La table ronde du confiné avec Guy Hardy : entre totalitarisme et scénario pour un monde meilleur

Nous étions 3 participants à intervenir à la table ronde du confiné en direct sur youtube organisée par Vince et Seb 2 éducateurs aguerris aux usages des réseaux sociaux. 600 collègues pas moins l’ont suivi en direct et 4000 internautes l’ont visionné après. C’est aujourd’hui au tour de Guy Hardy auteur de l’ouvrage « s’il te plait ne m’aide pas » de nous présenter ici son intervention. Il m’a transmis pour cela un texte assez long que j’ai tenté de mettre en ligne malgré un format peu adapté au blog. C’est pourquoi je vous propose de le técharger ici afin de retrouver le texte correctement affiché avec sa typo d’origine.

CO

Préfixe, du latin cum, avec, entrant dans la composition de nombreux mots où il indique l’association, la participation, la simultanéité : coauteur, coexister, etc.

VID(E)

Se dit d’un contenant qui ne contient rien (« Ce qui est intéressant dans un vase, c’est le vide qu’il contient » LAO-TSEU

19

Avant CO-PLEIN 2021, 2022

Voilà ce que j’aurai en partie voulu dire et que mon extrême nervosité face à cette première table ronde par internet m’a empêché.

Cela étant, avant de parler de l’après covid, je souhaiterais avant tout féliciter les collègues éducateurs, travailleurs sociaux, psys, cadres, directeur, personnel médical et para médical et tous les autres … pour leur courage et leur créativité durant cette période difficile.

Comme nous avons préparé cette table ronde, je ne reviens pas à l’analyse socio-politique proposée par Jacques Tremintin. J’y adhère totalement. J’insisterai seulement sur un point. Le néolibéralisme impose une lecture de la déviance, non plus comme étant prioritairement la cause d’un système socio-économique qui génère celle-ci, mais bien comme le résultat de carences, de manques, de difficultés personnelles ou familiales. Evidemment dans ce sens, la réponse à y apporter est centrée sur l’individu, sa famille. Petit exemple tout simple : le burn-out (dont nombre de collègues sont victimes, n’est en rien le symptôme des dysfonctionnements d’un système protectionnel devenu fou (Même quand ce burn-out touche 33 % du personnel). Non, il est le résultat de fragilités personnels de professionnels qui nécessitent dans ce sens une prise en charge individuelle et psychologique. Autre exemple : Les violences intra-familiales (dont on nous dit qu’elles sont en augmentation) ne sont pas avant tout le symptôme d’une société qui met de plus en plus de personnes dans des conditions de vie inique (20% des français vivent sous le seuil de pauvreté, le mal-logement est en proportion (lire 25ème rapport sur le mal logement de la fondation Abbé Pierre)). Elles sont avant tout le résultat d’individus carencés qu’il faut dépister, repérer, évaluer pour les « forcer » à accepter une aide. Les sociologues appellent cela l’individualisation de la question sociale.

Mon point de vue sera de vous proposer un regard sur la protection de l’enfance afin de décoder comment, presqu’à notre corps défendant, nous sommes devenus les outils d’une vision qui, de mon point de vue, amplifie sinon génère les problématiques dont elle devrait être une réponse salvatrice. Je crois que tant que nous ne nous mobilisons pas pour faire évoluer cette situation, les choses après Covid seront identiques, sinon pires, à celles d’avant Covid.

Je tiens de même à m’excuser auprès de ceux qui ont déjà lu l’article dont je vais tirer de larges extraits (« Travailler les compétences à l’aune du signalement et de l’information preoccupante, G.HARDY, T.DARNAUD, P. ENTRAS) » et compléter.. Par respect pour mes co-auteurs, je marquerai mes ajouts dans le textes en italique.

Avant COVID,

« Travailler avec les familles, rendre leurs compétences aux différents acteurs et restaurer la parentalité », tels seraient les nouveaux paradigmes du champ de l’éducation, de l’aide et de la protection de l’enfance. Nous en voulons pour preuve le fait que peu de schémas départementaux omettent d’en faire des axes prioritaires de travail. A croire le discours ambiant, des politiques aux intervenants psycho-médico-sociaux, éducatifs et judiciaires confondus, tous semblent être sur la même longueur d’onde. Et comment ne pas penser que l’épanouissement d’un enfant est intrinsèquement lié aux compétences de ses parents à l’entourer, le sécuriser, l’élever, l’éduquer, … Les interventions éducatives et psycho-médico-sociales doivent donc aller dans le sens de soutenir, amplifier, valoriser, optimiser, …, les compétences parentales pour favoriser l’épanouissement de l’enfant. Ayant été porteurs de cette vision de l’intervention, travailleurs sociaux « de base » que nous sommes, nous ne devrions que nous réjouir de ces projets.

Pourtant, nous sommes inquiets. Comme nous le répétons à qui veut bien l’entendre, cette perspective de travail, dans un contexte qui fait essentiellement l’apologie de la PROTECTION enferme les intervenants sociaux et éducatifs avec les familles dans une position totalement intenable. S’il faut protéger, c’est bien de quelque chose et, dans notre domaine, il s’agit plus généralement de quelqu’un. Toute intervention « protectionnelle » dans la vie d’une famille comporte toujours ce message implicite : « S’il faut qu’un professionnel intervienne pour protéger un enfant, c’est bien que son père et/ou sa mère est/sont considéré(s) comme le mettant en danger ou, a minima, sont incapable(s) seul(s) de le protéger d’une situation de danger ! » 1 Que nous nous faisions les chantres des compétences des familles ne mystifiera jamais, -sauf peut-être à nos propres yeux-, le fait que notre intervention protectionnelle dans la vie d’une personne stigmatise et stigmatisera toujours un manque, un défaut, une carence, une incapacité …2

