Livre ouvert : « Concerto d’une femme libre et engagée »

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Annie Babu a vécu une existence riche de rencontres personnelles, d’implications associatives et de créativité professionnelle. Elle nous en fait ici un récit lumineux, en articulant cheminement privé et public.

Il est une question que toute assistante sociale se pose un jour, quand elle ne la lui est pas posée par un tiers : quelle a été sa motivation pour avoir choisi ce métier ? Annie Babu sème quelques cailloux permettant d’y répondre. Une enfance passée à servir de deuxième mère comme aînée d’une fratrie de sept enfants. Des week-ends consacrés, dès 14 ans, à gagner un peu d’argent en s’occupant des enfants d’autres familles. Un travail, les deux mois d’été, en centre aéré…

« J’étais quelqu’un qui donnait la parole et cherchait à savoir qui était l’autre », explique-t-elle. Et puis, il y eut cette Mlle Rigord, assistante sociale du travail à la SNCF où travaillait son père. Celle qui passa régulièrement dans sa famille, pendant toute son enfance y est, sans aucun dout,e pour quelque chose : « je trouvais (son) travail fabuleux ». Il y eut là quand même quelques graines qui ne demandaient qu’à pousser.

Annie Babu décroche son diplôme d’infirmière en 1962, avant d’obtenir celui d’assistante sociale en 1965. Attirée au départ par le premier métier, c’est le second qu’elle décide d’exercer. Sa carrière va être des plus diversifiées. Elle commence par le poste AS de secteur, en un temps où les éducateurs, les conseillères en économie sociale et familiale, les conseillères conjugales ou les puéricultrices ne sont pas encore arrivés dans son service. « L’assistante sociale touchait à tout, cherchait à remédier à tout. » … ce qui n’est pas pour lui déplaire !

S’ensuivront l’accompagnement auprès des personnes âgées dont elle découvre la solitude et l’isolement. Le travail en psychiatrie infantile dont elle constate l’horreur des pratiques : sangler les enfants dans des lits-prisons, en les enfermant dans une contention psychique et physique jours et nuits. Quand elle postule chez Peugeot, elle débute par un stage obligatoire d’un mois comme ouvrière à la chaine.

Puis, elle revient vers la DDASS. L’une de ses missions est alors de recevoir les femmes en demande d’IVG, pour vérifier si elles ont bien réfléchi à l’acte qu’elles allaient accomplir. Annie Babu leur donnait d’entrée l’attestation qui était alors obligatoire avant de pouvoir avorter. Ce n’est qu’ensuite qu’elle leur proposait de dialoguer. Cela ne lui fut jamais refusé, permettant ainsi de libérer la parole, de laisser s’exprimer les détresses, de se dire les colères.

Ce nomadisme ne fut pourtant pas un choix de sa part. Mariée à Hubert, ingénieur géologue, elle le suivit dans ses différentes mutations. Jeddah en Arabie saoudite d’abord, puis successivement à La Plagne, à Pau, à Saint-Jean-de Monts, à Mulhouse, à Alès, à Binic, à Saint-Girons. Un souvenir l’a marquée : excédée par cette errance subie, elle s’en ouvrit, par un commentaire acerbe adressé aux invités d’un soir, supérieurs hiérarchiques de son mari. En vain.

Passionnée par son métier, elle ne partagerait pas les jugements moraux de certaines de ses collègues AS. Elle ne supportait pas de les voir clouer au pilori les usagers pour leur non-conformité à la moralité de l’époque. C’est progressivement qu’elle se libéra de la tutelle d’une religion catholique qui avait dominé toute son enfance. Sa conscience féministe émergea très tôt et ne la quitta plus.

Un jour, Annie Babu sollicita un juge aux affaires qu’on appelait encore alors matrimoniales. Elle voulait alors proposer des rencontres de conciliation aux couples en instance de divorce. Démarche peu commune à l’époque. Mais, en s’y essayant, elle mesura très vite ses lacunes en savoir-faire. Elle se forma alors comme conseillère conjugale, puis à la technique de la GESTALT.

Quand, en 1987, à Paris, survint le colloque portant sur la médiation familiale, dans la mythique salle de l’UNESCO, ce fut pour elle une véritable révélation. L’approche était alors totalement inconnue en France. En échangeant avec Lorraine Filion, la médiatrice québécoise animant la rencontre, elle se vit proposer de la suivre, pendant deux mois d’immersion professionnelle, dans la belle province. Annie Babu n’hésita pas un instant.

De retour en France, elle devint l’une des pionnières de cette pratique dans notre pays. Elle fondera en 1988, avec quelques autres, l’Association française de médiation familiale dédiée à sa promotion. Puis en 1991 l’Institut européen de médiation familiale destiné à assurer les formations. Le combat mené portera ses fruits avec la loi de 2002 intégrant officiellement cette démarche et la loi de 2004 créant le diplôme d’Etat pour l’exercer.

Il n’y a pas que dans sa vie professionnelle qu’Annie Babu s’est montrée innovante, voire précurseure. Elle l’a été aussi dans sa vie privée. En un temps où le combat LGBT était encore loin d’être légitimé, elle s’est battue pour le mariage pour tous et la PMA, en tant que sœur, mère et grand-mère de proches homosexuels. Dans sa vie maritale, elle institua, avec son mari, ce qu’elle dénomme la « fidélité à plusieurs », version d’un amour libre autorisant chacun(e) à avoir ouvertement un(e) « ami(e) amant(e) ».

Mais le combat que n’a cessé de mener cette grand-mère décidément hors norme, c’est celui du droit à décider de sa fin de vie. Elle commença par côtoyer la mort avec le décès de son mari, à l’âge de 50 ans, en 1991, alors qu’il travaillait en Angola. Officiellement victime d’un arrêt cardiaque, elle apprendra bien plus tard qu’il s’agissait en réalité d’un assassinat. Une autre épreuve survint quelques années après, avec la sédation profonde qui mit fin aux souffrances de son compagnon Claude.

Elle milita longtemps au sein de l’Association pour le droit à mourir dans la dignité. Elle cofonda en 2018 Le choix – Citoyen pour une mort choisie. Pour cette cause, qui lui tient tant à cœur, elle témoigna à visage découvert dans l’émission Envoyé spécial du 8 avril 2021 sur les euthanasies clandestines. Son livre décrit le récit détaillé de l’accompagnement du suicide assisté de Marie auquel elle participa activement.

Une sacrée grande dame à qui je laisserai le mot de la fin. « J’ai souvent risqué mon nom, ma réputation, ma sécurité pour respecter la parole donnée, pour honorer ce en quoi je crois » (p.175). Un exemple de courage, d’engagements et de fidélité à ses convictions qui peut inspirer toutes les générations. Chapeau bas !

 

 


Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »

Il est signé Jacques Trémintin

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Photo : Annie Babu sur le site de l’éditeur

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