Par Isabelle Sarazin.
Ils saisissent le social à travers l’objectif de leur caméra. Sans pathos, ni jugement, juste ce qui est. Ce faisant, ils font passer de l’ombre à la lumière les personnes en situation de vulnérabilité et leurs accompagnants. Ces « passeurs du social » d’un nouveau genre seraient de plus en plus nombreux si l’on en croit les chiffres du festival du film social qui se tiendra du 5 au 8 octobre prochain en Ile-de- France et dans dix autres régions : 674 films reçus en 2026 contre 285 en 2020.
Mais en quoi le regard de ces professionnels du cinéma apporte-t-il quelque chose de plus à ce qui a déjà été dit et écrit sur le sujet ? Pour le comprendre, nous avons visionné six des dix-neuf films sélectionnés pour l’édition 2026 du film social et interrogé leurs réalisateurs.
1. Ces cinéastes observent les situations de vulnérabilité sous un angle particulier, éclairant une facette moins visible, souvent cachée.
La réalisatrice Alice Voisin aborde l’exil du point de vue des enfants. Elle a posé sa caméra dans une école implantée au centre d’hébergement d’urgence pour migrants d’Ivry-sur-Seine. Dans son documentaire de court métrage « La petite école », elle fait entendre la parole – trop rare – des enfants qui y sont accueillis sur leur expérience du déracinement et de la migration.
Christophe Deram, dans une comédie douce amère de court métrage « La barrière », aborde, lui, l’exil dans son rapport au cinéma, parfois déstabilisant. Sur une route déserte près de Calais bloquée pour le tournage d’un film sur les migrants, Amar qui a fui la Syrie est obligé d’attendre la levée de la barrière pour passer. Plongée au cœur de l’absurde où la réalité tragique s’invite et interroge le sens même de la fiction censée pourtant prendre fait et cause pour elle.
L’exil, mais cette fois en tant qu’expérience vécue, est aussi traité par l’indienne Vinnie Ann Bose dans son court métrage d’animation « Sulaimani ». A travers deux portraits d’indiennes vivant à Paris, elle examine la façon dont chacune tente de vivre l’expérience du déracinement. Jusqu’où faut-il rompre avec son pays d’origine ?
C’est l’enfant victime de violence familiale sous l’angle de la relation éducative qu’évoque Juliette Ramain dans sa fiction de court métrage « Gosses ». Elle nous emmène dans une colonie de vacances où un jeune animateur fait face pour la première fois à ce type de situation.
Autre décor, un centre d’accueil de jeunes filles-mères : la québécoise Abeille Tard nous montre, dans sa fiction de court métrage « Pippa et Leo », comment une adolescente, coincée entre les contraintes liées à sa maternité précoce et la nécessité de faire le deuil de sa jeunesse, tente de retrouver le chemin de l’apaisement.
Enfin, dans leur documentaire « Vivre encore », un long métrage réalisé en Belgique, les réalisatrices Gaëlle Hardy et Agnès Lejeune filment le grand âge à travers les personnages de Josette, Angeline, Maurice et Annette et leurs interactions avec leurs proches et soignants. Nous renvoyant à notre propre vieillesse : Comment vivre cette période de la vie ? Comment ne pas être réduit à un objet de soins ou tomber sous la tutelle des autres et perdre une part de notre liberté ?
2. Ils nous racontent d’abord des histoires de rencontres humaines

La caméra de « La petite école » filme une communauté vivante, pleine de vie, de rires, de larmes aussi. Tous ces enfants, d’origine différente et même s’ils ne sont qu’en transit vers un autre lieu, tissent des liens étroits entre eux et avec les enseignants. La réalisatrice Alice Voisin nous transmet l’énergie de cette école où s’invente, dans la bienveillance et la souplesse, une autre manière d’apprendre. Cette solidarité apaise les moments de souffrance qui jaillissent devant la caméra : par exemple, lorsque Ramah parle, devant sa petite camarade, de sa fuite de Libye avec sa mère et ses frères et sœurs et de sa douleur de ne plus avoir de nouvelles de son père.
Christophe Deram, dans « La barrière », s’intéresse à la rencontre de deux êtres que tout oppose. Amar, syrien en fuite, et Géraldine, jeune régisseuse stressée par les ordres qu’elle reçoit sur son talkie-walkie. La caméra renverse les représentations : Amar est souriant, compréhensif, ouvert au dialogue ; Géraldine apparaît déstabilisée par cette arrivée dérangeante. Toutefois, malgré la distance initiale, symbolisée par la barrière, la régisseuse va s’adoucir et un lien va pouvoir se créer.

