Smartphone et adolescence : y a-t-il une différence d’usage entre les filles et les garçons ?

Le smartphone est omniprésent dans le quotidien des adolescents. Entre 10 ans et 15 ans, ils sont 87 % à en posséder un. Mais qu’en est-il des usages et des pratiques selon que l’on est un jeune garçon ou une jeune fille ? Élodie Gentina, Docteur et professeur-chercheur en marketing à l’IESEG School of Management de Lille, est allée explorer cette question.

Des ados bien dépendants

Sur le plan biologique, l’organisation mondiale de la santé définit les adolescents comme étant les jeunes de 10 à 19 ans. Mais selon d’autres scientifiques, la période transitoire entre l’enfance et l’âge adulte pourrait aller jusqu’à 25 ans. Durant la période allant de la majorité à l’âge de 25 ans, on parle toutefois très rarement d’adolescents mais plutôt de «jeunes adultes» nous explique Wikipedia. Il y a aussi ce terme « d’adulescent ». C’est un néologisme inventé par les milieux publicitaires qui nourrissent un intérêt particulier pour ce public réputé hyperconsommateur (mode, produits culturels, sorties).

La période dite de l’adolescence se traduit par des transformations importantes avec entre autre la découverte de l’amour et de la sexualité. Il est aussi question pour l’ado de se projeter dans l’âge adulte, avec ses images et ses responsabilités professionnelles et sociales inhérentes. Cette période est pleine d’espoir et d’attentes, mais aussi pleine d’enjeux et de difficultés. Durant cette période de vie particulièrement vulnérable, les conduites addictives peuvent fragiliser les adolescents et avoir d’autres conséquences telles que l’isolement social ou la dépression, ou encore avoir des effets sur la santé.

Dans un article publié par le site The Conversation, Elodie Gentina nous parle de cette dépendance au smartphone de la part des ados. Elle rappelle en préalable que dans l’une de ses recherches sur la « génération Z » publiée en 2018, elle estimait que 85 % des 15-18 ans pouvaient être considérés comme dépendants à leur smartphone, contre 77 % des 18-24 ans et 68 % des 25-34 ans.

Mais c’est au travers d’une autre de ses recherches, menée auprès de 463 adolescents français (âge moyen, 16 ans), qu’il lui a été possible d’entrer plus en détail dans cette forme de dépendance. Pour cela, la chercheuse s’est s’appuyée sur la théorie des usages et des gratifications. C’est ainsi qu’elle et son équipe ont pu confirmer des différences notables dans les utilisations du smartphone entre les filles et les garçons.

Cette équipe s’appuie sur les travaux de 3 chercheurs qui considèrent qu’un individu utilise les communications de masse pour se connecter (ou prendre de la distance) avec d’autres (soi-même, famille, amis, nation, etc.) à travers des relations qui sont de 3 ordres :

  • un but instrumental et utilitaire (pour obtenir quelque chose),
  • une gestion de ses affects (par ex. être proche de l’être aimé),
  • une recherche d’intégration (être reconnu dans sa communauté)

 

Le nombre de facteurs qui influencent cette forme de dépendance est important. Traits de personnalité, flux et contenus des messages, formes et contenus des gratifications, nous savons désormais comment fonctionne ce processus qui conduit toute personne à utiliser de plus en plus tel ou tel jeu ou telle application. 

Une période de transition cruciale

L’adolescence est une période de transition cruciale où l’estime de soi diminue, en raison de des facteurs tels que les changements physiques accompagnant la puberté qui rendent le jeune critique. Il y a un écart entre un moi idéal et la façon dont le jeune se perçoit. De plus, le passage du milieu de l’école au lycée, le conduit à établir de nouvelles relations et à perdre les anciennes. Pendant l’adolescence, les valeurs matérialistes se développent pour compenser estime de soi instable et sentiment d’insécurité. 

Le matérialisme, c’est-à-dire la valeur que les individus accordent à l’acquisition et possession d’objets matériels, peut être un antécédent primaire de la dépendance problématique au smartphone. En effet, des études montrent que le matérialisme provoque comportements addictifs, tels que la toxicomanie ou l’achat compulsif. Bref, des niveaux élevés de matérialisme chez le jeune peuvent également entraîner sa dépendance au smartphone. Les parents connaissent bien ce phénomène même si parfois ils en sont eux même aussi atteints à divers degrés. Il a été prouvé qu’un mode de vie matérialiste se traduit par la recherche de gratifications immédiates boostée les technologies de la communication.

Motivations sociales pour les filles, motivations utilitaires pour les garçons.

Ce n’est pas tout à fait une surprise. Les usages numériques sont genrés : de manière générale, les garçons passent plus de temps à regarder des vidéos et à jouer sur leur smartphone alors que les filles préfèrent les réseaux sociaux et la mise en valeur de leur propre image. Les adolescentes tendent à être dépendantes au smartphone en cherchant à renforcer leurs relations avec les autres, donc pour des motivations sociales.

Les garçons ont plutôt des motivations liées au processus : ils gagnent une satisfaction avec l’expérience de navigation sur le portable dans son processus fonctionnel.

Les filles plus sujettes à la dépendance ?

Des études descriptives montrent que les filles tendent à de devenir plus accros à leur smartphone que les garçons. Par exemple, à partir d’un échantillon de 976 étudiantes et 820 étudiants, une étude koréenne indique que le risque d’addiction est de 23,9 % chez les filles contre 15,1 % chez les garçons.

Les filles seraient même deux fois plus sujettes à la dépendance au smartphone que les garçons. Pourquoi ? Probablement parce qu’elles utilisent davantage les réseaux sociaux et les services de messagerie, selon les résultats de recherche publiés par une équipe de l’Université Ewha Womans de Séoul.

Du bricolage ?

Dans son article, Elodie Gentina parle de bricolage identitaire. Entendez par là que les différences constatées s’enracinent dans le processus de socialisation de genre des filles et des garçons qui continuent d’être élevés de façon différenciée selon les normes et représentations actuelles liées au genre.

Pour elle, les garçons construisent leur identité de manière indépendante, veulent diriger la communication et utilisent la relation à l’autre comme support.

Au contraire, les filles construisent leur identité en interaction avec les autres. C’est un processus de socialisation qui laisse plus de place à la parole de l’autre et développe une relation collaborative et pro-sociale avec ses « amis ».

En tout cas, comprenez que nos ados, qu’ils soient biologiquement filles ou garçons, sont traversés par de multiples questions au regard de leur image et de leur devenir. Les effets de leurs usages des réseaux sociaux et des applications des smartphones ont un impact certain qu’il faut prendre en compte. On ne peut faire comme si cette réalité n’existait pas. Il faut pouvoir en parler avec eux et ça, c’est une autre affaire tout autant délicate…

 

Note : J’aimerais avoir le temps de traduire plus complètement les travaux de cette chercheuse, mais je n’en n’ai matériellement pas le temps. Pourtant, ces recherches me paraissent essentielles pour comprendre les évolutions des pratiques sociales des adolescents et des jeunes adultes dans leurs relations aux autres.

Lire aussi (sources)

 

 

Jeunes étudiants photo créée par lookstudio – fr.freepik.com

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