La crise climatique vue par les plus vulnérables : un appel à une adaptation juste sans les travailleurs sociaux ?

[current_page_url]

crise climat pauvreteLe Secours catholique vient de publier un rapport particulièrement intéressant. Il donne la parole à plus d’une centaine de personnes directement touchées par les chocs climatiques. On y apprend comment les inondations, les canicules et sécheresses aggravent les fragilités existantes des personnes les plus fragiles. Certains diront qu’on s’en doutait un peu. Cependant, ce travail de témoignages, recueillis en France, en Outre-mer et à l’international, nous en apprend un peu plus.

Les personnes interrogées nous montrent comment elles vivent très concrètement une véritable spirale de la vulnérabilité. Les « plus précaires » paient le prix fort d’événements qui les frappent d’abord car ils ont le moins de ressources pour se protéger. À un mois des élections municipales, ce document interpelle les décideurs sur la nécessité d’intégrer la justice sociale dans les plans d’adaptation climatique.

Des témoignages qui humanisent les statistiques

Dans ce rapport intitulé « La crise climatique vue par les personnes qui la vivent », les voix des concernés dominent : une famille modeste du Nord de la France, sinistrée par deux inondations en 2023-2024, se retrouve dans un mobil-home humide, aux prises avec des dettes explosives et des démarches administratives kafkaïennes.

À Madagascar, où 75% de la population vit dans la pauvreté en 2022, les cyclones répétés plongent des communautés entières dans l’insécurité alimentaire. C’est là-bas,  une réalité banalisée pour des centaines de milliers de personnes. Ces récits ne se contentent pas de décrire la perte matérielle ; ils révèlent des souffrances psychologiques profondes, comme la peur constante des marées ou l’impuissance face à des services météo défaillants. Cette précarité provoquée pour une part par le changement climatique n’est pas seulement économique. Elle est  multidimensionnelle.

Dans ce rapport, les travailleurs sociaux sont curieusement absents comme des interlocuteurs possibles auprès des personnes les plus fragiles et les autorités.  Ce silence est d’autant plus regrettable alors que les enjeux traités – spirale précarité-climat, besoin d’anticipation et d’accompagnement long terme – relèvent précisément de leur expertise quotidienne.

Les récits publiés par ce rapport soulignent des ruptures de vie (perte d’habitat, endettement, traumatismes psychologiques). Ce sont des situations qui demandent des interventions sociales d’écoute et d’orientation, typiques de nos métiers. Le rapport privilégie les voix des concernés ce qui est logique, mais fait l’impasse sur le rôle des professionnel(le)s de l’aide et du soin.

Une vulnérabilité amplifiée par le manque d’anticipation

Le document constate un faible niveau de préparation des sociétés françaises face aux chocs climatiques. Les plans d’adaptation peinent à intégrer les personnes vulnérables. Les événements extrêmes – tempêtes, incendies, retrait des côtes – basculent même des ménages à revenus modestes dans la précarité.

Cela contribue à créer de nouvelles formes d’exclusion. Le Secours Catholique insiste sur l’unité de la crise socio-environnementale : il n’y a pas deux urgences séparées, mais une seule où le réchauffement climatique et les désordres qu’il engendre rejoint celle de la pauvreté et des inégalités..

Sur le terrain, les professionnels de l’action sociale observent quotidiennement ces dynamiques : une vague de chaleur peut aggraver les problèmes de santé des personnes âgées isolées, tandis qu’une sécheresse ruine les micro-agricultures familiales en Outre-mer. Leur intervention préventive, via des épiceries solidaires ou des ateliers de rénovation thermique, démontre pourtant  que l’adaptation juste passe par un renforcement du travail en réseau.

Or, c’est bien le manque de coordination entre échelons territoriaux qui limite l’impact de toute initiative. Là encore une nouvelle fois leur savoir-faire dans l’élaboration des stratégies d’aides locales et nationales n’est pas reconnu.

