L’institut Lamoricière à Nantes : des origines à 2013

Les temps changent inexorablement. J’en veux pour preuve ce travail assez remarquable de 3 historiens, Roger Balcon, Joseph Gabriac et Jean Paul Martin. Ils se sont attachés à écrire l’histoire d’un Institut qui a pris une place centrale sur la région nantaise dans les années 70. L’histoire singulière de l’Institut Lamoricière est à l’image de nombreuses associations accueillant des enfants dits « handicapés » ou « inadaptés ». On comprend mieux à la lecture de ce parcours si singulier comment nos institutions se façonnent, évoluent au fil de l’histoire. Une histoire faite d’hommes et de femmes engagés.

L’histoire commence en 1703 avec la création de la congrégation des filles de la sagesse. Ces religieuses et les dames patronnesses créeront l’œuvre dite de la première communion. Leur présence est très forte à Nantes. Elles interviennent à l’hôpital et ont un « quasi monopole » sur les écoles primaires de la ville. En 1894 l’établissement accueillait, parmi ses activités, 100 enfants (50 garçons et 50 jeunes filles) orphelins. En 1913 elles ouvrent un établissement accueillant des jeunes filles sourdes et muettes et se spécialisent en 1932 dans l’éducation des jeunes filles handicapées ou abandonnées dès leur plus jeune âge. Ces maisons d’enfants étaient une nécessité à une époque où l’action sociale ne relevaient pas des attributions de l’Etat.

1937 voit la création d’un IMP Institut médico-pédagogique permettant d’accueillir « les petites filles anormales » comme cela pouvait être dit à l’époque. Il faudra attendre 1956 pour que les autorités imposent le recrutement d’une éducatrice « pourvue des titres de capacité requis : Brevet élémentaire et Baccalauréat complet.

En 1967, l’établissement est considéré comme sclérosé, replié sur lui-même. Nous sommes à la veille de 68. Des « laïcs » se sont investis. Une psychologue et un médecin qui constate cette inadaptation de la structure. Les évènements de 68 et le « bouillonnement » de la pensée dans tous les domaines contribuent à accélérer le processus de changement. Une « équipe de renouveau est en place. Un médecin, une psychologue et une assistante sociale (religieuse) suggèrent la création d’un établissement plus ouvert pour les garçons comme pour les filles, en externat et en internat.

L’élan des pionniers

La relève arrive en 1970 avec le projet de création d’un Institut de rééducation et c’est là à mon sens que le livre débute réellement. Il entre dans le détail de l’évolution d’une structure influencée par les penseurs médecins et pédiatres de l’époque – Françoise Dolto notamment. Les enfants ne sont plus étiquetés comme « débiles légers ». On parle désormais d’enfants avec des troubles du comportement. C’est donc un établissement médico-social qui s’impose et il est prévu qu’il soit géré par une association.

Une association sera créée en 1972 et accompagnera la montée en puissance de la profession d’éducateur spécialisé. Le livre détaille l’organisation interne de l’IME, des rapports parfois délicats pour ne pas dire plus entre administrateurs et professionnels. On y voit aussi ces lettres d’enfants, les activités mises en œuvre, le travail d’équipe et la dynamique engagée. Tout cela évolue au fil d’une législation en construction, mais aussi au rythme d’une crise au sein même des équipes et particulièrement de la Direction.

L’élan des pionniers de 1970 à 1994 ne peut qu’évoquer une époque où l’engagement était une valeur cardinale. Des hommes et des femmes très motivés, se disputant parfois, mais se retrouvant souvent sur des valeurs communes même si les options pédagogiques pouvaient être différentes.   En 1991, l’Institut gérait 2 lieux de vie et 3 foyers.

Je ne peux dans ce blog vous résumer l’ouvrage tant il est riche de rebondissements. Il fait écho à ce que beaucoup de structures sociales associatives en France ont vécu. Les lois Auroux en 1982, les 35 heures en 1998, les négociations tarifaires et les budgets à présenter, la tutelle sans cesse prégnante des financeurs, les projets de services….

