Rosetta et les invisibles

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Qui sont les invisibles ? C’est une question qui a interpelé des sociologues et des philosophes. À travers les travaux de Robert Castel, d’Alain Touraine, du philosophe espagnol Daniel Innerarity et de Guillaume Le Blanc nous pouvons tenter de comprendre ce phénomène. Cette invisibilité est le reflet de dynamiques sociales complexes liées à l’exclusion sociale. Un sujet cher au travail social. Robert Castel, avec son concept de désaffiliation, nous avait alerté sur les processus de rupture des liens sociaux. De son côté, Daniel Innerarity, dans son ouvrage La société invisible, propose une lecture philosophique de la complexité sociale et de l’invisibilité des pouvoirs.

Robert Castel et la Désaffiliation

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Robert Castel ( 27 mars 1933 – 12 mars 2013 ). Cette photo transmise par Martine Trapon lui a été fournie par la fille de Robert Castel.

Il est le sociologue qui nous a aidé à comprendre le concept de désaffiliation. Il décrit ainsi le processus par lequel les individus se détachent des liens sociaux et des mécanismes de protection qui assurent leur intégration et leur sécurité au sein de la société. Ce phénomène est souvent lié à la précarité économique et à l’instabilité sociale.

rosetta le filmQuand j’y pense, j’ai en tête le merveilleux film des frères Dardenne Rosetta qui, à mon avis, décrit très bien ce concept. Cette jeune femme, qui vit avec sa mère dans un caravane se bat sans cesse pour garder son travail, malgré des conditions de vie très dures. Elle vit la précarité et est prête à tout pour survivre dans la société des inclus.

Mais revenons à Robert Castel. Il nous a montré comment la désaffiliation peut conduire certains à passer d’une zone de vulnérabilité sociale à une autre, en fonction des droits et du statut qui leur sont accordés. Il explique que la désaffiliation est l’aboutissement d’un double processus de décrochage par rapport au travail et à l’insertion relationnelle, et non à un simple état d’exclusion.

La désaffiliation est un problème majeur pour la cohésion sociale, car elle crée des fractures entre les différents groupes sociaux. Elle menace la capacité d’une nation à maintenir des relations d’interdépendance. Évidemment, comme la très grande majorité des travailleurs sociaux, Robert Castel plaide pour un État social protecteur. Celui-ci vise à restaurer ces liens d’interdépendance et de solidarité, en mettant en place des dispositifs d’accompagnement et d’assistance pour permettre aux personnes vulnérables d’acquérir une forme de « propriété sociale ».

Daniel Innerarity et la société invisible

la societe invisibleDaniel Innerarity, philosophe social et politique, nous parle plus directement dans son ouvrage qui s’intitule « La société invisible ». Il soutient qu’elle est devenue invisible parce qu’elle est caractérisée par une forme de « virtualisation générale ». Nous vivons une mondialisation sans frontières fixes, et une transformation des espaces sociaux. Il propose un usage de la philosophie comme forme « d’espionnage » pour interpréter ces réalités complexes. Il souligne au passage que la visibilité n’est pas toujours synonyme de transparence ou d’authenticité.

De son côté, qu’il met en évidence le décalage entre ce qui est réellement présent dans la société et ce que l’on en perçoit. Les pouvoirs qui nous déterminent sont de plus en plus invisibles. Cela rend difficile la compréhension et la contestation des structures sociales. Le philosophe nous invite à une interprétation prudente de ce que nous percevons pour mieux saisir les stratégies de manipulation et les véritables significations derrière les apparences. Pour autant Daniel Innerarity est tout sauf un complotiste !

Alain Touraine nous en parlait aussi !

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Alain Touraine Photographie de la Ville de Saint-Dié-des-Vosges, dans le cadre de sa mission CC BY-SA 4.0

Tout cela n’est pas très original pourriez vous dire. Vous avez raison. Déjà Alain Touraine disait la même chose dès 1977.  Dans son livre qui porte le même titre « La Société invisible », il nous disait la société moderne était en train de devenir invisible car disait-il « les relations sociales traditionnelles et les structures de pouvoir sont de plus en plus difficiles à percevoir et à comprendre ». Il soulignait que les nouvelles technologies de l’information et de la communication transformaient les modes de production, de consommation et de communication, rendant les dynamiques sociales plus fluides et moins prévisibles.

