À Marciac, l’éveil des sens : quand le jazz fait vibrer la diversité

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J’étais lundi dernier à Marciac dans le Gers et j’ai pu assister à un moment de grâce, tel que nous en rencontrons peu quand on parle de diversité et de handicap. Sur la place de l’Hôtel-de-Ville, au festival bis de Jazz, un public dense a pu assister à la rencontre scénique du Neurodiversity Band et du quartet solaire de Fabian Ordoñez. Bien plus qu’une alliance de talents, ce moment a représenté l’aboutissement d’un projet fédérateur, porté par l’association Human Creativity. Elle s’attèle à décloisonner l’art et à ouvrir de nouveaux horizons à la musique — et à la société à partir des compositions artistiques de personnes handicapées virtuoses de leur art. Ici, nous parlons de piano, de violon et de slam. C’était génial, et c’est pour cela que je vous en parle.

L’émergence d’un projet partagé

Ce concert inoubliable n’a pas surgi de nulle part. Il s’inscrit dans le sillage du projet « Tous en jazz », né à la fin de l’édition 2024 du festival Jazz in Marciac (JIM). À l’initiative : l’association Human Creativity, fondée en 2019, engagée pour donner à la création artistique un souffle vraiment ouvert à tous, quels que soient les obstacles physiques, sociaux ou mentaux. Depuis, elle tisse des ponts entre musiciens neuroatypiques et figures reconnues de la scène musicale, pour que la scène cesse d’être un territoire réservé et devienne un laboratoire d’égalité, d’expression et de libération.

Ce lundi, le projet a pris vie devant un parterre de festivaliers conquis. Tour à tour, « L’Hymne à l’amour » de Piaf — introduit par le violon envoutant de Jean-Benoît Evrard —, « La Javanaise », « Hasta Siempre », « Syracuse », ou encore « Guantanamera » ont servi de terrain de jeu collectif. Quel régal ! Les musiciens, qu’ils viennent du Neurodiversity Band ou du quartet latino de Fabian Ordoñez, ont marié leurs langages, naviguant de la France à Cuba, des standards familiers aux éclairs d’improvisation. L’osmose n’était pas factice : elle a surgi sous les yeux du public, portée par l’état de sensibilité aiguë qui unissait les interprètes. La magie, ici, n’a rien d’un miracle : elle résulte d’un travail exigeant, d’une attention de chaque instant, d’un engagement patient.

concert Marciac 2

Derrière la beauté du spectacle, il y a la persévérance de nombreux professionnels, de médiateurs culturels et bénévoles qui accompagnent chaque membre dans la confrontation avec le public.  En effet, il faut être là en soutien pour la gestion du trac, l’accès à la scène, l’adaptation des partitions ou des instruments. Leur rôle s’avère décisif pour que la diversité cognitive, motrice et sensorielle ne soit plus perçue comme un obstacle, mais comme une ressource première du projet artistique. L’association Human Creativity veille à cet équilibre, veillant à ce que la scène ne soit pas vécue comme une épreuve, mais comme un terrain d’expérimentation, d’échange et d’audace. Et ça marche super bien/

Human Creativity, un architecte discret ouvert sur le monde

Depuis sa création, Human Creativity défend une culture rendue à sa vocation fondamentale : celle d’ouvrir, d’émanciper, de réinventer la notion d’accès et de participation. L’association refuse la logique du “moment inclusif” ponctuel ou de la charité de façade. Elle milite pour la construction d’une citoyenneté culturelle réelle, où la différence devient force transformatrice.

Ce projet « Tous en jazz » découle ainsi d’une vision à long terme : il ne s’agit pas seulement de faire monter des personnes neuroatypiques ou en situation de handicap sur scène, mais de créer les conditions d’une œuvre commune, où chacun apporte sa singularité et trouve une place reconnue.