De plus, il faut se rappeler que dans plus de quatre-vingts-dix3 pourcents des interventions réalisées dans le cadre de la protection de l’enfance, ce ne sont pas les familles qui sont à l’initiative de l’ «aide» des services éducatifs et psycho-sociaux ! Arrêtons de nous leurrer nous-mêmes, les demandes d’aide sont actuellement rares dans le champ de l’enfance. Les familles sont repérées, signalées, évaluées, diagnostiquées par des services sociaux puis présentées comme devant vouloir de l’aide. Et la différence entre aide administrative ou aide judiciaire, pour les familles, est aussi mince qu’une feuille de papier à cigarette. Leur collaboration à une aide administrative qu’on leur propose, pour ne pas dire impose, résulte d’un processus piégé et ces familles se retrouvent presque toujours dans une situation paradoxale. Elles éprouvent le fait d’être contraintes de devoir vouloir de l’aide et elles ne peuvent pas le dire. Leur (pseudo)adhésion sera d’ailleurs un étalon de l’évaluation des services de protection quant à leur compétence à (re)devenir autonomes alors qu’elles ne feront qu’obéir aux lois des travailleurs sociaux, c’est-à-dire à l’hétéronomie normative !!!

Le paradoxe scinde les familles en deux groupes.

  • D’une part, il y a les familles compétentes qui acceptent et collaborent à l’aide (administrative ou judiciaire) apportées par les professionnels. Ce faisant elles reconnaissent qu’elles ont le problème dont on les a affublées et « veulent » l’aide qu’on a voulu qu’elles veuillent4.
  • D’autre part, les familles résistantes ; celles-ci refusent de reconnaître qu’elles sont atteintes du problème « diagnostiqué ». Pire, elles s’estiment capables de gérer seules leur situation et elles s’opposent donc à l’ingérence des professionnels. Leur refus devient alors, aux yeux de ces derniers, une preuve supplémentaire de leurs incompétences. Celles-là nécessiteront une aide judiciaire puisqu’elles « refusent de vouloir de l’aide ». Leur non collaboration devient une « preuve » d’une situation de danger.

« En refusant l’accompagnement que nous vous proposons pour un problème que nous disons que vous avez, vous nous obligez à demander qu’on vous impose notre aide. Avec cette contrainte vous devrez enfin accepter l’aide dont vous avez besoin et reconnaître que vous auriez dû la vouloir ! »

« Nous avons les moyens de vous faire aider ! ». Mais peut-être, depuis la loi de Mars 2007 sur la protection de l’enfance ne s’agit-il plus d’aider ? N’est-il pas actuellement essentiellement question de protéger ?

Protéger qui et de quoi, telle est bien la question ?

Cette question nous taraude au fil des séances d’analyse des pratiques que nous animons, des multiples journées d’étude auxquelles nous participons, Les réponses sont de moins en moins évidentes. Nous commençons même à croire qu’il pourrait ne plus s’agir de protéger l’enfant en danger, les enfants mais bien plus de protéger les politiques, les services de protection, le judiciaire, les professionnels eux-mêmes. Piégés par la prémisse utopique du risque zéro, médiatiquement exposés, ils tentent de se protéger de tout reproche potentiel car ils craignent plus que tout d’être accusés de ne pas avoir assez protégé.

Que l’hyperprotection (et les outils dont on l’a dotée (information préoccupante (anonyme), signalement, évaluation)) nuise grandement à une majorité d’enfants et de familles, qu’elle participe à la création des problèmes dont elle s’alimente : Haros sur les ânes qui osent penser cela ! Le politiquement correct affirme que «Tout, du dépistage au signalement, aux informations préoccupantes, à l’évaluation des familles est évidemment, uniquement, outil d’une politique sociale protectionnelle qui ne cherche qu’à créer des univers harmonieux où le développement des enfants est enfin garanti, vidé de la violence de tous ces adultes parents potentiellement inadéquats ».

Pourtant les effets pervers de cette politique du « tout signaler pour protéger » sont de plus en plus évidents aux yeux de nombreux professionnels.

En effet, l’hyperprotection génère une surcharge de travail pour les services responsables de la gestion des informations préoccupantes et des signalements. Débordés, submergés de tout et de rien5, il arrive qu’ils ne puissent répondre au signalement d’enfants réellement en danger. Ces services deviennent le réceptacle d’incessantes informations préoccupantes (dont nous rappelons qu’elles peuvent être anonymes6) dont peu remettent en cause le processus qui en a permis l’émergence. Ainsi, l’impact et la pertinence des informations ne sont jamais mesurées, comme cela aurait pu l’être si nous avions su raison garder.

Signaler pour être irréprochable, pour se protéger devient la règle d’or !7

La définition d’une information préoccupante : « une information faisant apparaître que la santé, la sécurité ou la moralité d’un mineur non émancipé sont en danger ou risque de l’être ou que les conditions de son éducation ou de son développement physique, affectif, intellectuel ou social sont gravement compromises ou risque de l’être » a été vidée de son sens. Cette définition semble s’être irrémédiablement transformée en : « toute information sur tout comportement ».

Les informations préoccupantes se font giboulées de mars toute l’année. (Et nous ne parlons ici que des enfants, – mais soyons patients -, l’hyper protection s’étend : les personnes âgées, les personnes fragiles, déficientes, porteuses d’un handicap, …, peut-être bientôt tout le monde). Dans cette tempête d’informations, dans ce méli-mélo de signalements reste-t-il possible d’établir une graduation afin de pouvoir être réellement réactif, là où il y a réellement du danger 8? Impossible ! Alors, il ne leur reste plus qu’à tout vérifier. Cette mission est impossible et la règle devient alors d’avoir au moins correctement fait semblant ! Se couvrir, ouvrir le parapluie, telle est bien l’urgence ? Répondre mais répondre, à la va-vite, à une cadence infernale et dans l’urgence !!!

