Journées de l’ANDASS à Nantes (2). Et si nos institutions apprenaient à prévenir les crises plutôt que courir après la performance ?

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La deuxième table ronde des Journées de l’Association Nationale des Directeurs d’Action Sociale et de Santé (ANDASS) a invité les participants à repenser l’action sociale à partir d’une idée centrale : la robustesse. Julie Chabaud, psychosociologue, et Daniel Rodary, écologue, nous ont fait part de leurs analyses sur ce qui est important de mettre en oeuvre aujourd’d’hui dans nos institutions. Il faut disent-ils renforcer notre capacité collective à nous adapter sans abandonner les plus fragiles. Voici un compte rendu de leurs présentations.

La question de départ était simple : quel peut être le rôle des collectivités pour faire face au changement climatique ? Ce sujet est en train de devenir un enjeu pour les politiques de solidarité. Les institutions ont été conçues dans un imaginaire de stabilité dans l’idée que le progrès est un horizon lointain grace à des ressources inépuisables. Or les règles du jeu ont changé. Les crises se multiplient et des besoins nouveaux apparaissent. Les systèmes et dispositifs qui fonctionnent actuellement montrent leurs limites.

Des communs qui ne vont pas de soi

2eme table rondeDaniel Rodary a d’abord rappelé que la notion de « communs » recouvre aujourd’hui des réalités très diverses. Le terme est parfois employé sans que l’on sache précisément ce qu’il désigne. Une forêt, par exemple, peut être pensée comme un bien commun, alors même que le terrain appartient légalement à un propriétaire. Le commun s’aborde aussi dans le champ d’une  gouvernance qui permet de prendre soin de cette ressource dès lors qu’elle est partagée.

Faire commun ne consiste pas seulement à déclarer qu’une ressource telle l’eau appartient à tous. Cela suppose de savoir construire des règles qui définissent son utilisation. Il nous faut pour cela savoir reconnaître nos interdépendances. Cette réflexion concerne non seulement les ressources naturelles, mais aussi les solidarités et les services publics.

Julie Chabaud a proposé de partir de la notion d’« habitabilité ». Nous ne sommes pas extérieurs au vivant : nous en faisons partie et nous en dépendons. Nos manières d’agir ont des conséquences sur nous et notre environnement. Il s’agit alors de se demander quelles sont les conditions qui permettent à chacun de vivre dignement dans un monde habitable. Si ces conditions disparaissent, c’est aussi l’essence même de la solidarité qui se trouve alors menacée.

Sortir du culte de la performance

Pour Julie Chabaud, nos institutions ont longtemps fonctionné sur l’idée que nos ressources étaient illimitées. Nous serions en quelque sorte prisonniers d’une idée : celle qui consiste à croire que la croissance et l’idée même de progrès peuvent se poursuivre sans fin. Mais force est de constater que nous ne sommes plus dans un monde stable et sans fin. Les organisations doivent apprendre à vivre avec des perturbations plus fréquentes et plus intenses.

Le modèle de la performance qui consiste à faire toujours plus, plus vite, avec moins de moyens est devenu contre-productif. Il attise les tensions. Il épuise les personnes et il fragilise les milieux. La psychosociologue estime qu’il existe une forme de « burn-out » à la fois humain et environnemental. Les professionnels sont à bout de souffle, les organisations de travail sont sous tension permanente et les écosystèmes se dégradent inexorablement à grande vitesse.

La robustesse propose un autre cap. Il ne s’agit pas de garantir que rien ne changera, mais de pouvoir rester capable d’agir lorsque les conditions se modifient. Cela suppose de ralentir. Il est désormais nécessaire de penser le temps long et de se ménager des marges. Autant de principes qui vont à rebours des systèmes entièrement tendus vers la performance et l’optimisation.

