
Quand on parle des valeurs du travail social, on a souvent tendance à les évoquer comme une évidence, sans toujours les définir. Brigitte Bouquet, qui a beaucoup écrit sur les valeurs et l’éthique en travail social vient de publier un article dans le dernier numéro de Vie Sociale intitulé « Les valeurs du travail social ont-elles un avenir ? ». Son texte reprend des éléments issus de son ouvrage Éthique et travail social, une recherche du sens dont la troisième édition est paru en 2024 chez Dunod. Aujourd’hui, elle nous invite à une tout autre lecture : Brigitte Bouquet nous explique que le socle de nos valeurs est toujours en mouvement. Il est construit par sédimentation historique, il est traversé de tensions et rien n’est jamais définitivement acquis. Pour les travailleurs sociaux, cette approche a une vertu précieuse : Il s’agit de refuser la posture incantatoire. Elle nous invite à comprendre d’où viennent les valeurs que l’on invoque trop souvent sans les interroger.
Qu’est-ce qu’une valeur ?
Une clarification conceptuelle est indispensable. Le mot « valeur » recouvre plusieurs effets normatifs distincts :
- Un effet impératif ou prescriptif, qui dit ce qu’il faut faire ou ne pas faire ;
- Un effet appréciatif, qui qualifie ce qui est bien ou mal, correct ou incorrect ;
- Et aussi un effet descriptif enfin, qui décrit simplement des manières d’être.
Cette distinction n’est pas un exercice de style. Cela permet de comprendre pourquoi les valeurs du travail social peuvent devenir des normes contraignantes, des repères d’appréciation du travail bien fait, ou de simples descriptions de postures professionnelles, selon le contexte dans lequel on les mobilise.
Une valeur, précise Brigitte Bouquet, est aussi un choix : un choix qui implique, qui justifie qu’on en paie le prix, et que l’on voudrait voir partagé par le plus grand nombre. Cette définition a quelque chose de profondément juste pour quiconque exerce un des nombreux métiers du travail social. Défendre une valeur, ce n’est pas afficher un principe confortable ; c’est accepter d’en payer le coût, parfois professionnellement, parfois institutionnellement.
Un peu d’histoire : des valeurs qui ne sont pas nées avec le travail social
Le travail social n’a pas inventé ses valeurs. Elles sont la conséquence, de lois, de normes et de rapports sociaux préexistants. Ce constat invite à une forme d’humilité professionnelle : nous ne sommes pas les créateurs de nos valeurs, mais les héritiers et les porteurs d’un système qui nous précède et nous dépasse.
L’histoire de ces valeurs est marquée par des fluctuations : progression, régression, ou permanence selon les périodes. Chaque profession sociale, s’étant institutionnalisée à des moments différents, les diffrents métiers ont formalisé leurs propres valeurs, avec ses points aveugles, des contradictions, des manques mais aussi des richesses. Voilà qui devrait inciter à la prudence face aux discours qui présentent le travail social comme un bloc homogène et intemporel.
De la charité à l’égalité : les trois topiques de Marc-Henry Soulet
Pour éclairer cette généalogie, Brigitte Bouquet convoque Marc-Henry Soulet, qui distingue trois topiques structurant l’intervention sociale : celle de la pitié, celle de l’égalité, celle de la cohésion. La première, celle de la pitié, imprègne les actions mues par la charité et la bienfaisance. Elle recouvre les formes protohistoriques de l’intervention sociale, héritières d’une forte tradition caritative d’origine religieuse.
Cette généalogie caritative n’est pas un simple détail de l’histoire. Elle éclaire les valeurs des premières assistantes sociales de l’entre-deux-guerres : croyance en un idéal de justice, désir d’aide à autrui, disponibilité, dévouement professionnel… Ces valeurs reposant autant sur la personnalité de la professionnelle que sur ses connaissances. On mesure combien ces valeurs, en partie sécularisées, continuent d’habiter certaines représentations du métier aujourd’hui, notamment cette idée tenace du dévouement comme étant une vertu cardinale de la profession d’AS. On parle alors de « morale professionnelle »
La personne au centre : l’après-guerre et le case-work
Après la Seconde Guerre mondiale, le paysage change. Les éducateurs spécialisés apparaissent, la protection de l’enfance se structure, et un principe s’impose : « pas question de punir, il faut rééduquer ». La personne prime sur les faits. C’est aussi le moment où la loi du 8 avril 1946 reconnaît à la profession d’assistante sociale une mission publique et l’obligation du secret professionnel absolu, tandis que le mot « morale » cède la place à celui de « déontologie », pour combattre le « subjectivisme moral ».
Les années 1950 marquent, toujours selon Brigitte Bouquet, la conjonction de l’éthique et du case-work : respect et dignité de la personne, tolérance et non-jugement, autodétermination, responsabilité et participation, discrétion et secret. C’est une période où les valeurs, en s’appuyant sur les sciences humaines, gagnent en légitimité tout en perdant leur tonalité moralisatrice initiale.