L’information préoccupante enclenche une cascade de (dé)responsabilités dont on pourrait penser qu’elle n’est au service que d’une finalité : pointer un coupable en cas de catastrophe. Cette cascade amène les intervenants de terrain à sortir l’IP parapluie, à s’épuiser, à perdre un temps inimaginable en vérifications absurdes, à mettre la pression sur n’importe qui et en premier lieu sur eux-mêmes, au point de ne plus être en mesure de faire leur véritable travail : protéger sereinement et vraiment aider ceux qui doivent l’être

Mais l’hyperprotection a d’autres effets pervers. Ceux dont notre activité de thérapeute de famille, de travailleur social et de formateur débordent quotidiennement.

– Le premier est peut-être la déstabilisation des parents ouvertement décrits comme étant démissionnaires. Ces derniers, souvent de milieu précaire9, fragilisés dans leur trajectoire de vie, ne savent plus comment élever leurs enfants. Sous l’œil vigilant des professionnels10, ils se vivent constamment menacés et arrivent même à penser que leurs enfants frustrés ont enfin l’occasion de leur faire payer l’offense de leur naissance dans un monde cruel : «si tu n’es pas un parent parfait, si tu me punis, si tu entraves ma liberté, si tu me forces à aller à l’école, à me lever, à aller au lit, à manger mes épinards, …, je suis en mesure de te mettre à mal, de prendre le dessus ! Je dénonce ta « barbarie » à l’assistante sociale, à l’infirmière scolaire, à mon instituteur, au voisin… et tu verras ! Ils penseront tous que tu n’aurais jamais du céder si tel est le cas ou que tu aurais du aller jusqu’à me contraindre. Mais, eux seront irréprochables : ils signaleront».

De plus en plus de parents, insécurisés par le spectre du professionnel qui plane sur leur tête, doutent constamment de la validité de leurs réactions. Ils créent alors autour de leurs enfants un environnement « insécure ». Les enfants ressentant l’insécurité parentale, vont, à leur tour, amplifier leurs comportements dans une quête folle d’adultes fiables, solides, imparfaits mais responsables.

Ainsi, certains parents en arrivent à se penser incapables. Disqualifiés, ils acceptent l’intrusion de prétendus plus spécialistes qu’eux dans l’intimité de leur famille. Et les professionnels s’y installent : éducateurs, puéricultrices, psychologues, assistants sociaux, etc11. Souvent tout aussi dépassés que les parents par les comportements des enfants qui hurlent leur désespoir, les travailleurs éducatifs et sociaux vont, à leur tour, faire appel aux autorités administratives ou judiciaires. Ces derniers, eux aussi dépassés, vont faire appel aux re-spécialistes (mais eux de l’aide judiciarisée). Et la pédopsychiatrie n’est pas loin … Merveilleuse société où l’éducation finit par se faire aux psychotropes, anxiolytiques et autre Ritaline® … parce que plus personne n’ose affronter, exister, dans la rudesse, parfois, des relations. Et certains commencent à se frotter les mains en susurrant que la faillite de tout cela devrait encourager à voir, dès 12 ans, la prison comme une solution nécessaire et positive… La protection finira par légitimer l’ultime violence : l’enfermement d’un gamin.

– Le second de ces effets pervers est le mouvement de déresponsabilisation que nous pouvons observer. De l’enseignant, à l’oncle, la tante, le père, le médecin, jusqu’au professionnel de l’aide à l’enfance, tous commencent à acquérir la conviction que leur action citoyenne est avant tout de signaler (Désolé, je glisse : faire une information préoccupante  (jusqu’où ira la mystification du langage)) ! Plutôt que d’aller à la rencontre de l’autre, de partager des choses difficiles, de nommer les inquiétudes et de réfléchir, d’oser intervenir, ils se retranchent derrière le signalement. Tout ce qui pourrait être mis en place pour créer de la sécurité, retrouver de la fraternité, de la solidarité, est balayé par le réflexe du « tout signaler ». Tous fantasment ou font mine de croire à la toute puissance de l’intervention d’un professionnel des services de protection de l’enfance. Ils oublient que ce super intervenant gère entre 40 et 60 situations !!! Plus que souvent déçus par les résultats de l’intervention de ce professionnel, dont ils attendaient une action « massive, magique, miraculeuse », ils se mettent à discréditer ces services auxquels ils adressent leurs informations préoccupantes. Il y a fort à penser que, sous peu, les signaleurs signaleront les services de protection de l’enfance !

– Rappelons aussi que l’hyperprotection des enfants finit immanquablement par se retourner contre eux. De plus en plus de professionnels font un signalement non pas parce qu’ils ont la conviction de faire une démarche visant l’intérêt supérieur de l’enfant, mais pour se protéger du reproche potentiel de ne pas avoir signalé.

Les exemples rencontrés lors des séances d’analyse des pratiques ou des formations sont légion. « J’ai signalé, il fallait bien que je me protège ! » confie souvent l’un ou l’autre interrogé sur son quotidien. Et, quand on questionne la pertinence de l’information préoccupante ou du signalement, en regard de l’intérêt supérieur de l’enfant, nous sommes souvent atterrés d’entendre ces professionnels dire qu’ils savaient que cela allait renforcer la problématique. Bien conscients d’avoir conduit l’enfant à adopter une position de reclus muet et d’avoir parfois aggravé sa détresse, ils éprouvent alors souvent un sentiment de honte ! (Et, d’aucun s’étonne de l’importance du burn-out syndrom chez les travailleurs sociaux !!!) Il aurait fallu « construire » l’intervention ad hoc, ne pas céder à l’artifice de la procédure, oser penser, agir, aider, protéger, travailler, rencontrer, exister.

Et ce travail est difficile. Mais arrêterons ! Il est « procéduralement » décidé qu’aider, intervenir consiste avant tout à protéger et que pour protéger, il faut signaler !

Il est pourtant insensé de penser qu’en signalant on protège, qu’aider revient à penser que d’autres feront mieux que soi, que l’information et l’ingérence de l’état sont inévitables et que l’intervention judiciaire est salvatrice. Or, ces distorsions de la pensée semblent bien envahir toutes nos professions d’aidant. Stagiaire en formation initiale, moniteur éducateur, TISF, éducateur spécialisé, puéricultrice, psychologue, médecin, psychiatre et pédopsychiatre, et nous en oublions, tous semblent aujourd’hui se sentir obligés de signaler. Toutefois, il n’en demeure pas moins que dans la confidentialité de nos discussions, ils restent fermement opposés à cette pratique et regrettent amèrement d’être emportés, tels des fétus de paille, par la vague sécuritaire.