Pour elle, s’inspirer du vivant ne signifie pas copier la nature. Il s’agit d’observer comment les écosystèmes s’organisent et s’adaptent. Qu’est ce qui leur permet de durer ?  Les espèces se sont construites sur des temps très longs, des milliers d’années. Nos sociétés humaines, elles, prennent des orientations dont les conséquences peuvent être considérables à l’échelle de quelques décennies ou de quelques siècles. C’est un grand bouleversement.

Le changement climatique frappe aussi les structures sociales

ANDASS 3La question climatique n’est pas extérieure au travail social. Elle transforme les conditions de vie des personnes accompagnées et met à l’épreuve les services chargés de les soutenir. Les cartographies des risques existent, mais il reste à comprendre comment les organisations sociales seront affectées. Comment pourront-elles continuer de répondre aux besoins tels ceux qui sont liés aux catastrophes qui ne vont pas manquer de survenir. Nous en avons eu cet été les prémices cet été.

Les quartiers prioritaires de la politique de la ville sont particulièrement exposés à certains risques. Or ils disposent de moins de ressources collectives pour y faire face. Julie Chabaud a contesté l’idée selon laquelle l’écologie serait moins pertinente dans ces quartiers. Au contraire, les besoins y sont importants, et les démarches écologiques peuvent contribuer à améliorer les conditions de vie et à renforcer les solidarités locales. La chaleur a été insupportable dans ces quartiers aux immeubles sans volets et parfois orientés plein sud. Les équipements collectifs n’existent pas à proximité. Tous sont à la même enseigne. Les gens ont souffert.

La transition juste consiste précisément à ne pas faire peser les conséquences des crises sur celles et ceux qui sont déjà les plus vulnérables. Il faut donc penser l’adaptation au changement climatique avec les personnes concernées, et non à leur place.

Prévenir plutôt que réparer après la catastrophe

La discussion a également porté sur le concept d’adaptation. Pendant longtemps, l’espoir a été de pouvoir éviter les conséquences les plus graves du changement climatique en agissant sur son atténuation. Mais dit Julie Chabaud, il faut désormais se préparer à vivre avec des effets déjà présents et appelés à s’intensifier.

L’exemple des inondations en Camargue a permis d’évoquer la nécessité de penser à long terme. Peut-on continuer à intervenir principalement après les catastrophes, lorsque les dégâts sont déjà là ?

La prévention est incontournable. Elle demande d’anticiper, de préparer les territoires et de ne pas attendre que les crises rendent les choix impossibles. Or le déni et l’idée d’une adaptation possible au fil des catastrophe est une impasse.

Cette approche rejoint la réflexion sur le care, notamment celle de la philosophe Joan Tronto : prendre soin des personnes, des relations et du monde dans lequel nous vivons reste trop souvent souvent invisible. Il s’agit de le rendre visible cette réalité et de reconnaître sa valeur. Or le réchauffement climatique semble s’accompagner d’une forme de « glaciation » des émotions et d’un recul de l’attention portée aux autres avec un risque du chacun pour soi.

Se préparer des vies moins confortables sans les rendre indignes

Comment traduire cette robustesse nécessaire dans les institutions ? Julie Chabaud a mis en garde contre la tentation d’en faire un nouveau plan d’action ou une politique supplémentaire. Il s’agirait plutôt pour elle de créer des espaces où les difficultés peuvent être dites. Des initiatives peuvent émerger dès lors que les personnes concernées donnent leurs avis et prennent part aux décisions.

Un test a été évoqué : que se passerait-il si l’électricité venait à manquer pendant trois mois ? Cette question oblige à regarder la fragilité de nos systèmes et à imaginer des réponses concrètes. Elle invite aussi à privilégier des solutions simples, compréhensibles par tous et moins dépendantes des technologies.

ANDASS 1L’enjeu n’est pas de se résigner à une dégradation des conditions de vie, mais de se préparer à des modes de vie dégradés sans qu’ils deviennent dégradants. Cette formule de Cynthia Fleury,  résume une préoccupation importante : préserver la dignité et le pouvoir d’agir de chacun, même lorsque les ressources ou les services sont perturbés.