L’un des points de son analyse était l’idée que les individus sont de plus en plus isolés et atomisés dans une société où les liens traditionnels se dissolvent.  Alain Touraine s’intéressait aussi aux mouvements sociaux et aux luttes pour la reconnaissance. Pour lui, elles ont toujours eu un rôle essentiel dans la formation de nouvelles identités et de nouvelles formes de solidarité.

Les trois types d’invisibilité selon Guillaume Le Blanc

Guillaume Le Blanc
Guillaume Le Blanc

Un quatrième personnage entre en jeu dans cette réflexion : Guillaume Le Blanc. Ce philosophe est moins connu. Il décrit trois types de régimes d’invisibilité qui nous aident à comprendre les différentes manières dont les individus ou les groupes peuvent être rendus invisibles dans la société.

Selon lui, il existe en premier lieu l’invisibilité de la mort. Elle est souvent liée à des événements tragiques comme les génocides ou les meurtres de masse, où des vies sont effacées de l’histoire et de la mémoire collective. Cela peut également inclure des situations où la mort est rendue invisible, comme dans le cas de personnes disparues ou non reconnues. On peut penser ainsi aux « morts de la rue » qu’un collectif tente justement de rendre visible malgré une certaine indifférence de nos concitoyens et des pouvoirs publics.

Il y a ensuite l’invisibilité par appropriation et réification. Elle se produit lorsque des populations sont maintenues dans l’ombre de manière intentionnelle. Cela peut être le cas de l’appropriation culturelle, où des groupes sont utilisés pour des fins politiques ou économiques sans être reconnus ni valorisés pour leur identité propre. Cette invisibilité est généralement une stratégie pour éviter de reconnaître les droits ou les revendications de ces groupes

Prenons l’exemple de la culture indigène pour mieux comprendre ce processus dans le contexte de la mode : Imaginez une marque de mode de luxe qui utilise des motifs et des symboles traditionnels d’une tribu indigène dans ses collections sans obtenir l’autorisation ou sans reconnaître la signification culturelle de ces éléments. Les modèles de la marque défilent sur les podiums, portant des vêtements ornés de ces motifs, mais sans aucune mention de l’origine culturelle ou des artisans indigènes qui ont créé ces designs. C’est l’appropriation. Ensuite, les motifs et symboles indigènes sont transformés en simples éléments de design, dépourvus de leur contexte culturel et historique. Ils deviennent des objets de consommation de masse, vendus à des prix élevés dans des boutiques de luxe. Ces motifs qui ont pourtant du sens sont réduits à des objets commerciaux, rendant invisibles les communautés indigènes et leur héritage cultu

Enfin, dernière forme dinvisibilité : le défaut de perception. C’est une situation où des personnes ou des groupes sont jugés indignes d’être inclus dans la perception sociale. Ils ne sont pas perçus comme faisant partie de la société, ce qui les rend invisibles aux yeux des autres. Cela peut être dû à des préjugés, à des stéréotypes, ou à une simple absence de reconnaissance de leur existence. On peut penser aux tsiganes dans certains pays, ou plus largement les gens du voyage.

Une autre perception est à prendre en compte : celle des personnes invisibilisées. Elles se considèrent souvent comme sans valeur en vivant de peu. Elles ont tendance à se dévaloriser ce qui renforce en elles le sentiment d’exclusion. Certaines d’ailleurs s’excluent elles-même et refusent tout contact si on leur propose de participer à des activités de socialisation ou à des démarches.