Même les procureurs de la République y perdent leurs pinceaux. L’un d’entre eux nous affirmait, dans le cadre d’un colloque singulier : « nous faisons un peu le même travail !!! ». Et que dire de ceux qui s’épuisent en ayant accepté la charge insupportable de gérer ces informations préoccupantes et qui n’ont jamais les moyens de le faire ? Lesquels d’ailleurs ne bénéficient pas d’un statut d’ « irresponsable » comme les procureurs soit dit au passage !12

– Une autre conséquence de l’hyperprotection consiste en la démobilisation d’un grand nombre d’intervenants éducatifs et psycho-médico-sociaux auxquels il apparaît de plus en plus que leur travail est un véritable labeur insidieux de police des familles. Œil de Moscou, agent secret, commissaire du peuple, flic déguisé en intervenant psycho-médico-social payé pour mettre l’autre en confiance, l’écouter et l’amener à nommer ses souffrances, ses blessures, ses incompétences, afin de pouvoir le poignarder dans le dos par un signalement. Telle leur apparaît de plus en plus leur mission et qui osera les contredire ?

Cette vision de leur profession est d’ailleurs confirmée par les familles et par nombre d’enfants qui se méfient de plus en plus de ces « aidants » quand ils ne les traitent pas directement de ce qu’ils sont, à savoir des délateurs…

– La gestion des informations préoccupantes se solde aussi par une dangereuse dérive quant à la remise en question insidieuse des droits fondamentaux13. En effet, toute information préoccupante ne concourt-elle pas à une intrusion d’un agent de l’état dans l’espace privé d’une famille ?14 Pensons aux conséquences de la gestion d’une information préoccupante sur la vie familiale. Dans nombre de situations, ne crée-t-on pas un mal certain pour éviter un mal possible ? Quel lecteur, parent, souhaiterait qu’un intervenant social de la Protection de l’Enfance téléphone à l’instituteur de son enfant pour savoir s’il n’a rien remarqué ? Quel individu peut vivre sereinement une évaluation de ses compétences parentales ? Qui ne vivrait pas l’aide « négociée », découlant de tout ceci, comme une intrusion ? A ce rythme nous aurons bientôt tous le sentiment d’être en grand danger d’être signalés, évalués et aidés ?

– Enfin, l’hyperprotection débouche forcément sur la folie totalisante ou totalitaire dans laquelle semble s’enfermer aujourd’hui les pratiques éducatives et sociales des professionnels. A contre cœur, du directeur au chef de service en passant par les éducateurs, tous ânonnent la même règle : « se protéger avant tout ». Autrement dit : « Avant de vouloir éduquer, aider, protéger, il faut apparaître irréprochable ». Aucune prise de risque, de responsabilité, d’initiative n’est permise. Or, l’acte même d’éduquer est un espace impensable sans prise de risque. La crainte de l’insécurité, du défaut de protection, de l’erreur de surveillance, conduisent inévitablement à une vision gestionnaire de l’éducation et de l’intervention. Tout doit être contrôlé, procéduralisé, normé ! Folie furieuse ! Eduquer ses propres enfants sans prise de risque conduit à en faire de vrais tarés, au sens étymologique du terme. Mais, l’intérêt de l’enfant importe peu, être irréprochable, voilà ce qui est important.

Nous pourrions continuer cette liste en stigmatisant les effets pervers sur les relations entre professionnels et familles. Les premiers étant « menaçants » malgré eux pour les familles, celles-ci commencent elles aussi à renvoyer l’ascenseur ! Familles signalant l’instituteur, poursuivant le médecin, dénonçant le directeur, arrivant dans les services d’aide et de protection accompagnés d’un avocat pour se protéger de ces aidants !

Ah ! Bienheureux ces enfants enfin protégés qui doivent grandir dans un contexte pathogène où la méfiance et la menace généralisées entre adultes deviennent les règles implicites du vivre ensemble.

Voir l’instituteur, le voisin, la doctoresse de PMI, la puéricultrice, l’infirmier, l’entraîneur de foot, l’animateur, l’oncle, la tante, l’accoucheuse, les parents, le médecin traitant … avant tout comme des « menaces » potentielles ! Et on parle du syndrome d’aliénation parentale quand un parent cherche à convaincre l’enfant que l’autre parent est un danger potentiel !!!

Quand reconnaitra-t-on le syndrome d’aliénation sociétale ? Ce mal d’une société qui fait de chacun, un danger potentiel pour l’autre !

Il est grand temps de faire confiance en l’humanité et de conseiller :

  • « Les gosses, les mouflets, les lardons, les bambins, bougez et faite-le dans tous les sens, à nous en faire péter les neurones ! Devenez des incasables … il semble que cela les fasse réfléchir !
  • Que diantre, soyez hyperactifs 15
  • Fumez, buvez, faites la fête, les ados,  
  • Après une enfance stressante à ce point, y a de quoi s’auto-médicamenter !
  • Enfoncez vos Ipod sur vos oreilles pour devenir sourds à nos avanies !
  • Désolé, nous avons peur de redevenir des adultes sensés !!! » »

Après COVID

J’ai lu sur le net une annonce de Boris Cyrulnik sur l’après confinement : « On aura le choix entre vivre mieux ou subir une dictature ». Scénario de la dictature : « faire plus de la même chose ».

