« Comment nommer la personne accompagnée ? »

C’est la question posée par Lien Social  dans sa rubrique « paroles de métiers ». Le collectif « Avenir Educ avait aussi à plancher sur ce sujet.  Voici pour ma part ce que j’ai pu écrire en réponse à cette interrogation…

Il y a les mots et la façon dont nous les exprimons.

Il est toujours délicat d’appeler quelqu’un uniquement par son prénom ou, selon les circonstances, par son nom précédé d’un monsieur ou madame. C’est d’abord la tonalité de notre propos qui compte. Or les personnes qui vivent l’exclusion sont très sensibles sur la façon dont nous les nommons et leur parlons. Mais comment les nommons-nous lorsque l’on parle d’elles « en général » entre collègues au travail ?

Il y a quelques années, j’avais rencontré un groupe d’allocataires du RSA et les avais interrogé sur la façon dont les travailleurs sociaux les appelaient : des « usagers ». Ils avaient aussitôt exprimé leur désaccord. Ce mot « usagers » ne leur convenait pas du tout.« ça nous diminue encore plus » avait dit l’un, « mais on n’est pas usés !» avait dit un autre se méprenant sur le sens de ce terme. Pour eux le mot voulait dire qu’ils étaient dépendants. Il était même considéré comme le signe d’une relégation sociale :  « ça fait un peu comme si on voulait en profiter » avait aussi précisé un membre du groupe. Finalement ce terme avait été rejeté. Connoté, il  n’avait plus rien à voir avec l’usager que l’on nomme ainsi parce qu’il fait appel à un service public. Pourtant, le mot « usager » a ses défenseurs et leurs arguments tiennent la route.

« Arrêtez de nous appeler bénéficiaires du RSA ! »

Puis il y a eu plus récemment cette réunion d’installation du Comité Local du Travail Social à l’Hôtel du Département de Loire-Atlantique. Un des intervenants avec fortement exprimé son avis se levant devant l’assistance : « mais arrêtez de nous appeler bénéficiaires du RSA ! »  « Vous croyez vraiment qu’on fait des bénéfices en touchant 550 euros pour vivre ? » « Nous sommes des allocataires parce que nous touchons une allocation qui est un droit. Un point c’est tout ! » Et il s’était ensuite assis assez content d’avoir pu s’exprimer.

Puisque nous sommes entre nous, une confidence : il y a une façon  de nommer les personnes handicapées qui m’agace un peu. On doit dire  une personne « en situation de handicap », « en situation de pauvreté ». Certes, c’est vrai, mais il me semble que ce « en situation de » relève  du langage politiquement correct même s’il est porté par le mouvement associatif. Il révèle, à mon sens, une société qui  s’oblige à des circonvolutions pour apporter des réponses normées qui ne satisfont finalement personne. Comprenez bien, on ne dit plus un vieux ni même une personne âgée, mais un senior. La belle affaire !

Les mots pour dire les maux. Et si le problème était ailleurs ?

Je me rappelle ce que nous disait en 1995 le cinéaste et journaliste Armand Gatti alors qu’il déclarait chercher l’absolu de la langue : «On se fout de l’approbation des autres, du consensus. On veut arracher les prisonniers, les drogués, les transplantés, les psychiatrisés à ce pauvre petit langage auquel les a condamnés une société qui ne les écoute plus».

Oui encore aujourd’hui, j’ai la faiblesse de penser que le vrai problème est ailleurs. C’est celui du manque d’écoute et de considération de l’autre. De celui dont il faudrait se protéger en ces temps de défiance généralisée. Nous n’écoutons plus suffisamment celui qui nous est étranger et qui, pourtant, nous ressemble étonnamment. Et ça, c’est un vrai problème.

 

Lire le numéro 1293 de Lien Social (dans ce numéro un dossier intéressant sur les « déboutés de l’enfance »)

 

Photo créée par wayhomestudio – fr.freepik.com

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2 réponses

  1. Merci pour cet article qui me parle énormément. C’est la posture qui est le plus important. Quand dans les journaux, on parle des enfants handicapés, ça veut rien dire car c’est trop général, comme les jeunes de banlieue car ils sont tellement différents et on se focalise sur une minorité. C’est comme les sourds, tout de suite, on pense aux sourds qui signent alors que pas forcément. Cela implique de la nuance tout en appelant un chat un chat avec respect. Parfois je dis les vieux avec affection. Tout est dans le ton, l’intonation et la posture.

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