Le téléphone sonne à 4h29 du matin. Je me lève. Je ne me pose pas la question de savoir si je vais y aller : je suis bénévole, et on m’apprend que trois communes vont être évacuées dans les prochaines heures. Alors avec 10 autres bénévoles, on monte un hall entier avant que les premiers arrivent, 800 lits, peut-être plus, dressés dans l’urgence par des gens qui ne se connaissaient pas quelques minutes auparavant et qui, en quelques heures, savent déjà qui fait quoi, qui a besoin d’aide, quelles sont les qualités de chacun. Cette coordination-là, personne ne l’a organisée sur un tableau. Elle s’est faite toute seule, entre nous, parce qu’il fallait qu’elle se fasse.
Puis les premiers évacués arrivent. Le regard hébété, ne sachant pas où poser leurs affaires ni où aller avec leurs enfants, leurs chats, leurs chiens. Ce sentiment qu’ils doivent tout lâcher sans savoir s’ils retrouveront quelque chose en revenant. Une solitude particulière aussi : ce n’est pas un endroit qu’on choisit, c’est le seul qui reste. Il y a cette mère et sa fille restées enfermées toute une journée dans leur voiture, sur le parking, parce qu’on leur avait dit ; à tort ; qu’elles ne pourraient plus ressortir si elles entraient, et qu’elles refusaient de laisser leurs chats à l’intérieur du hall. Elles ne partaient pas de ce parking alors qu’elles avaient de la famille à quelques kilomètres. Une fausse information, répétée par quelqu’un de bonne foi, et une famille séparée un jour de plus.
Le hall qui grossit
Il y a un hall à part, le Hall 3, celui des personnes âgées, qui ne cesse de grossir. Des bus, des ambulances, des gens sans leurs médicaments, sans le bon fauteuil, couchés sur des lits de camp alors qu’ils vivent le reste de l’année sur un lit médicalisé. On les regroupe par GIR, arrachés à leur lieu de vie sans famille pour les accompagner et parfois sans leurs soignants. Les médecins du SAMU notent les identités sur des bouts de papier, au stylo, avec des numéros inscrits sur les mains, comme à une autre époque.
Certaines personnes n’arrivent plus à déglutir correctement, faute de coussins pour les redresser ; alors la mission de toutes mes journées de bénévolat, c’est d’en trouver, autant que possible, n’importe où. Mais la toute première a été de trouver à manger aux personnes âgées. Un médecin me demande de trouver tout ce que je peux pour les faire manger et qui soit adapté. Je pars à la logistique, je ne trouve que des madeleines, des compotes, et pas une seule cuillère, rien d’autre. Il faudra plusieurs heures pour que les premiers repas arrivent.
Les EHPAD sont évacués en masse, il faut de plus en plus de place. On ouvre le hall 1 qui n’est pas climatisé. Il fait 30° à l’intérieur, et c’est là qu’on a installé la majorité des personnes âgées. Les soignants font ce qu’ils peuvent pour leur rendre la vie « la plus douce possible », parce que les mots manquent pour dire ce que ça veut dire concrètement : des gants remplis de glaçons posés sur la peau pour faire baisser la chaleur, des bénévoles qui lancent des appels sur les réseaux sociaux pour trouver des brumisateurs et encore des coussins. Une cellule de crise qui refuse, pour des raisons de logistique, que des bénévoles aillent chercher les dons et des agents de sécurité qui, en leur nom propre, décident que la vie d’un humain compte davantage que l’organisation, et qui les laissent passer quand même. S’organise une collecte indirecte d’urgence vitale.
On ne parlera pas, dans les médias, du nombre de personnes âgées mortes dans ce parc des expositions ou qui vont mourir dans les prochaines semaines, faute de soins et de conditions de vie décentes. On ne parlera pas non plus de ceux qu’on a redirigés vers d’autres centres, sans que leurs enfants sachent où les retrouver, obligés de chercher dans toute la région. J’ai accompagné une fille qui cherchait ses parents dans ce hall immense, sans savoir où ils étaient. Il nous a fallu plus de deux heures pour les localiser, puis encore du temps pour trouver un moyen de les mettre en voiture et de sortir du site. Un site tellement grand que j’y ai marché plus de 50 kilomètres en deux jours.
Ce qui se tenait, et ce qui a fini par se briser
Les bénévoles, dans les premières heures, ont été solidaires jusqu’à l’épuisement. Une société dans la société s’est organisée d’elle-même, avec sa logistique, ses repères, son soutien psychologique de fortune, la distinction entre ceux qui étaient autonomes et ceux qui dépendaient entièrement des autres. Et puis, avec les jours, tout a commencé à se rigidifier. Quelqu’un s’est fait passer pour psychologue et a fait payer des séances. Un agent de sécurité a fait payer l’accès aux toilettes. Une hiérarchie s’est imposée, avec des QR codes, des bénévoles assis sur des chaises à attendre qu’un « chef de secteur » vienne leur confier une mission ; eux qui, quelques jours plus tôt, décidaient et agissaient d’instinct.