Lisez « Algorithmes : La bombe à retardement » de Cathy O’Neil, Edition les Arènes, Paris 2018. Vous verrez comment les nouveaux managers de la protection de l’enfance préparent (J’aurai voulu écrire : « pourraient préparer » mais c’est déjà «  en marche ») la future protection de l’enfance (totalement en concordance avec celle d’avant). Sur base de statistiques, de questionnements préparés, de procédures, l’intelligence artificielle supplantera tout autre forme de prise de décision. Et à lire A. Deneault16, les agents valorisés seront ceux qui respecteront la procédure.17

S’il nous est demandé d’être efficaces sur base des valeurs du néo-libéralisme, – moins chers, rentables ) -, alors il n’y aura pas d’autre alternative que la poursuite de cette déshumanisation ; algorithmes qui décideront du futur d’un enfant, de son placement, de sa mise à l’adoption, des conditions de son retour en famille, des contacts avec ses parents … Programme de déresponsabilisation total. C’est scientifique, objectivé, statistique, opaque, et on nous fera avaler que comme notre économie ultralibérale, c’est incontournable.

J’étais hier avec des amis et nous parlions de cette merveilleuse invention des drones pour repérer les potentiels porteurs du COVID. Merveilleux … Sachez qu’un enfant triste, un enfant hyperactif, un être humain potentiellement violent, une personne ayant bu de l’alcool, un être humain en colère, en stress profond, une personne dépressive, en burn out, victime d’un choc post-traumatique, révoltée, etc… produit certains types d’hormones détectables … Repérés, débusqués, signalés, restera à faire une évaluation minutieuse (préparée sur base d’un algorithme) et coincer le « bénéficiaire » dans un processus de soin où son refus témoignera de son incurie… La double contrainte au service du contrôle social.

Oh merveilleuse société où le fait d’être totalement contrôlés (le confinement virtuel total)nous assurera enfin le fait d’être protégés… Big Mother s’occupe de vous !

Scénario d’un monde meilleur …

Faisons changer la loi sur la protection de l’enfance pour qu’elle recrée des espaces de confidentialité, de liberté et de secret (Les dictatures détestent cela).

Repensons les conditions minimales nécessaires à un travail solidaire et fraternel avec les collègues, enfants, lardons, parents, patients psychiatriques et qui pourraient réenchanter notre monde et notre monde professionnel. Purée, nous faisons le plus beau métier du monde.

Arrêtons cependant de vouloir faire comme avant. Inventons des méthodologies qui mettent l’autre en posture de compétence dans ce contexte nouveau.

Permettons nous, comme à chaque bénéficiaire de nos actions, d’être auteur, locuteur et acteur de notre, sa vie

Et

MILITEZ !

Merci de votre patience.

Guy HARDY

Post-conclusion : quelle bonheur au moment d’envoyer ce texte pour diffusion. Un ami directeur de MECS me téléphone et m’informe qu’une des bizarreries du confinement est que pour gérer celui-ci, les éducateurs, les chefs de service et l’institution avaient dû jouer sur les limites, prendre des risques et oser fonctionner différemment avec les enfants accueillis et leur famille. Et de si beaux événements ont émergé. La relation plutôt que la protection, le bien-être plutôt que le procéduralement prévu, la bonne proximité plutôt que la bonne distance, … Tout un programme.

Notes :

1 Qu’il est doux le souvenir de ce père magrébin, si digne et tant en colère. Ce monsieur me détestait et me le faisait savoir à chacune de nos rencontres. Le croisant dans la rue, je me permis de lui demander les raisons de sa colère. Après avoir essuyé une salve d’insultes que j’acceptai pour connaître la suite, il me dit :  « Tu sais, avant que tu n’arrives, mes enfants me respectaient difficilement. Depuis que tu as mis le pied dans ma maison, ils sont certains que je ne suis pas un bon père ! J’ai besoin d’avoir un éducateur spécialisé que je n’ai pas demandé. Maintenant, ils ne me respectent plus du tout. Je pris sa remarque comme un coup de poing. Après quelque pas, il ajouta :  « Ce qui me fait plaisir c’est que toi, ils ne te respectent pas non plus ! »

2 Si souvent lors des formations que j’anime, lorsque j’aborde ce sujet, un des participants s’écroule en pleurs. La dernière, jeune maman, objet d’une information préoccupante anonyme (ou « anonymisée » par le Conseil Départemental (eh oui, ca existe)) a voulu témoigner au groupe du sentiment effroyable d’insécurité qu’a créé le processus d’évaluation qu’elle a subi. Elle affirmait que depuis, ni elle, ni le père de l’enfant n’arrive à ne pas constamment douter de leurs compétences parentales.

3 Ce chiffre concerne mon arrondissement en Belgique. Aucun Conseil Départemental rencontré n’a pu me donner le chiffre.

4 « S’il te plait, Ne m’aide pas », G. HARDY et all., Edition ERES 2011.

5 Relire le mythe de Pandore

6 Une de nos propositions est qu’elle ne puisse au moins plus l’être vis-à-vis de l’organisme à qui elles sont adressées.

7 Le bon travailleur n’est pas celui qui prend le temps de penser son intervention dans l’intérêt supérieur de l’enfant, qui se questionne avec son équipe, son institution mais celui qui respecte la procédure. Lire : « La médiocratie » A. DELENEAULT, LUX Editeur, 2016

8 Nous voudrions insister sur le fait que, comme les collègues que nous rencontrons, nous ne sommes pas des idiots béats, parti en croisade pour la cause parentale au point de nier l’évidence. Non, tous les adultes ne sont pas égaux face à cette tâche d’être parents. Tout est à la mesure de chacun. Nous avons rencontré des parents, dont la vie, la maladie, l’histoire, les dépendances, les blessures, les handicaps, la pauvreté … les empêchent temporairement ou durablement, totalement ou partiellement d’assumer ce rôle. Il y a des enfants gravement en danger qui doivent être protégés.

9 Une enquête menée en Belgique démontrait que pour 80% des familles suivies en protection de l’enfance, le premier problème est la précarité.