Les artistes ont conçu leur travail comme des copilotes de l’aventure : ils ont su négocier les rythmes, réajuster en temps réel les modalités du direct. Ils ont aussi su traduire musicalement et humainement les besoins spécifiques. Ce sont eux qui rendent l’inclusivité réelle, dépassant la simple accessibilité physique pour accompagner la prise de parole et l’écoute mutuelle entre artistes.

Il serait malhonnête de réduire ce concert à une simple performance de sensibilisation. Ce que le public a perçu ce lundi, c’est un moment d’authenticité musicale, où la palette des émotions et la diversité des parcours ont sublimé l’art du jazz. Il n’en finit pas de se réinventer par la différence. Les applaudissements ne disent pas tout : sur les visages, c’est la surprise, parfois la remise en question des schémas, la découverte d’une nouvelle musicalité. La scène devient le reflet d’un monde où l’excellence ne se mesure plus selon la norme, mais selon la capacité à créer du lien, à provoquer la rencontre et à ouvrir à l’inattendu.

Présents dans le public, il y avait des jeunes de quartiers défavorisés, mais aussi des jeunes MNA d’origine afghane. Il suffisait de voir leurs visages heureux à l’écoute du concert pour comprendre combien il est important de les accueillir et de ne pas les rejeter. Tout l’inverse des discours actuels qui finalement prônent l’exclusion.

Ce concert nous a invité explicitement à décentrer notre regard. Il nous rappelle que la personne dite “à mobilité réduite” n’est entravée que par l’étroitesse de nos dispositifs sociaux, culturels, mais aussi urbanistiques. Les professionnels qui accompagnent ces artistes ne sont pas des auxiliaires de pathos, mais des décodeurs, des traducteurs de potentiels. Ils montrent que l’inclusion n’est pas la tolérance résignée, mais l’art patient de rendre possible ce qui semblait impossible — ce que montre magistralement le Neurodiversity Band, dans un dialogue musical sans barrières de sens, de rythme ou d’émotion.

Le slam comme point d’orgue, un manifeste à écouter

La soirée s’est achevée sur un slam de Joseph, alias PMR NRV, dont la puissance a longtemps résonné après la dernière note. Touché en plein coeur en écoutant ce texte, le public a reçu le message de celles et ceux que la société tente trop souvent de juger ou de réduire à leurs manques. Ici, la parole s’incarne dans la musique : elle porte une philosophie de la différence et une revendication sereine de dignité.

Ces mots, extraits du slam prononcé sur scène et disponibles sur la vidéo réalisée par Human Diversity (voir la chaîne YouTube ci-dessous), résument l’enjeu et l’élan du projet :

« Société sclérosée
Qui, à défaut de nous parquer
Nous laisser sur le bas-côté
Voudrait nous formater
Selon son idée
De l’homme “parfait” ?
Parfait ?
Mais qu’est-ce que ça veut dire ?
Concept abstrait ?
La perfection n’est-elle pas en chacun de nous ?
Chacun sa perception de la perfection !
Vous dites handicapé ?
On dit capable !
Capable de raison !
Capable de sentiments !
Capable de réflexion !
Capable de discernement !
Personne à mobilité réduite, pas à capacité réduite ! »

Ce texte marque un changement : il ne s’agit plus de demander la permission de participer, mais d’affirmer une pleine capacité, une légitimité à modeler la culture commune.

Conclusion : S’inspirer, prendre le relais, transformer

Le concert de Marciac, cette saison, n’a pas livré qu’un instant de beauté : il nous a tendu un cap, une invitation lucide à repenser nos modes de faire ensemble, à mieux voir le travail essentiel des professionnels sociaux, à encourager les structures capables de réinventer la notion de projet collectif. Que chacun s’en empare, pour que demain la richesse de l’altérité ne soit plus célébrée dans l’exception, mais reconnue comme ressource première du vivre-ensemble.

Pour écouter et soutenir ce manifeste vivant, rendez-vous sur la chaîne Human Diversity sur YouTube (“Slam PMR NRV”, lien officiel).

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Photos : DD

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