Recommandations pour une adaptation inclusive

Le rapport formule des pistes précises :

  • Il faut d’abord développer des politiques d’adaptation ambitieuses qui garantissent l’accès aux droits essentiels et accompagnent la reconstruction sur le long terme.
  • Il plaide pour une anticipation renforcée, avec un soutien accru aux collectivités afin de dépasser une logique uniquement centrée sur la réaction et l’émotion du moment.
  • Les services de l’État et les élus locaux sont invités à prioriser les territoires vulnérables, en intégrant les voix des personnes concernés dans les diagnostics et plans d’action.

 

Les travailleurs sociaux pourraient être ici des interlocuteurs essentiels : leur proximité avec les publics permet d’identifier les besoins non chiffrés, comme l’accès à l’information ou le soutien psychologique post-catastrophe.  À l’international, les partenaires du réseau Caritas appellent à un soutien financier et technologique des pays du Sud pour briser la spirale pauvreté-climat conformément aux accords climatiques.

Le rôle décisif des acteurs de terrain

Au-delà des recommandations nationales, le rapport met en regard les politiques locales avec les engagements internationaux, révélant des tensions institutionnelles : manque de ressources, engagement politique timide, et sous-estimation des enjeux sociaux dans la planification territoriale.

Les équipes du Secours catholique déploient déjà des actions concrètes. Des exemples sont donnés tels les jardins partagés, la promotion de la « seconde main », l’accompagnement à la rénovation des passoires thermiques…

Voilà autant de projets qui articulent lutte antipauvreté et transition écologique. Ces pratiques terrain prouvent que les professionnels du social ne sont pas de simples exécutants, mais des innovateurs qui transforment les vulnérabilités en opportunités de résilience collective.

Il est aussi question du rôle des CCAS/CIAS. Leur analyse des besoins sociaux (ABS), obligatoire pour constitue un outil privilégié pour identifier les vulnérabilités locales et pour orienter l’action sociale. Elle peut devenir un instrument stratégique d’adaptation sociale aux changements climatiques, en intégrant les données environnementales dans l’analyse des besoins.

Pour cela, il s’agit pour le Secours catholique de :

  • « croiser les données sociales et environnementales (revenus, isolement, santé, logement, exposition aux risques climatiques) : par exemple, à Grenoble, ce croisement a permis d’identifier des quartiers cumulant précarité énergétique et exposition aux îlots de chaleur, orientant les rénovations thermiques vers les publics les plus exposés;
  • mener des enquêtes de terrain et des ateliers participatifs pour recueillir les vécus des habitants : difficultés rencontrées, stratégies d’adaptation, priorités perçues à Pont-de-Claix, ces enquêtes ont révélé des pratiques locales d’adaptation déjà existantes, comme des économies d’énergie ou des solidarités de voisinage;
  • intégrer ces éléments dans les analyses des besoins sociaux afin de produire une cartographie fine des vulnérabilités socio-environnementales à l’échelle communale ou intercommunale;
  • former les équipes des CCAS et les élus à l’analyse croisée de ces données et à leur usage pour orienter les politiques de solidarité et d’aménagement. »

 

Vers une justice climatique incarnée

La crise climatique n’épargne personne, mais elle frappe durement ceux qui ont déjà le moins. À travers ces 152 témoignages, le Secours Catholique dépeint une réalité où les chocs climatiques accélèrent l’appauvrissement.

Évidemment, cela appelle à des réponses qui réconcilient environnement et solidarité. Les professionnels de l’accompagnement, par leur présence quotidienne, peuvent eux aussi incarner cette justice : ils ne se contentent pas d’agir dans l’urgence, mais au contraire, bâtir du durable et renforcer les liens des habitants entre-eux.

Cette publication est le fruit d’une recherche rigoureuse avec trois partenaires internationaux. Elle s’inscrit dans l’éthique de responsabilité pour une société qui refuse de laisser quiconque sur le bord du chemin.

 

Sources :


Photo : duck.ai

Articles liés :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.