10 Certains sont en train d’inventer des grilles d’évaluation pour mesurer la dangerosité (CREAI, Alfoldi, …). Nous proposons à chacun d’entre vous de s’y soumettre. Sur base d’une information préoccupante, vous mesurerez l’intrusion de « l’état » (car le professionnel « évaluateur » est bien un agent de l’état) dans votre intimité et vos affaires privées. Nous souhaiterions vraiment que la commission des libertés individuelles s’intéresse à cela.

11 Il es à noter ici que de plus en plus de professionnels se vivent dans la même insécurité.

12. Les limites de la responsabilité personnelle des magistrats. Gwenola Kerbaol sur internet

13 (Article 12 Déclaration Universelle des Droits de l’Homme : « Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes. »

14 Le refus des citoyens de participer à un processus d’évaluation est déjà un signe de danger !
15  L’hyperactivité se dit A.D.D. aux USA (Attention Deficit Dissorder), Donovan, psychiatre américain, le traduisait, lors d’une formation à Paris, par : American Democratic Disability !.

16 Déjà cité

17 Un responsable d’un service départementale s’inquiétait de la qualité de travail au sein d’une MECS parce qu’il recevait peu d’IP !!!

 

Photo : Guy Hardy  lors de la table ronde du confiné

Note : pour faciliter la lecture j’ai mis des débuts de phrases significatives en gras.

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7 réponses

  1. J’ai réagi après l’intervention de Guy, en affirmant que je ne me retrouvais pas dans sa démonstration. Je rejoins donc l’échange.

    J’ai exercé vingt-huit ans à l’Aide sociale à l’enfance, à raison de vingt-cinq ans en protection et trois ans en prévention.

    C’est cette expérience que je souhaite confronter à la démonstration de Guy.

    Première affirmation : les violences intrafamiliales seraient d’abord dues aux conditions de vie iniques qu’impose la société libérale. Pour ce qui est de ces conditions de vie, je partage la révolte de Guy. Mais, pour autant, de toute ma carrière, je n’ai jamais rencontré aucune situation où la problématique principale était liée avant tout aux conditions de vies. Celles-ci ne faisaient certes qu’aggraver la problématique, mais elles n’ont jamais été à leur racine. C’est d’ailleurs la conclusion du rapport de Pierre Naves et Bruno Cathala rédigé en 2000, à la demande de Ségolène Royal : « Aucun des enfants accueillis provisoirement ou placés, dont la mission a examiné la situation, n’a été séparé de “son milieu actuel” du seul fait de la pauvreté de ses parents ». Guy a peut-être constaté le contraire. Pas moi.

    Seconde affirmation de Guy « notre intervention protectionnelle dans la vie d’une personne stigmatise et stigmatisera toujours un manque, un défaut, une carence, une incapacité » Ben oui, il a raison. Comme le fait d’aller consulter un psychiatre ou un psychologue qui met le doigt sur une fragilité. Et que ce soit à l’initiative du patient ou sous contrainte, le simple fait de consulter montre qu’on a un problème ! Y a-t-il pour autant stigmatisation ? Tout dépend comment le thérapeute et/ou le travailleur social intervient : comme donneur de leçon et « sachant » ou comme accompagnateur qui est là autant pour apprendre que pour donner.

    Troisième affirmation : « Elles (les familles) éprouvent le fait d’être contraintes de devoir vouloir de l’aide et elles ne peuvent pas le dire ». Là encore, mais peut-être me suis-je leurré moi-même, j’ai rencontré en prévention des familles demandeuses et en attente de l’intervention d’un tiers. Et quand il s’est avéré, qu’elles me recevaient par crainte ou seulement pour répondre au désir d’un(e) collègue, j’ai très vite mis un terme à l’accompagnement. De toute façon, avec une cinquantaine de familles en quasi permanence sur liste d’attente, on n’avait pas vraiment l’occasion de faire perdurer notre présence. La difficulté que l’on rencontrait, c’était souvent de mettre un terme au suivi, un certain nombre de familles insistant au contraire pour que l’on reste. C’est nous qui étions alors soulagés de partir, pas elles. On était convaincu de ne plus servir à rien et il fallait en convaincre les familles. Mon vécu ne confirme donc pas non plus l’assertion de Guy.

    Une modélisation de Guy distingue les familles considérées par les travailleurs sociaux comme compétentes (parce qu’elles acceptent le diagnostic posé pour elles) et les résistantes (celles qui ne s’y reconnaissent pas). A bouveau, je ne me reconnais absolument pas dans ce raisonnement. Quand j’arrivais dans une famille, la première question que je posais était bien de savoir ce qui d’après elle posait difficulté. Le regard différent que je pouvais avoir alors n’avait pas pour ambition de remplacer leur avis, mais de s’articuler avec lui. Nous étions donc complémentaires et c’est dans cette complémentarité que nous allions pouvoir avancer. Si je n’apprenais rien de ce que la famille m’apportait et qu’elle rejetait systématiquement tout ce que je pouvais avancer, nous allions de part et d’autre à l’échec. J’avais besoin qu’elles me contredisent et me fassent changer d’avis et elles avaient besoin que je les aide à faire un pas de côté. Il fallait donc que l’on soit réciproquement à la fois « compétents » et « résistants » pour réussir à cheminer ensemble.

    Réflexe supposé des travailleurs sociaux : « J’ai signalé, il fallait bien que je me protège ! » Guy a sans doute croisé de ces situations où on ouvre son parapluie pour se protéger. Moi, aucune. S’il y avait des exemples de professionnels condamnés en justice suite à des drames d’enfants victimes de violences intrafamiliales non signalés, on pourrait comprendre cette hyperprotection. Peut-être, Guy pourra-t-il nous en citer. Cela expliquerait la hantise qu’il décrit et que je n’ai jamais rencontré. Pourtant, à chaque fois qu’un enfant meurt sous les coups de ses parents, on accuse les services sociaux de n’avoir pas fait leur travail. Mais, cela reste sans suite les concernant. En outre, intervenant comme assistant de service social tenu au secret professionnel, j’ai toujours considéré qu’il me revenait de signaler ou pas. Je ne l’ai jamais vécu comme une obligation, mais comme un choix, en âme et conscience.