De la personne humaine à la personne sociale
Les années 1960 vont introduire une rupture majeure. Les 6e et 7e plans affichent l’ambition de redistribuer plus équitablement les fruits de la croissance, en ciblant des populations spécifiques et en promouvant l’animation, l’action globale, le développement humain. L’éthique professionnelle, jusque-là centrée sur la personne, s’ouvre à la dimension collective : l’Homme et son environnement social sont liés, et l’on ne peut aider à l’autonomie du premier sans transformer le second.
Ce basculement s’accompagne de l’influence des pédagogies nouvelles et des psychologies humanistes. Brigitte Bouquet cite Carl Rogers, A.S. Neil, Ivan Illich. Un nouveau vocabulaire fait irruption : relation, ressenti, vécu, désir, épanouissement. Les valeurs de neutralité bienveillante et de non-directivité s’imposent. C’est un moment où la parole en équipe devient elle-même un mode de recherche du sens et de partage éthique.
Et puis il y a l’onde de choc de mai 1968 qui provoque de sérieux ébranlements : C’est en quelque sorte une prise de conscience de l’écart qui existe entre les intentions et les pratiques. « La contestation militante des années 1970 marque de sérieux ébranlements des valeurs énoncées ». C’est là qu’est mis en avant une nouveau regard, fait de méfiance à l’égard des institutions et dénonçant le contrôle social allant jusqu’au refus de la visite à domicile. Ce paradoxe est frappant : au moment même où le travail social se dote d’une identité unifiée, il traverse une crise de confiance profonde envers ses propres pratiques. Il est même accusé par certains (on pense au livre de Jeanine Verdes Leroux) d’être un outil de la bourgeoisie et des classes dominantes. » Il y a souvent confusion entre éthique et idéologie, parfois rejet de la déontologie et presque toujours dilution des certitudes ».
Puis viennent les années 1970, décisives à double titre. D’une part, elles voient naître le terme fédérateur de « travail social », destiné à donner un sens commun à des interventions dispersées. Elle voit aussi apparaitre une forme de technicisation de l’intervention sociale.
La nouvelle question sociale et le retour de l’interrogation éthique
Brigitte Bouquet nous montre ensuite comment la « nouvelle question sociale » réactive l’interrogation sur les valeurs. L’exclusion devient le problème majeur, l’insertion le maître mot. L’accompagnement remplace le suivi, le projet supplante la relation d’aide de longue durée, l’évaluation et la qualité deviennent elles-mêmes des valeurs. Le travail social entre dans une logique de mission, contractuelle et partenariale, ce qui ravive des questions de fond : les travailleurs sociaux deviendront-ils des gestionnaires de l’exclusion ou des agents actifs de lutte contre elle ? Des fonctionnaires de la détresse ou des promoteurs de vie ?
Notons que ce questionnements sont aujourd’hui plus vif encore. Cela en raison des lois concernant les publics cibles comme par exemple les jeunes ou les migrants. La généralisation de l’informatisation des données sociales n’arrange rien tout comme le pouvoir de l’intelligence artificielle ou encore dans le champ politique l’envahissement d’une vision sociale sécuritaire et répressive.
Les valeurs humanistes, valeurs-mères du travail social
Au cœur de son texte, Brigitte Bouquet affirme que les valeurs humanistes sont les valeurs-mères du travail social. Elle s’appuie sur le principe kantien de dignité ( la dignité comme « valeur des valeurs » ), l’égale dignité de tout homme en tant qu’homme, un homme qui n’a pas de prix ni de valeur marchande. À cette dignité, elle ajoute la reconnaissance, devenue un thème intégrateur des sciences sociales, et la responsabilité, entendue comme « je veux répondre de », avec des références éthiques plurielles : la tradition kantienne du respect de la dignité, le devoir de solidarité prôné par Léon Bourgeois, le principe de bienfaisance anglo-saxon, le principe de justice sociale de Rawls.
À cet ensemble s’ajoutent la tolérance, la compassion, le partage, l’autonomie, l’autodétermination, la croyance dans les capacités des personnes, l’empathie. Brigitte conclut sur ce point par une phrase qui mérite d’être citée telle quelle : « il n’y a pas de travail social sans une confiance en l’Homme et une vision positive de l’avenir ».
Les valeurs démocratiques, la justice sociale et le droit
Brigitte Bouquet relie ensuite ces valeurs humanistes aux valeurs démocratiques et républicaines. Elle cite le Code international de déontologie du service social, qui rappelle que celui-ci, « né d’idéaux humanistes, religieux et philosophiques, s’inspire de la philosophie démocratique » et vise à « promouvoir la justice sociale ». Elle convoque aussi Henri Hatzfeld, pour qui la légitimité démocratique des travailleurs sociaux tient à la fois à leur rôle institutionnel et à la nature de la question sociale.