Je me rends compte aussi que je me suis attaché à vous faire part principalement d’un chapitre qui correspond à mon principal centre d’intérêt : la vie des pionniers. Pourtant, la vie de l’Institut ne s’arrête pas là.

Le déracinement

La période 1994-2006 est tout autant traitée avec attention par les auteurs. Alors que l’Institut a surmonté de multiples épreuves tant à l’interne qu’à l’externe, vient le temps du déracinement avec la création de nouveaux locaux et des tensions autour des demandes d’agréments. La création d’un SESSAD suscite des réticences de la part des financeurs. Car tout cela coûte cher bien évidemment. Le livre montre bien combien les financements des structures deviennent de plus en plus contraints et sujets à des discussions très tendues.

Les auteurs parlent de cette année 1994 comme celle des dissensions et de la perte des repères. Celles que personnellement je nommerai l’arrivée en force de l’économisme dans nos institutions.  Cette religion qui consiste à ne penser le travail qu’à travers des éléments de budget qu’il faut sans cesse redéfinir à la baisse. Les calculs de prix de journée au plus serré, les places qui manquent alors que les tutelles diminuent les moyens, l’absence de structures pour les jeunes qui quittent les foyers, Bref, « le moral est en berne » et c’est « la perte de confiance » qui prévaut. En avril 99, c’est la violence des enfants qui est mise en avant sans que soit évoqué qu’ils ne reflètent qu’un mal être institutionnel et sans doute les pressions qui se vivent au sein des structures.

Le personnel est mis à l’épreuve, le CHSCT résiste et pétitionne. Il est question de malaise, décrépitude d’exaspération des équipes qui se mobilisent et s’engagent dans un mouvement de grève. L’institut de rééducation va mal. Le livre parcourt les détails d’un conflit qui sera douloureux pour les travailleurs sociaux, mais aussi la direction.

Changement de cap

Le dernier chapitre de l’ouvrage qui porte sur la période 2006-2013 annonce une évolution avec la mise en place d’une nouvelle équipe dirigeante. Cette période plus proche de nous annonce plusieurs refontes administratives et l’ouverture du marché concurrentiel dans le secteur social avec des pressions accrues de toutes parts. Une situation rencontrée et dénoncée par les mouvements de travailleurs sociaux jusqu’à aujourd’hui. Il y aura de multiples projets pour les jeunes entre 2006 et 2009, mais le temps n’est plus où l’institut était reconnu pour ses innovations pédagogiques.

En 2005 la violence au sein de l’Institut revient tel un leitmotiv des temps de crise. Le personnel n’est pas serein. En 2007, c’est l’impasse. Il faut faire appel à des intervenants extérieurs qui échouent à retrouver du sens et à tirer un diagnostic faisant l’unanimité. L’Inspection du travail entre dans la danse. Un autre organisme est nommé pour tenter de renouer les fils distendus entre professionnels et direction. Ce ne sont pas des conditions idéales pour aller de l’avant.

Le livre se termine par les tentatives de rapprochement pour aboutir à une fusion-absorption dans un organisme (OVE) qui apporte des garanties de pérennité des établissements existants. C’est d’ailleurs la fondation OVE qui a permis et financé la rédaction de cet ouvrage qui a le mérite de faire revivre cet institut tant dans sa période heureuse que malheureuse.

Cette histoire est un reflet de ce qui a pu se produire dans beaucoup de structures issues du monde associatif aujourd’hui confrontées à aux appels d’offres et à la loi du marché. Beaucoup se reconnaitront dans cette histoire de l’Institut. Grandir ou disparaitre ? Les administrateurs ont choisi une voie qui finalement était la seule leur permettant de sortir de l’impasse dans l’intérêt des enfants et des familles. Mais elle ne peut que laisser un petit gout amer au fond de la gorge quand on pense à ce que seraient ces associations si on leur donnait des moyens de vivre et non de survivre.

 

 

Photo Le personnel de l’Institut Lamoricière en 1976 – au premier plan le Dr Perroy et Mme Mahot – Ove Fondation

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Une réponse

  1. Ce travail d’historien apparaît très « instructif » pour la compréhension de l’évolution du travail entrepris et ses caractéristiques actuellles, dans et au-delà de cette structure.

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