le livre de Monique Eyraud apporte une réponse : certain(e)s d’entre eux (elles) continuent à écrire et même à publier.
Monique apparaît pour la première fois dans le numéro 1270 de Lien Social, en 2020. Elle a envoyé un texte pour le courrier des lecteurs. Sa qualité d’écriture et l’originalité de son propos séduisent. Elle est programmée dans la rubrique. Elle y trouvera régulièrement l’hospitalité, avant d’intégrer l’équipe des chroniqueur(e)s, en 2022.
Elle publie aujourd’hui un recueil de près de 50 de ces brèves qui se sont égrenées, de ce journal jusqu’à sa disparition, en janvier 2024. Le lecteur pourra retrouver, tout au long de ses 160 pages ses coups de colère et ses révoltes, ses poussées de tendresse et de tristesse, mais aussi son regard sans concessions sur les professionnels du travail social.
Son inspiration s’abreuve à bien des sources : sa vie personnelle autant que professionnelle ; la réalité vécue autant que l’imaginaire ; les expériences professionnelles autant que les rencontres due au seul hasard ; la fine observation du monde extérieur qui l’entoure autant que l’introspection au plus profond d’elle-même.
Le récit qu’elle déploie prend pied là où son inspiration la conduit. Cela se passe dans la file d’attente d’un centre des impôts ou dans un train, dans un EHPAD ou dans une gare, face à des parents ou à des professionnels. Monique parle de sa place ou de celle d’un enfant, décrit des scènes qu’elle a vécues ou qu’elle imagine, entre au cœur de la personne ou reste à sa périphérie.
Ce qu’elle tricote avec efficacité, ce qu’elle brode avec finesse, ce qu’elle raconte avec talent, c’est le reflet de ce qu’elle observe, ressent et retient du spectacle du monde qui s’offre à elle. Son sujet, c’est cette nature (in)humaine qui sait autant briller par ses moments de courage et d’abnégation qu’assombrir le monde qui l’hébergee par ses épisodes d’égoïsme et d’indignité.
Ce sont ces postures protectrices d’adulte réussissant à apaiser et à contenir un enfant. Mais aussi celles destructrices qui privilégient l’émotion de l’adulte sur la détresse du petit d’Homme. C’est la perspicacité d’un enfant qui a pourtant été diagnostiqué déficient. Mais aussi ce petit garçon en fugue traversant la rocade en plein trafic.
Le travail social parcourt l’ouvrage de part en part. C’est la chasse à l’affectif et à la passion remplacée par la quête de la bonne distance qui ruine les semaines qui ont été nécessaires pour tisser le lien. Ce sont ces gestionnaires à la recherche de rentabilité et de mesure d’impact qui instaure l’interchangeabilité, chacun pouvant remplacer l’autre, en ignorant l’attachement pourtant moteur de toute relation.
Mais ce sont aussi des éducateurs attentifs et bienveillants. Ceux qui écoutent, protègent et dont l’absence crée un manque angoissant. Ceux qui défient tous les obstacles pour mener à bien leurs projets. Ceux qui placent leur éthique et le sens qu’il donne à leur fonction au-dessus de tout.
À ne pas manquer, cette description d’une scène de réunion d’équipe en visio … à hurler de rire. Ce couple africain avec leurs deux enfants dormant sous l’auvent des vélos en pleine gare, dans l’indifférence des voyageurs qui vont et viennent … à provoquer la révolte. Cette jeune maman qui ne sait que faire de son bébé, issu d’un viol… à remplir de tristesse.
Voilà un recueil de brèves qui accrochera le lecteur par l’une ou par l’autre d’entre elles. Son éclectisme, sa diversité et son originalité donnent le choix à chacun(e) de vibrer un peu, beaucoup ou pas du tout à la sensibilité que nous offre son auteure, page après page.
Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »
Il est signé Jacques Trémintin
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