Dans « Sulaimani », c’est la rencontre de deux indiennes de la région du Kerala apparemment très éloignées l’une de l’autre. Alia, cheveux courts, vêtue à l’occidentale, semble parfaitement intégrée : elle vit seule et a choisi de venir en France pour ses études ; Neena, à l’allure plus traditionnelle, a un mari et deux enfants et elle est arrivée à Paris pour subvenir aux besoins de sa famille : elle reste en contact téléphonique permanent avec ses proches restés aux pays. Toutes deux se retrouvent par hasard dans un restaurant indien. Si elles s’observent au départ avec une certaine méfiance, la cuisine et les plats traditionnels du Kerala, qu’elles partagent à une table différente, vont peu à peu apaiser l’atmosphère. Alia, à la sortie, va enfin parler à Neena dans sa langue maternelle. Une ouverture peut-être vers l’acceptation de sa double culture.…
Dans « Gosses » la rencontre bute sur un lourd secret, celui que porte Gaspard, victime semble-t-il de violences familiales. L’animateur Léo n’arrive pas à créer un lien avec cet enfant fermé, violent avec ses camarades. Pour ce jeune professionnel, c’est aussi la rencontre avec la dureté des métiers éducatifs, le sentiment d’impuissance des intervenants face aux violences familiales, la difficulté à recueillir la parole de l’enfant victime sans rompre la relation. Juliette Ramain explore avec justesse les défaillances du système de prise en charge.

Autre rencontre, celle de cette jeune mère avec son nouveau-né en centre maternel. Dans « Pippa et Léo », on la voit habiller, faire la toilette de Léo, des images qui témoignent du lien qui lentement se tisse… La réalisatrice Abeille Tard met aussi en scène la rencontre de la jeune femme avec le père. Si elle n’a pas les mots pour lui dire tout ce qu’elle a sur le cœur, c’est par une danse très tribale, avec des mouvements saccadés proches de la transe, le krump, qu’elle lui exprime sa souffrance, sa colère, mais aussi sa détermination à assumer sa monoparentalité.
Les rencontres illuminent le quotidien des nonagénaires du long métrage « Vivre encore ». C’est grâce au lien qu’elle a noué avec son fils que Josette, qui a déjà changé cinq fois de maison de retraite, va pouvoir finir ses jours dans la ville de son choix. La caméra la filme enfin apaisée. Son fils a entendu sa plainte et tenté d‘y répondre au mieux. C’est grâce au dialogue avec les personnels, les soignants, son administratrice de biens que Maurice, placé contre son gré et à la suite d’une erreur de diagnostic en établissement pour personnes âgées, va sortir de cet enfer et retrouver une vie autonome. Annette qui a fait le choix d’accueillir sa mère vieillissante à domicile exprime la richesse de cette relation qui se renoue et vient comme réparer ce qui a manqué. Les réalisatrices nous invitent ainsi à maintenir le lien vivant avec nos proches âgés afin que puissent encore se vivre et se dire des choses. Au besoin par le toucher quand la parole n’est plus, comme le montre avec délicatesse un aide-soignant au fils d’Angeline atteinte d’une maladie neurodégénérative.
3. Ils nous font ressentir les situations de vulnérabilité
Les films donnent un visage, une voix, une histoire à des personnes souvent réduites à des statistiques et font surgir en nous toute une série d’émotions. En créant un sentiment de proximité, ils participent à déconstruire les représentations sur les migrants, les enfants violents, les mères adolescentes, les personnes âgées…
En outre, ils poétisent les situations en jouant, à côté des dialogues, sur les silences, les plans, la lumière, la musique… Longs plans sur les enfants qui posent et s’amusent devant la caméra dans « La petite école ». Plans serrés sur les visages et les mains des personnes âgées qui sont comme « des paysages où se lit la vie », précise joliment la coréalisatrice Gaëlle Hardy de « Vieillir encore ». Ciel qui s’assombrit et teintes plus froides pour accompagner l’irruption de la police et le retour brutal à la réalité tragique dans « La barrière ». Vinnie Ann Bose, dans son film d’animation « Sulaimani », alterne le concret du présent en utilisant des marionnettes en mouvement et l’onirisme des souvenirs de la vie en Inde par des dessins à l’encre dont les couleurs collent aux émotions ressenties.
La caméra, surtout dans le documentaire lorsqu’elle a su se faire accepter par tout un travail en amont, peut aussi saisir l’inattendu : c’est le cas dans « Vieillir encore », lorsque Josette révèle à son fils qu’elle a été violée par son mari et comment sa vie a été brisée. Un des moments les plus intenses du film qui prend place à côté de scènes plus banales du quotidien et de paysages changeant au fil des saisons, témoins de la vie qui passe… C’est toute une créativité et un savoir-faire qui se déploient pour embarquer le spectateur le long du fil tendu par le réalisateur. Et provoquer peut-être un éveil, une prise de conscience, une autre manière de voir.
Photo en une : Vivre encore ©Les Films de la Passerelle