Guillaume Le Blanc explique aussi (comme d’autres) que l’invisibilité sociale est un processus qui empêche de participer pleinement à la vie publique. Elle s’appuie sur une impression d’être relégué socialement et elle découle d’un sentiment d’inutilité et de la honte de se sentir ainsi. C’est ce que ressentent de nombreux allocataires du RSA. Mais aussi de nombreuses personnes qui vivent dans la pauvreté. ATD Quart Monde dénonce d’ailleurs ce qu’ils subissent : la pauvrophobie.

La place des travailleurs sociaux dans la lutte contre l’invisibilité

Bien évidemment, les travailleurs sociaux ont un rôle à jouer et une place à tenir dans la lutte contre l’invisibilité sociale. Ils sont souvent les premiers à entrer en contact avec des populations marginalisées ou exclues. Ils peuvent agir comme des « facilitateurs » pour rendre ces groupes visibles et reconnus par la société. Leur proximité avec les populations vulnérables leur permet d’avoir une compréhension approfondie de ce que vivent les personnes qu’ils rencontrent. Cela leur donne la capacité d’identifier les besoins spécifiques et les stratégies pour améliorer leur visibilité.

Les travailleurs sociaux peuvent également servir de médiateurs entre les personnes invisibles et les institutions. Par exemple, ils les soutiennent pour que leurs droits soient reconnus. Ils les aident à accéder aux services dont ils ont besoin.

Les professionnels de l’aide et du soin ont plusieurs cordes à leur arc. Ils utilisent des stratégies telles que l’accompagnement personnalisé, l’argumentation et la médiation pour plaider la cause des populations invisibles auprès des décideurs politiques et des institutions. En sensibilisant le public et les professionnels à l’existence et aux besoins de ces groupes, ils contribuent à briser les stéréotypes et à promouvoir une meilleure compréhension.

Enfin, en développant des actions collectives, les travailleurs sociaux aident à renforcer les liens sociaux. Le « faire ensemble »  crée un environnement qui favorise la reconnaissance des personnes exclues et marginalisées. En ce sens, les travailleurs sociaux ont vraiment une place à prendre dans la lutte contre cette invisibilité sociale. Il s’agit de rendre visible les populations marginalisées tout en les soutenant pour qu’ellles puissent défendre leurs droits et montrer à d’autres leurs valeurs.

Vers une société plus solidaire

Pour remédier aux effets de l’invisibilité et de la désaffiliation, il est essentiel de repenser nos politiques sociales. Elles devraient favoriser tout ce qui permet l’intégration sociale et professionnelles des personnes exclues. La façon dont aujourd’hui celles et ceux qui perçoivent des aides sociales sont sous menaces de sanctions plutôt que d’être soutenus va à l’encontre même de ce qu’il faudrait faire : travailler avec elles dans une logique de confiance alors que c’est la défiance qui prédomine.

Robert Castel et Daniel Innerarity nous invitent à réfléchir sur la manière dont nous pouvons restaurer les liens sociaux et améliorer la visibilité de tous les membres de la société. Cela nécessite une approche qui prend en compte les dimensions économiques, politiques et culturelles de l’exclusion. En promouvant des politiques sociales bienveillantes et en encourageant la participation sociale, nous pouvons œuvrer vers une société où chaque individu a sa place et bénéficie de la protection nécessaire pour mener une vie digne.

En reconnaissant les processus de désaffiliation et les invisibilités sociales, nous pouvons travailler vers une société plus solidaire et plus équitable.

Sources :

 


Photo : capture d’écran Emilie Dequenne dans le film Rosetta

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Une réponse

  1. Les invisibles sont aussi, trop souvent, les personnes en situation de handicaps.
    Au niveau de l’histoire ils étaient mis à l’écart, enfermés, exclus de la société.
    En 2025, ils ont des droits, le principe de la solidarité dans la loi de 2025 a inscrit le droit à la COMPENSATION.
    Hélas, les nouveaux paradigmes que sont l’INCLUSION pour tous et le respect de l’AUTODETERMINATION laissent des personnes SANS SOLUTIONS isolés avec leurs aidants et ils deviennent les nouveaux invisibles et son victimes de DISCRIMINATIONS.

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