Il y a eu, en parallèle, un accueil presque luxueux pour certains : nourriture et boissons à volonté, ostéopathes, kinés, vétérinaires pour les animaux, psychologues, médecins, tout sur place. Certains ont dit qu’ils se sentaient mieux ici que chez eux. Les bénévoles couraient pour leur trouver une couette, un coussin, des livres ; un appel a même circulé pour qu’on apporte le journal Sud-Ouest, pour que les personnes accueillies gardent leurs petites habitudes. Mon fait marquant et le premier matin de leur arrivée, beaucoup ont d’abord demandé du café ; quand on leur a dit qu’il n’y en avait pas encore, la déception a été immédiate, presque comme un sentiment de mauvais accueil, comme si c’était un dû, avant que tout le monde ne relativise. Une madeleine de Proust, minuscule, mais essentielle pour tenir. Étonnamment, je l’ai vécu avec une certaine violence, me rappelant que quelques heures auparavant ce n’était qu’un hall vide et qu’en quatre heures, ils pouvaient petit déjeuner et dormir.
Tous les bénévoles n’étaient pas préparés à ce qu’ils allaient voir. J’ai soutenu plusieurs d’entre eux, effondrés devant la souffrance et la vulnérabilité de ces personnes âgées, leurs escarres, leur détresse silencieuse, leurs appels à l’aide de les sortir de cet endroit. Je me souviens d’un jardinier, croisé par hasard, qui m’a accompagné pendant des heures dans les allers-retours vers la logistique, et qui répétait qu’il n’avait pas l’habitude de voir ça, que ça le marquait profondément. Je vois les larmes de ce couple devant les gémissements d’une personne souffrante. C’est là que je me suis rendu compte que ma normalité n’était pas celle des autres. Que mon curseur était plus haut que monsieur ou madame tout le monde.
Il y a aussi ce détail qui semble anodin et qui ne l’est pas : la lumière ne s’est jamais éteinte au parc des expositions. Pendant plusieurs jours, ceux qui essayaient de dormir n’ont pas connu le noir. Je comprends pourquoi, le risque de vols, d’agressions en tout genre. Mais il faut le vivre pour comprendre l’atmosphère que cela pose.
Une guerre climatique
Ce que j’ai vécu là, c’est ce que je considère comme ma première guerre, une guerre climatique : des déplacés en masse, une alerte qui sonne à 23 heures ou à 3 heures du matin, et cette question qu’il faut trancher en quelques minutes ; où partir, par quelle route, qu’est-ce qu’on emporte. Un cadre photo. Un médicament. Un animal. Une valise. Ma propre commune a été évacuée : le samedi soir, je montais des lits pour mes voisins qui allaient arriver, avant de partir en urgence me chercher des vêtements et mes affaires. Ma mère, bien que je l’aie prévenue en a oublié ses habits. Elle a dû vivre cinq jours avec les mêmes vêtements.
Et puis cette atmosphère d’apocalypse avec ce nuage de fumée permanent au-dessus de nos têtes, nos vêtements qui en gardaient l’odeur pendant des jours. Au départ, j’ai passé du temps à ouvrir et fermer une porte pour éviter que la fumée n’entre dans un hall, dehors, sans masque, parce qu’on nous disait que les bénévoles n’étaient pas prioritaires pour en recevoir. Je me souviens de la gorge qui gratte, de la tête qui tourne, du moment où j’ai dû partir parce que je n’allais plus bien.
Ce qui reste
Ce que je retiens malgré tout, c’est cet élan collectif autour de l’humain. Des évacués qui, n’ayant pas de logement de repli, sont devenus bénévoles à leur tour, refusant de « rester là toute la journée à rien faire ». Des militaires arrivés pour structurer la logistique. Le SAMU, les soignants, les aides à domicile, les auxiliaires de vie, les aides-soignants, les infirmiers, les bénévoles tous venus donner à manger, soigner, rassurer. Des gens venus de toute la France. Une émotion et une solidarité que je n’oublierai pas ; autant que je n’oublierai pas ce qu’on n’a pas dit, à l’époque, sur ce qui s’est vraiment passé à l’intérieur de ce hall.
Les catastrophes naturelles ne révèlent pas seulement la puissance du feu. Elles révèlent aussi la solidité ou la fragilité de nos organisations. Car derrière chaque plan de crise, il y a des personnes âgées qui attendent un coussin pour respirer, une famille qui cherche ses proches, un bénévole qui continue malgré l’épuisement. C’est cela que je voulais raconter.
Note : Si, comme Adrien, vous souhaitez publier une tribune sur un sujet de votre choix dans ma case intitulée « point de vue », n’hésitez pas à me contacter à l’adresse mail suivante : didier[@]dubasque.org (retirez les crochets « [ » et « ] » mis là pour éviter que des robots s’en emparent). J’étudierai avec plaisir votre proposition de texte. Merci à vous.
Photo prise par Adrien Guionie le parc des expositions de Bordeaux avant l’arrivée des personnes réfugiées