Cette réflexion rejoint celle de Bruno Latour sur la capacité des personnes à agir. Elles sont parfois niée par des systèmes trop centralisés ou trop technicisés. Renforcer la robustesse, c’est aussi accepter de redonner des marges d’autonomie aux professionnels et aux personnes en reconaissant leurs capacités d’initiative.

Faire confiance à l’entraide

Daniel Rodary a insisté sur l’entraide dans le monde vivant et sur la place qu’elle occupe dans les sociétés humaines. Face aux crises, les solidarités spontanées se mettent en place rapidement. La question est alors de savoir comment les soutenir sans les étouffer ni les transformer en simple suppléance aux services publics.

ANDASS 2Il a notamment été question de créer des ateliers avec les personnes qui ont vécu des événements extrêmes. Cela permet de comprendre ce qui s’est passé et ce qui leur a permis de tenir.  Le « réseau des tempêtes » s’inscrit dans cette logique. L’idée est de partir de l’expérience vécue, de la partager et d’en tirer des enseignements utiles pour la suite.

Faire confiance à l’entraide ne signifie pas accepter un désengagement des institutions. Cela suppose au contraire de reconnaître les solidarités existantes et de leur donner de l’espace leur permettant de s’inscrire dans la durée. Le travail social dispose déjà de pratiques similaires qui peuvent y contribuer, notamment autour du développement du pouvoir d’agir (empowerment). Il s’agit de mieux les faire connaître et de leur donner les moyens de se déployer.

Construire un récit commun

La table ronde a aussi posé une question politique : quel pacte social voulons-nous construire ? Daniel Rodary a pris pour exemple le Conseil national de la Résistance et de la création de la Sécurité sociale au sortir de la seconde guerre mondiale. Le contexte n’était pourtant pas favorable : les ressources matérielles étaient très limitées, la France était pour ainsi dire ruinée. Malgré cela cette ambition a été rendue possible par l’existence d’un projet commun.

Aujourd’hui, le récit dominant valorise souvent le choix individuel. Il renvoit en permanence vers la responsabilité personnelle. Les intervenants ont appelé à imaginer d’autres récits : des récits « eutopiques », tournés vers la manière dont nous pourrions apprendre à mieux vivre ensemble.

Parler de ces futurs possibles peut aider à faire émerger des solutions concrètes. L’objectif n’est pas de maintenir à tout prix les murs d’organisations en s’épuisant, mais de se demander ce qui doit être préservé, transformé ou inventé.

La robustesse, un enjeu essentiel pour l’avenir

2eme table ronde 2Les échanges ont enfin mis en garde contre la récupération de certains mots. Les termes comme « commun »,  « résilience » ou la « robustesse » peuvent être détournés de leur sens pour faire porter aux individus la responsabilité de s’adapter seuls. La « robustesse collective » ne peut pas devenir un prétexte pour transformer les solidarités en charges individuelles.

Elle suppose au contraire des moyens et des compétences partagées grâce à une coopération entre institutions. Elle invite aussi à interroger les choix technologiques : faut-il adopter une innovation, comme l’intelligence artificielle, « coûte que coûte » quand on connait son coût social et écologique ? Une technologie qui rend les systèmes plus dépendants ou plus fragiles est-elle aujourd’hui réellement un progrès ?

Repenser l’action sociale à partir de la robustesse, c’est donc déplacer la question : Il ne s’agit plus de savoir comment faire fonctionner les dispositifs au maximum de leur efficacité, mais comment renforcer notre capacité collective à prendre soin les uns des autres et à nous adapter en agissant ensemble.

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Note  : cet article est une restitution de mes notes prises à la volée. Il est possible qu’il y ait de erreurs de compréhension ou d’attribution de propos à l’un ou à l’autre des intervenants. Pour autant l’ensemble restitue l’essentiel du propos.

 

Photos : D.Dubasque, Gaelle Daniel © Conseil Départemental 44

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