    Diatribe : « Œil de Moscou, agent secret, commissaire du peuple, flic déguisé en intervenant psycho-médico-social payé pour mettre l’autre en confiance, l’écouter et l’amener à nommer ses souffrances, ses blessures, ses incompétences, afin de pouvoir le poignarder dans le dos par un signalement. » Là, Guy se laisse quand même un peu emporter ! Bien sûr ce signalement ne pouvait jamais être exclu, personne ne pouvant savoir à l’avance ce qui allait se révéler au cours du suivi. A chaque signature d’un Contrat d’aide éducative administratif, mon cadre signifiait notre obligation de signaler si des constats inquiétants étaient réalisés. Les familles étaient donc informées qu’au-delà de notre accompagnement, il y avait cette obligation que nous faisait la loi. Elles n’étaient donc pas prises par surprise. De là à présenter les travailleurs sociaux comme des pervers ne cherchant qu’une seule chose, trouver ce qu’ils cherchent, à savoir coincer les parents, il y a un gouffre. C’est peut-être là l’invective la plus insultante du propos de Guy.

    Accusation : « La gestion des informations préoccupantes se solde aussi par une dangereuse dérive quant à la remise en question insidieuse des droits fondamentaux. En effet, toute information préoccupante ne concourt-elle pas à une intrusion d’un agent de l’état dans l’espace privé d’une famille ?! » En protection de l’enfance, nous sommes sous le feu nourri des critiques de ceux qui nous reprochent d’en faire trop (ne pas respecter les familles, les stigmatiser) ou pas assez (ne pas évaluer suffisamment à temps pour sauver un enfant qui est mort sous les coups de ses parents). Je pense qu’il faut se situer dans un équilibre entre l’intrusion et l’aveuglement. Et, c’est vrai qu’il arrive qu’on se plante en allant trop dans un sens ou trop dans l’autre. Pour Guy, les travailleurs sociaux sont systématiquement et aveuglément dans une intrusion attentatoire aux droits humains. Ne forcerait-il pas le trait un peu de trop ? Poser la question, c’est y répondre.

    Au terme de cette réaction, je veux surtout retenir le livre de Guy « Petit lexique pour l’usage du travailleur social. Conseils aux travailleurs sociaux et aux bénéficiaires du travail social » publié en 2006, où il nous en appelait à un peu plus d’humilité. Dans ma recension parue dans Lien Social, je commençais ainsi : « Le travailleur social est mandaté pour vous amener à accepter ce qu’il va vous (= l’usager) dire. Ses longues études de sciences humaines l’ont convaincu qu’il pouvait scientifiquement établir ce qui est bien pour vous, ce qui vous permettra de vous en sortir. Vous êtes en face de quelqu’un qui ne peut supporter que votre rédemption ou votre rémission ne soit pas due à l’excellence de son intervention. » Cette lecture fut pour moi décisive dans la suite de ma carrière et je la recommande chaudement, tout comme d’ailleurs son excellent « S’il te plaît, ne m’aide pas ! L’aide sous injonction administrative ou judiciaire » qui m’a, lui aussi, beaucoup aidé.

    Mais, aujourd’hui, j’ai l’impression de ne pas avoir vécu sur la même planète que Guy. Reconnaissons que pour le moins il provoque le débat. Mais, sa démesure et son outrance nuisent trop à sa démonstration, pour la rendre convaincante. Dommage.

    1. Bonjour Jacques
      Alors là…je me retrouve completement dans toutes vos experiences. Et vous exprimez parfaitement la conclusion que je me fais aussi. Interessant mais à caricaturer sans cesse, son propos perd de sa valeur. Dommage. Et merci à vous et votre recherche d’equilibre 😊

  2. Hardy sait tres bien placer la focale sur les dysfonctionnements, les paradoxes du travail aupres des familles. Ici encore il montre bien les risques et les nouvelles logiques de la PE.
    Au-delà de ces constats, qu’il aime répéter de table rondes en conférences, que peut-il proposer CONCRETEMENT comme modalités d’intervention?
    Oui la précarité est un facteur de risque, mais sortons enfin de ces stéréotypes où les enfants issus de ces milieux remplissent les services de PE. Bon nombre de situations révèlent d’autres profils sociaux et d’autres formes de mal-traitance (agressions sexuelles,livrés à eux-mêmes dans des milieux plus aisés…). Depuis 10-12ans, de plus en plus de familles dont les parents souffrent de troubles psychiques…et la psychiatrie en perte de vitesse.
    Bref…avec ce mille feuilles de problématiques, de complexité, que conseille G. Hardy comme type d’accompagnement sociétal et social?
    That is the question.
    Les TS de terrain font avec ce qu’ils peuvent, lisent et imaginent…

  3. Bonjour
    Le propos de Guy Hardy est dangereux car il revient à dire que nous avons créé une police des familles qui déstabilise les parents dans leur autorité et leurs repères. Il est dangereux dans cette période d’une crise sociale inédite car il fait le lit des penseurs du libéralisme économique.et social. Mais comme nous sommes sur ce site plus dans l’entre-soi, je ne crains guère une récupération du propos de M. Hardy par ceux qui veulent encore plus détruire notre modèle de travail social.

    Le propos de Guy Hardy vient alimenter le discours sur le trop d’Etat, sur l’inefficience du travail social, sur l’absurdité de mettre en place des politiques publiques visant à prendre en compte les besoins des enfants et les compétences familiales, sur le coût d’une politique de protection de l’enfance qui serait bien trop élevée au regard de ses résultats et de sa monstruosité destructive des familles.
    Son propos est inexact car il situe un changement suite à la loi de mars 2007. Les professionnels de terrain ont été de tout temps confrontés aux résistances des familles et aussi à leur résilience. L’aide contrainte n’a jamais démontré la déresponsabilisation parentale ni notre incapacité à protéger tout en valorisant les capacités et compétences parentales.