Vient alors un développement particulièrement stimulant sur la notion du droit. La concrétisation des valeurs d’une société passe le plus souvent par le droit, lequel ne peut être totalement indépendant de la morale puisqu’il est l’instrument de la justice, de l’égalité et de l’équité. Elle détaille les trois moments de la norme juridique identifiés par les juristes : sa dimension éthique, liée aux fins et au sens ; sa dimension étatique, puisque seul l’État peut transformer une norme sociale en norme juridique ; sa dimension technique enfin, liée à sa cohérence et à sa hiérarchie. Elle cite également Jean-Pierre Rosenczveig et ses cinq systèmes de référence de l’action : la loi, la morale, l’éthique personnelle, l’éthique de service, la déontologie qu’il convient d’articuler sans les mettre à égalité. Pour le travail social, cela implique un socle minimum : l’accès aux droits et leur bonne application, mais aussi une recherche active des moyens d’en garantir l’effectivité.
Les valeurs liées à la position professionnelle
Brigitte Bouquet identifie ensuite trois points de ralliement pour les travailleurs sociaux. Le premier tient aux valeurs de compétence professionnelle : connaissance, rigueur, efficacité, cohérence, responsabilité, créativité, organisation. Le deuxième consiste à agir concrètement sur l’environnement social ( famille, entourage, institutions ) pour dynamiser le tissu social, en cohérence avec la dignité et l’unicité ou la singularité de chaque personne. Le troisième point de ralliement, plus ambitieux, est la nécessité d’élargir l’intervention au niveau de la société tout entière, par un rôle de veille et d’innovation sociale, au service de la justice sociale et de l’intérêt général.
Elle cite à ce propos Jean-Michel Belorgey. Il évoque « l’évidente vocation des travailleurs sociaux à humaniser la société, pour partie en la rendant tolérable, telle qu’elle existe, même aux plus faibles, pour partie en contribuant à la transformer au profit des plus faibles et avec eux ». Cette formule résume avec force l’ambivalence féconde des métiers du social : rendre le monde supportable ici et maintenant, tout en travaillant à sa transformation.
De la définition légale à la persistance du doute
Enfin il est nécessaire de rappeler que ce travail de clarification des valeurs a nourri la définition du travail social désormais inscrite dans le Code de l’action sociale et des familles, définition qu’elle a elle-même contribué à élaborer au sein du Conseil supérieur du travail social (j’y étais aussi avec d’autres qui ne peuvent être cités ici). Cette définition a ensuite été reprise par le Haut Conseil du travail social. Cette définition évoque l’accès aux droits fondamentaux, l’inclusion sociale, la pleine citoyenneté, l’émancipation, l’autonomie, la participation, le changement social et la cohésion de la société, fondés sur la relation entre professionnels et personnes accompagnées, dans le respect de leur dignité.
En résumé aujourd’hui l’ensemble des valeurs que veut porter le travail social peut se traduire ainsi :
- Les valeurs humanistes envers la personne accompagnée : respect, écoute, autonomie, liberté, libre arbitre, dignité, aide, disponibilité, implication… Les qualités professionnelles : loyauté, tolérance, compétence, engagement, disponibilité, franchise, honnêteté, intégrité, exemplarité… ;
- Les valeurs fondées sur le droit : discrétion, confidentialité, secret, respect des droits individuels et collectifs, des droits des personnesaccompagnées, protection des personnes et des biens, responsabilité ;
- Les valeurs démocratiques : valeurs républicaines (liberté, égalité, fraternité), justice sociale, laïcité, citoyenneté, cohésion sociale utilité sociale et intérêt général
Mais Brigitte Bouquet est lucide : La définition du HCTS trancrite dans le code de l’action sociale ne clôt pas la question des valeurs. Sinon le travail social ne connaîtrait ni les critiques de ces dernières années, ni le phénomène de désaffection vis-à-vis des métiers. Elle convoque Michel Chauvière et sa mise en garde contre les dérives gestionnaires, accompagnées d’une fragmentation de l’activité et d’un temps croissant consacré à administrer le social au détriment de l’accompagnement des personnes. Elle relève aussi que les travailleurs sociaux sont parfois perçus comme les agents d’un système qui maltraite et reproduit les mécanismes d’exclusion.
Elle termine sur une question ouverte, tirée du rapport du Haut Conseil du travail social de 2025 : des termes nouveaux comme l’empowerment, le care, la justice environnementale, sont-ils de nouvelles valeurs, ou une nouvelle formulation de valeurs déjà présentes ? Cette interrogation finale, loin d’être un aveu de faiblesse, est peut-être la conclusion la plus honnête possible. Les valeurs du travail social ne sont jamais figées : elles se retravaillent sans cesse, à la lumière des mutations sociales, économiques et technologiques. C’est précisément cette vitalité, et non une prétendue permanence, qui fait leur force et leur avenir.
- Brigitte Bouquet, « Un socle de valeurs structurantes », Vie Sociale n° 53, extrait de Éthique et travail social, une recherche du sens, Paris, Dunod, 2024, 3e édition.


