Livre ouvert : « Les constantes de l’éducation spécialisée. Penser, agir, résister »

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Il est des livres qui font réfléchir. Il en est d’autres qui visibilisent le travail social de terrain. C’est en tant qu’éducateur, formateur et universitaire que Fabien Clouse articule l’un et l’autre, avec grand bonheur.

202608071444les constantes de l education speL’une des originalités choisies par l’auteur, c’est l’introduction de la plupart des chapitres de réflexion par une situation d’enfant accueillis en ITEP pour leurs troubles du comportement. Les huit vignettes proposées sont écrites avec un humour ravageur qui n’en lâche rien à la tendresse infinie avec laquelle les postures des uns et des autres sont présentées. Si les descriptifs seront familiers pour les professionnels aguerris, ils ont de quoi affoler le lecteur novice. Certes, ces illustrations de terrain confinent à l’improbable. Mais rappelons qu’ici la norme, c’est l’anormalité !

C’est Sacha, le roi des insultes, des provocations et des cris, qui explose de colère à la moindre frustration. C’est Grégoire qui, à l’inverse, est empreint d’une impressionnante passivité, ne s’opposant jamais et se soumettant à tout ce qu’on lui demande. C’est Jordan, souffrant d’hyperactivité aigüe, qui ne se pose jamais un instant, refusant de prendre le traitement qui, pour l’assommer, le soulage pourtant.

C’est Landry, fragilisé par l’autisme, qui demande à se rendre seul à un match dans un stade bondé L’équipe prendra-t-elle le risque de l’autoriser à le faire ? C’est Kevin qui, un matin, éparpille au sol tous les jeux qui sont à sa portée, bientôt rejoint par son éducateur qui en fait de même. C’est le père de Félicio qui se montre agressif, insultant, outrageant et menaçant envers les personnels. C’est Bruno, en rupture totale avec les adultes, qu’il faut contenir physiquement plusieurs fois par jour.

Face à un tel public, les protocoles, les procédures standardisées et autres recommandations de bonnes pratiques ne sont d’aucun effet. La réactivité immédiate, l’improvisation subite et l’innovation fulgurante sont les seules à pouvoir réagir. Fabien Clouse nous propose de définir le plus petit dénominateur commun qui traverse, de part en part, ces réponses qui se donnent pour principale ambition de faire hospitalité à la souffrance.

La première posture émerge au moment de la mise en relation. Il faut accueillir l’autre, sans l’accaparer. Le mettre à l’aise, comme un véritable hôte qui l’accepte dans toute sa singularité, avec ses manifestations de détresse et de colère. La nécessité s’impose, en amont, de travailler sur les réticences, les oppositions et les objections à son accueil du style : « cet enfant n’est pas fait pour nous » et autre « nous n’avons pas les compétences pour le prendre en charge ».

Vient, ensuite, le temps de la rencontre. Chacun est porteur du récit, de la légende dit l’auteur, qu’il s’est construit, que ce soit du côté de l’enfant ou de l’adulte. Chacun va devoir apprendre à connaître et à accepter celle de l’autre et réussir à l’articuler avec la sienne. Toute mise à distance viderait la relation de sa substance. Les affects de part et d’autre ne doivent pas être évacués, mais transformés.

C’est dans les banalités du quotidien que s’élaborent les médiations éducatives. Tout est propice à les faire vivre. Ce qui compte, ce n’est pas tant l’activité menée, la routine vécue ou le geste posé, que le lien qui se tisse à ces occasions entre l’éducateur et l’enfant. La confrontation aux repères et au cadre formalisés, garantis par l’un et bousculés par l’autre, en est une autre manifestation.

Le symptôme qui se manifeste n’est pas à un handicap à éliminer. Ce n’est ni un trouble à soigner, ni un dysfonctionnement, ni un écart à la moyenne. C’est la manifestation d’un mal-être qu’il faut tenter de faire parler par d’autres moyens à trouver. De toute façon, il est vain de chasser le symptôme par la porte, car il entrera par la fenêtre.

Autre constante qui en découle : refuser d’aliéner de l’enfant aux symptômes qu’il manifeste. Au-delà des déterminismes à l’œuvre, chaque sujet peut changer. Il n’est pas condamné à rester enfermé et prisonnier de la condition de précarité, de vulnérabilité et d’exclusion qui lui est faite. Il ne peut être essentialisé dans les comportements qu’il manifeste. Et si le travail social n’est pas là pour produire le changement de l’extérieur, il a pour ambition de susciter le désir de changer chez le sujet, avec lui et par lui.

Les professionnels sont confrontés en permanence aux contingences, aux imprévus et aux incertitudes. Ces facteurs sont inhérents à toute action éducative. C’est en permanence qu’ils doivent, sur le terrain, essayer de retourner une situation problématique, de répondre aussitôt à une problématique qui surgit, de réagir à une réaction inattendue. L’improvisation éphémère et fulgurante est leur marque de fabrique. L’enfant ne va pas où on l’attend ? C’est qu’il montre ses capacités à faire ses propres choix, fussent-ils contre-productifs aux yeux de ses éducateurs !

Il n’existe aucune garantie de résultats à l’action menée, seule celle de moyens étant exigible. Les professionnels cultivent l’éthique de la finitude : reconnaître ne pas avoir de pouvoir infini sur l’autre. Les possibilités de faire fausse route et de ne pas atteindre les objectifs sont légion. Car l’être humain n’est pas réductible à une suite logique de réactions qui seraient prédictibles et donc contrôlables.

Ces incontournables sont longuement commentés par l’auteur, en s’appuyant sur les exemples pratiques. Ils portent un nom : la clinique. C’est un art indicible, insaisissable et subjectif. Chacune est unique, comme est unique le clinicien qui l’exerce. La clinique est centrée sur l’écoute de la singularité du sujet et le respect de son rythme. Elle s’appuie sur l’observation, les affects et le partage de l’expérience. Ce qu’elle cherche à saisir au plus près, c’est l’entrée en résonance avec ce qui se vit et ce qui se dit.

Ce n’est pas une pratique mesurable et observable objectivement. Elle ne se prête donc pas aux évaluations quantitatives. Elle ne rentre pas dans les référentiels de compétences. Elle ne se soumet pas aux contrôles de supposés experts qui n’ont jamais vu l’oreille d’un usager. Pas plus qu’aux objectifs de réduction des coûts, ni à la rentabilité, ni à l’ouverture à la concurrence des marchés.

L’éducateur n’est pas un technicien de surface relationnelle, ni un gestionnaire de dossiers, pas plus qu’un contrôleur de trajectoire. La résistance est possible face à la rationalisation marchande qui ébranle le travail social sous les coups du managing néo-libéral. L’une des armes principales, conclue Fabien Clouse, c’est de défendre, réhabiliter et promouvoir cette clinique, à chaque fois que c’est possible… et même quand ça ne semble pas l’être.

 

 


 

Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »
Il est signé Jacques Trémintin
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Photo : Erès – Capure d’écran vidéo de Fabien Clouse

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