    Parler d’hyper protection est un propos inexact, caricatural et totalement faux bien qu’un certain nombre d’éléments posés sur les pratiques et postures professionnelles sont tout à fait exactes. Cela ne date pas de mars 2007 que des citoyens, des professionnels et des institutions se sont déresponsabilisés. J’ai des exemples longs comme le bras qui pourraient m’amener même à dire qu’aujourd’hui, grâce au travail accompli par les CRIP et les équipes spécialisées de traitement des IP, la déresponsabilisation est largement moindre. S’il y a en moyenne une augmentation de 10 % par an des IP, ce n’est pas en lien avec une augmentation des moyens alloués à cette soi disant police des familles, mais bien à une meilleure sensibilisation aux souffrances des enfants.

    Oui les professionnels ont besoin de moyens pour faire un travail s’inspirant des méthodologies et de l’éthique du travail social. le manque de moyens est malheureusement crucial pour permettre une aide appropriée aux familles et aux enfants. Bien des enfants et des familles sont en attente de mesures éducatives.

    Par ailleurs, M. Hardy oublie que les décisions sont prises dans des processus collectifs et que la chaîne de traitement entre le signalant, le 119, les CRIP, les équipes dédiées aux IP, les cadres ASE, les parquets et les juges des enfants, lorsqu’il y a demande de judiciarisation, garantissent un examen poussé qui bien souvent valorise les droits parentaux parfois malheureusement encore au détriment des enfants, surtout lorsqu’il s’agit de souffrances invisibles.

    M. Hardy a raison d’attirer notre attention sur le traitement parfois trop mécanique et trop taylorisé des informations conduisant à une forme d’automatisme des pratiques et une dévitalisation de l’accompagnement des familles. Pour autant, il faut qu’il sache que bien des départements reviennent sur les protocoles trop fermés, trop intrusifs et qui généralisaient des pratiques inadaptées et parfois intrusives.

    Aujourd’hui, la réalité que je vis comme bon nombre de nos collègues est celle d’une politique qui affiche de louables objectifs mais qui par derrière ne donne pas les moyens aux services et aux autorités compétentes à savoir les départements de mettre en oeuvre une prévention, une détection et une aide en milieu ouvert des familles à la hauteur des besoins.

    C’est bien parce que le credo néolibéral tente d’emporter la vision humaniste et promotrice du travail social que s’est installé un lean management dans nos organisations enfermant les pratiques professionnelles dans une protocolarisation étouffante qu’il y a nécessité d’entendre le discours de M. Hardy sur les risques d’un discrédit du travail social qui serait lieu non pas comme il le dit à une hyper protection des enfants mais bien à une dévitalisation de l’accompagnement qui s’est mise en place via cette technicisation du travail social qui ne permet plus d’accompagner et de prendre les risques éducatifs nécessaires.

    Oui la période est cruciale car avec le Covid-19 s’est mis en place de manière massive le télétravail et des évaluations des IP par téléphone. Cette nouvelle pratique fait rentrer à une vitesse absolument fulgurante nos pratiques dans l’ère de la numérisation du travail social et il y a tout lieu de craindre, comme le dit M. Hardy, que des pratiques promues par le néolibéralisme se mettent en place tels que des algorithmes pour définir les besoins des enfants et des familles.

    Nous avons à résister à cette déshumanisation ambiante et nous devons surtout ne pas dévaloriser nos pratiques en donnant encore plus de crédit à ces penseurs néolibéraux qui veulent profiter de la crise sanitaire pour remettre encore plus en cause ce qu’il reste de l’Etat providence. Défendons le travail social et l’effectivité des droits des enfants.

    Jean-Luc Boero, responsable ASE

  4. j’aime bien Hardy, souvent pertinent, mais là on est dans la caricature du TS. Je ne suis pas AS mais ES (quelle différence, peu importe?) je ne fais pas d’IP, mais il vaut mieux signaler que ne rien faire. J’interviens dans l’urgence en protection de l’enfance et en AEMO à Marseille. J’ai aussi travaillé en CHRS avec des jeunes à la rue, des ruptures de parcours comme on dit, des fins de mesure, des refus de CJM, des jeunes mis à la rue à leur majorité, …..C’est bien de s’auto flageller (à Päques ou à un autre moment) et de remettre en cause les services sociaux. C’est autre chose d’accompagner des enfants victimes de maltraitances graves, jetés à la rue,… tiens la dernière son père lui a rasé la tête pour pas qu’elle fréquente des garçons, il l’a battue aussi, s’ensuivent TS et placement en urgence. Une autre fois, c’est un bébé (en danger de mort) et ses frères et soeurs que l’on retire, avec l’aide des gendarmes, à sa mère. Das ces cas-là, je n’ai aucun scrupule à demander un placement dans ces cas-là, même si tout n’est pas parfait à l’ASE. Je suis désormais un éduc proche de la retraite: le travail social change, moins de moyens, des situations de plus en plus dures, beaucoup de violences dans les institutions, des éducs qui se font tabasser aussi, des familles dans la misère mais ça ressemble, des fois, à « affreux, sales et méchants », …J’interviens aussi dans la formation initiale et continue des éducs, entre autres. Mes parents mettaient trop de vin dans mon biberon, l’ASE m’a sauvée mais je n’en ai pas (encore?) fait un livre, donc je ne passe pas à la TV. ….Tous les parents (et toute les familles) ne sont pas compétents, hélas…Au plaisir d’échanger avec toi Didier dans le monde réél

    1. Caricatural? Pas tant que ça je pense. Bien entendu qu’il faut signaler! Bien sûr que l’enfance en danger mérite des processus clairs et efficaces dont l’IP peut préfigurer une forme pertinente. Le propos de Guy Hardy est plus généraliste et condamne il me semble l’IP systématique, celle qui est faite, non pas prioritairement dans l’intérêt de l’enfant, mais pour se couvrir et se protéger en tant que travailleur social, celle qui nous empêche ensuite de travailler justement au coeur de la problématique. Quel travailleur social n’a pas connu ce mécanisme?

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