Loin des approximations médiatiques, le livre de Laurent Mélito constitue une contribution majeure et bienvenue sur une question qui plonge trop souvent les familles, les autorités et les professionnels de la protection de l’enfance dans une insupportable impuissance.
Les victimes mineures de la prostitution infantile sont entre 7.000 et 15.000. Les statistiques peinent à évaluer une sombre réalité qui se déploie dans la clandestinité. Combattre cet avilissement passe par la nécessité de dissiper tout autant son invisibilité que l’illusion de toute approche réductrice et stéréotypée. Ce que l’auteur entreprend méthodiquement tout au long des pages.
Il commence par la description de la diversité des profils et des trajectoires. C’est le plus souvent une combinaison entre un contexte social et une vulnérabilité personnelle qui favorise l’entrée dans la prostitution. Un parcours marqué par la carence affective précoce, les violences familiales ou l’isolement social n’y mène, bien entendu pas mécaniquement, mais constitue un terrain propice.
D’autres facteurs sociaux et psychologiques aggravent les risques. Comme la pauvreté économique, le décrochage scolaire ou la discrimination, mais aussi des conduites à risque, des comportements autodestructeurs et autres troubles de l’estime de soi. Quand le placement en institution de protection de l’enfance s’avère chaotique, les dangers s’amplifient encore. La présence d’un adulte de confiance, l’insertion scolaire, un réseau de pairs pro sociaux et des compétences psychosociales comptent au contraire parmi les facteurs protecteurs.
Les proxénètes se retrouvent tant dans le milieu familial que dans les réseaux internationaux de trafic d’êtres humains. Ce sont aussi ces loverboys qui manipulent et séduisent leur proie avant de la livrer ensuite à l’exploitation sexuelle. Le mode opératoire utilisé ne se limite pas au seul chantage affectif, à la culpabilisation ou à la confusion des sentiments. L’emprise imposée s’appuie aussi sur la drogue et la violence, l’isolement progressif et le contrôle de tous les moments de la vie.
Les clients sont essentiellement des hommes, marquant fortement la prostitution d’une dimension genrée. Quand ils sont interrogés, ils évoquent des pulsions incontrôlables, les effets de la pornographie, la recherche de pouvoir/domination ou se contentent de banaliser leur acte en le réduisant à une simple transaction commerciale. Il est une autre réalité peu évoquée : cette éducation des garçons qui est basée sur les injonctions à la performance sexuelle, sur la multiplication des conquêtes et des normes de virilité qui incitent à la consommation sexuelle tarifée.
Lutter contre la prostitution des mineurs commence par la prévention. Déconstruire les stéréotypes, apprendre à identifier les relations toxiques, amplifier la culture du consentement constituent les préalables devant intégrer tout programme d’éducation à la vie affective et sexuelle encore trop peu appliqué au sein de l’Éducation nationale.
Le passage à l’acte prostitutionnel des mineurs n’est le plus souvent pas un basculement brutal. Il se fait de manière progressive. Des signaux peuvent alerter les adultes : modification brutale du comportement, repli relationnel, modification de l’apparence physique, possession soudaine d’objets coûteux, traces de violence physique, conduites addictives, allusions, fugues à répétition…
La posture d’écoute adoptée par les professionnels qui accueillent les jeunes concernés est essentielle. Cela passe par la pose d’un cadre sécurisant, l’adaptation aux stratégies de contournement et aux dénis des victimes, le choix de bonnes réponses face à la honte, à la peur, à la dissociation et au déni. Le forcing, les sur-réactions émotionnelles, les promesses irréalistes et surtout la démultiplication des entretiens et des interlocuteurs sont, quant à eux, parmi les pires des réponses.
L’attitude non-jugeante et inconditionnelle doit donc l’emporter sur l’injonction. La reconnaissance de la parole et de la capacité d’agir doit primer sur sa réduction à l’état de victime passive. La temporalité longue doit s’imposer sur la recherche d’efficacité immédiate. Et surtout, le travail en réseau doit prévaloir sur une intervention isolée.
La lutte contre la prostitution des mineurs est au croisement du champ judiciaire, sanitaire et socio-éducatif. Seule l’étroite collaboration entre ces différents champs permet d’avancer, aucun d’entre eux ne pouvant y parvenir tout seul. Ce qui nécessite de dépasser leurs cloisonnements et leur méconnaissance mutuelle, leurs enjeux de pouvoirs et de territoire. Cette indispensable coopération se cultive grâce aux partenariats protocolisés, aux formations communes et à la nomination de professionnels interfaces chargés de faire vivre les relations interinstitutionnelles.
La sortie de la prostitution est possible dès lors qu’un certain nombre d’orientations sont prises. Élaborer une alternative crédible, travailler sur l’emprise subie, sécuriser matériellement les victimes, renforcer leur motivation, les aider à reconquérir leur corps et à reconstruire leur lien à autrui… en font partie. Reste à s’en donner les moyens. Face à la volonté des pouvoirs publics de réduire financièrement le champ de l’action sociale, quelle réponse donneront-ils aux moyens dont ont besoin les professionnels pour mener à bien leur combat contre la prostitution des mineurs.
- Enfances captives : la prostitution des mineurs. Comprendre, repérer, accompagner, Laurent Mélito, éd érès, 2026, 261 p.
Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »
Il est signé Jacques Trémintin
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Photo : Laurent Melito, auteur (capture d’écran vidéo YouTube : « Qu’est-ce que le droit fait aux enfants ? La fabrique de la minorité générale »
Note : Laurent Mélito est un ancien éducateur spécialisé auprès des majeurs et des mineurs en situation de prostitution (Marseille). Sociologue, il intervient en tant que consultant et analyste des pratiques professionnelles auprès de la Protection de l’enfance.


